XVI, 16-18 : UNE JEUNE ESCLAVE POSSÉDÉE, DÉLIVRÉE PAR PAUL
ÿ 16) Luc ne nous dit rien de plus sur le travail des missionnaires à Philippes, ni du temps qu’a duré leur séjour dans cette ville; il nous raconte seulement ce qui ἃ été la cause de leur expulsion. Mais l’épitre que Paul écrivit plus tard aux Philippiens nous prouve que son ministère a été fructueux, Il trouva dans cette ville de zélés collaborateurs : Epaphrodite, Clément, Evodie, Syntiche. Suivant sa coutume, il a dû organiser la communauté chrétienne en plaçant à sa tête des chefs et peut-être est-ce lui qui a établi ces ἐπισχόποι et ces διαχονοι, auxquels il adresse son épître, Philip. 1, 1. Paul ἃ dû être heureux dans cette ville, car il n’y a pas éprouvé l'hostilité de ses com-
(1) Saint Paul, p. 148.
ἜΤ ἈΠ ΤΟ ΤΥ ΠῚ Aix
patriotes et il ἃ aimé ses chers Philippiens, ainsi qu’en témoigne son épiître. Cf. Histoire des livres du Ν. 1. I, p. 337.
La ville de Philippes n'était pas cependant exempte de la superstition ambiante. Ἐγένετο δὲ πορευομένων ἡμῶν : ἐγένετο avec le génitif absolu ou un accusatif avec l’infinitif sont des formes familières à Luc, x1, 14; 11, 21, pour indiquer le passage à un autre fait. Au moment où les apôtres allaient à la προσευχή, --- avec l’article pour marquer qu’il est question de celle dont il a déjà été parlé. — suivant leur coutume, ce qu'indique le participe présent πορευομένων, une jeune esclave, παιδίσχη, cf. x11, 13, leur vint au-devant;
᾿δπαντῆσαι, N BC E 61, infinitif aoriste de ὑπαντάω ou ἀπαντῆσαι, À D H I P 58 614, infinitif aoriste de ἀπαντάω, les deux verbes ont le même sens : rencontrer, aller au-devant, obviare, Vle. Il est difficile de dire quand cela arriva, vu que la scène se répéta plusieurs fois. Les missionnaires semblent être allés tous les jours à la προσευχή, où ils parlaient à leurs disciples et à tous ceux qui se joignaient à ceux-ci — παιδίσχην τινὰ ἔχουσαν πνεῦμα πύθωνα, N A:B G D ἀρ 33 61 Vlg. Cette jeune esclave avait un esprit; c'était donc pour Paul et pour Luc, son interprète, une possédée. Elle avait un mauvais esprit et cet esprit c'était un python: C’est, nous semble-t-il, la meilleure interprétation de cette expression πνεῦμα πύθωνα. On pourrait traduire aussi un démon python; πύθωνα serait une apposition. La leçon, πνεῦμα πύθωνος qu'on traduit par un esprit de python, soutenue par D? E ΕΣ H L P 614 Hark. Sah. ne présente aucun sens acceptable, à moins qu'on ne traduise : un esprit de divination. Dans la fable ancienne, Ovine, Mét. I, 434 ss., python était le serpent qui rendait des oracles à Delphes; Apollon le mit à mort et se substltua à lui dans sa fonction de devin, d’où il fut appelé
Apollon Pythien. D’après Strabon 1x, 422, Python était le nom d’un serpent ou d’après
un autre le nom d’un homme à qui appartenait le pays autour de Delphes, à Πυθώ, et
qui fut tué par Apollon. Le Python était à Delphes l’inspirateur de la femme qui, assise
sur le trépied recouvert de la peau du serpent Python, rendait des oracles au nom
d’Apollon. C'était donc un esprit de divination et de là par une transposition du nom à l'esprit de divination les devins prirent le nom de pythons, πύθωνες.
Plus tard, ainsi que nous l’apprend Plutarque, εὔηθες τὸ οἴεσθαι τὸν θεὸν αὐτόν ὥσπερ (εἰς)
΄ τῶν προφητῶν ὑποφθέγγεσθαι; les πύθωνες furent appelés ἐγγαστριμύθοι, ventriloques. On croyait que le δαίμων parlait et vaticinait du ventre de ces πύθωνες, ARISTOPHANE, Guépes, 1019. Suidas donne la définition suivante : ἐγγαστρίμυθος" ἐγγαστρίμαντες, ὅν τινες νῦν πύθωνα, On a donc supposé que la jeune esclave, dont il est parlé ici, était une ventriloque.
. Saint Augustin l'appelle ventriloqua faemina, de Civ. Dei, τι, 23. Le terme de πύθωγες était appliqué dans les Septante aux devins.
Le python était un esprit familier, un esprit de divination, πνεῦμα μαντιχόν, qui habitait dans le corps du devin; celui qui le possédait était cru inspiré par Apollon Pythien. Paul voyait dans cette femme une démoniaque, semblable aux démoniaques dont parlent les évangiles, δαιμονιζόμενοι, Mr, 1v, 24; γπι, 16; δαιμονισθείς, Me. v, 18 ; Le. vu, 86 ; δαιμόνια ἔχοντες, Le. 1v, 33, vin, 27, Car pour lui Apollon n'existait pas, pas plus que les autres faux dieux, 1 Cor., vin, &, mais il croyait à d'innombrables esprits mauvais qui agissaient sur l’homme pour l’assujettir au pouvoir de Satan. Platon, Banquet, croyait à l'influence de démons intermédiaires entre Les dieux et les hommes dans l'inspiration de la pythie et des devins en général. Cette idée se retrouve dans Pseudo-Clément, Hom. 1x, 16 : καὶ πύθωγες μαντεύονται, ἀλλ᾽ bo ἡμῶν ὡς δαίμονες ἐχριζούμεξνοι φυγαδεύονται,
ἤτις ἐργασίαν πολλὴν παρεῖχεν : παρεῖχεν, ἃ l'actif et non au moyen, parce qu'il s’agit d’un
ayant un esprit python, nous vint au devant. Elle procurait un grand gain à ses maîtres, en prophétisant. 17. Nous ayant suivis, Paul et nous, elle criait, disant : Ces hommes sont des serviteurs du Dieu Très-Haut, lesquels
fait d'actuel et non un projet; ἐργασία signifie travail, industrie, trafic, d’où gain, profit, Xénophon, Mem. 11, 10, 1, l'emploie dans ce sens. Elle était une source de gain considérable, πολλήν, pour ses maîtres. De tout temps ceux qui prédisent l'avenir ont eu de nombreux clients.
La jeune esclave avait plusieurs maîtres, τοῖς κυρίοις, probablement non successifs, mais simultanés. On a supposé que ses maîtres formaient une corporation de prêtres qui exploitaient son esprit de divination, mais il est plus simple de supposer des maîtres, mari et femme ou deux frères ou des associés quelconques. Il pouvait y avoir plusieurs maîtres d’un seul esclave — μαντεουομένη; participe présent de μαντεύομαι,
rendre des oracles, prédire. Le participe présent indique l'habitude; elle prédisait
ordinairement. L'emploi de μαντευομένη indique que Luc ne croyait pas à son pouvoir divinatoire; dans les Septante μάντις est employé pour qualifier les faux prophètes et ceux qui exerçaient la divination, contrairement à la Loi, Ded. xvur, 10; 1 Rois, XXVII, 8; Ἐς. χα, 6, etc. S'il avait cru à son pouvoir il aurait employé le terme προφήτης. Les Grecs tenaient le προφήτης pour supérieur au μάντις, PLATON, T'imée, 71. — D* ajoute διὰ τούτον avant μαντευομένη : termes qui paraissent inutiles.
Υ 17) αὕτη καταχολουθοῦσα, NBD; le participe présent indique la continuité, la répétition de l’action de cette jeune esclave; cf. ὃ 18. Zahn préfère χαταχολουθήσασα, au participe aoriste, leçon de ACELP 58 61 614 ἃ 6 g, qui décrit mieux le début de la nouvelle tournure que prennent les événements — οὕτοι, ceux-ci : placé en tête de la phrase, ce terme est emphatique. — Le témoignage de cette esclave ou plutôt de l'esprit qui la
possédait rappelle celui que les démoniaques rendirent à Jésus, Mc. τ, 24; πι, 11; Le.
iv, 41, où le même verbe, χράζω, est employé en parlant des esprits impurs et des démoniaques — τοῦ Θεοῦ τοῦ ὑψίστου: ce qualificatif est aussi appliqué à Dieu par le démoniaque de Marc, v, 7; de Luc, vin, 28 : τί ἐμοὶ καὶ σοί, Ἰησοῦ υἱὲ τοῦ Θεοῦ τοῦ ὑψίστου. — καταγγέλλουσιν ὃμῖν ou ἡμῖν : la première leçon est soutenue par Ν BDE Vig. Pesch. Harkl. Arm. Eth. Théodoret; la seconde par C? AHLP 58 61 614 Sah. Si celle-ci est originale, on peut supposer qu’on ἃ changé ἡμῖν pour que le démon ne puisse affirmer que les missionnaires leur annonçaient aussi à eux une voie de salut. La leçon ὑμῖν est préférable parce que la devineresse doit se croire chargée d’avertir les autres et non pas elle-même. — Zahn croit qu'il est difficile d'adopter une leçon ou ‘une autre — δδὸν σωτηρίας, génitif du sujet; ici seulement, nous avons cette expression; cf, x, 26, ὁ λόγος τῆς σωτηρίας.
On peut faire diverses suppositions au sujet de ce témoignage. Il n’est pas nécessaire de penser que la jeune esclave répétait des paroles qu'elle avait entendues. Mais ou les mauvais esprits étaient contraints par leur volonté à rendre témoignage au Christ et à ses apôtres, ou ils voulaient en s’associant à eux par leur témoignage les discréditer. « Maligne id daemonem fecisse clarum est (Chrys.); sed cur ore puellae usus sit ad tale edendum testimonium, quaeri potest. Respondet Oecumenius : volebat in posterum fide dignum facere suum testimonium; si enim Paulus illud admisisset, multos sane etiam credentium fefellisset tamquam ab illo susceptus; propterea ea dici sinit quae contra se faciunt, ut sua stabiliat. Alii causam reddunt ex ipso eventu quem daemon sperabat fore; scilicet Paulum id non laturum; se iri utique expulsum, at simul ob lucri cessationem maximam in Paulum conflatum iri invidiam, ita ut expelleretur vel etiam occideretur ad rei religiosae maximum detrimentum (Zap. Beel.).
= > = CO -“ ᾿ἐπιστρέψας τῷ πνεύματι εἶπεν᾽ Παραγγέλλω σοι ἐν ὀνόματι ᾿Ιησοῦ Χοιστοῦ ἐξελθεῖν
Censet vero Patrizzi Deum voluisse ut ipse mendacii auctor veritati testimonium redderet et ita ipse inimicus occasionem praeberet ostendendi potentiam. Pauli daemonem id coactum fecisse et coactum sibi ipsi debuisse expulsionem machinari, forte probabilissime censeri potest » KNABENBAUER.
Ramsay, Paul, 215, émet à ce sujet toute une théorie assez singulière, qu'il est difficile d'adopter : « L'idée était universellement admise que la ventriloquie était due à une influence surhumaine, et impliquait le pouvoir de prédire l’avenir. La jeune esclave elle-même le croyait, et dans sa croyance résidait son pouvoir. Ses paroles n’ont pas besoïn d’être tenues comme un témoignage pour le christianisme. « Dieu le
Tout-Puissant » était une expression païenne très répandue, et « le salut » était l’objet
de beaucoup de vœux et de prières à celui-ci et aux autres dieux. Nous n’avons pas besoin de demander trop curieusement quel était son motif en en appelant ainsi à Paul et à sa compagnie. Dans un tel cas il n’y a aucun motif distinct; car c’est une vue fausse qui montre l'incapacité profonde de jauger la nature humaine, que la jeune esclave était un pur imposteur. Il est certain que son esprit était déformé et troublé par sa croyance en sa possession surnaturelle, mais il devenait par là même d’autant plus aigu pour certaines perceptions et intuitions. Avec sa nature sensitive elle devenait tout à coup disposée à l'influence morale, que la foi intense dont les étrangers étaient possédés leur donnait, et il lui fallait dire ce qu’elle sentait sans avoir une idée
définitive de ce qui en résulterait; car l'émission immédiate de ses intuitions était Le
secret de son pouvoir. Elle vit dans Paul ce que la populace d’Antioche de Pisidie vit
. dans Thècle : « un dévot, non lié par des conditions habituelles, un serviteur inspiré de
Dieu, qui différait du type usuel » des dévots « poussés » par Dieu. »
Ÿ 18) ἐπὶ πολλὰς ἡμέρας : la jeune esclave répéta son témoignage pendant des jours nombreux; ces jours, en effet, ont pu être nombreux si l’on suppose que Paul et ses compagnons se rendaient tous les jours à la προσευχή. L'observation de Hilgenfeld à
ce sujet : Quomodo puella semper eadem via qua illi tendebant ad locum orationis illis
obviam ire censeri potest? Et ad illum locum, quem tamen viri Judaei non semper vitaverint, Paulus multis diebus sine ulla prohibitione iverit? n’est pas très sérieuse. — διαπονηθείς, part. aor. pass. de διαπονέω, travailler, se donner de la peine, opérer à force de peine, puis supporter difficilement; ici seulement et 1v, 2. Les classiques ne l’emploient pas dans le sens exigé ici, On le trouve dans Aquila en ce sens pour traduire l'hébreu 2%Y, Gen. vi, 6; xxxIV, 7; 1 Sam. xx, 3, 34. Oecumenius traduit διαπονηθείς par χινηθεὶς χαί. δηχθείς, ému et chagriné; Paul supportait avec indignation que l'Évangile fut annoncé par un mauvais esprit. — καὶ ἐπιστρέψας τῷ πνεύματι εἶπεν. Paul ne tient pas compte de la jeune esclave et parle à l’esprit qui la possédait. Il comprend ce qui l'animait et lui dictait son témoignage. Nous avons donc bien affaire ici à une possédée d'un démon. Le codex de Bèze présente le texte d’une façon différente : ἐπιστρέψας δὲ ὁ Πάυλος τῷ πνεύματι καὶ διαπονηθείς ; conversus autem Paulus in spiritu cum doluisset, ἃ —
. παραγγέλλω σοι : je ordonne; c’est le même terme dont se sert Notre-Seigneur lorsqu'il
ordonne aux esprits impurs de sortir du corps des possédés, Le. vir, 29. ἐν ὀγόματι Ἰησοῦ Χριστοῦ : sans l’article la formule est employée adverbialement, B. Wniss. Le Seigneur
ΚΠ γα -᾿ ἀντι Ἀδὰ ST fo 42 TE
ACTES DES APOTRES, XVI, 17-19. Se 495.
nous annoncent une voie de salut. 18. Elle fit cela pendant plusieurs jours. Mais Paul importuné (excédé) se retourna et dit à l’esprit : Je te commande, au nom de Jésus-Christ, de sortir d'elle. Et il [en] sortit à l'heure même.
19. Mais ses maîtres ayant vu qu'était partie l'espérance de leur gain se
chassait les démons en son propre nom; les apôtres les chassèrent au nom de Jésus- Christ : ἐν τῷ ὀνόματί μου, dit le Seigneur, δαιμόνια ἐχθαλοῦσιν, Me. xvi, 17. Chez les Sémites, le nom d’une personne signifie la puissance de celle-ci. — ἐξελθεῖν ἀπ’ αὐτῆς, BE; ἵνα ἐξέλθῃς, D Pesch. Harkl. Gig.; Belser, Beiträge, p. 75, préfère cette leçon. Le même verbe est employé 9 fois dans Luc au même sens qu'ici : ordre aux démoniaques. de sortir du corps des possédés, Ze. vur, 29; 35; x1, 24, etc. — La combinaison de ἐξελθεῖν avec ἀπό qu’on retrouve constamment dans le [115 évangile pour décrire la guérison des démoniaques trahit l'exactitude professionnelle d’un médecin. Il ne suffisait pas que le mauvais esprit sortit du possédé, il fallait qu'il le quittât, cf. Mc. 1x, 25. — αὐτῇ τῇ ὥρᾳ : à l'heure même; expression particulière à Luc. D a εὐθέως, adverbe que Luc emploie d'ordinaire à la place de εὐθύς. — Luc ne nous dit pas ce qu’il advint de la jeune esclave, après que Paul l’eut délivrée du mauvais esprit. Espérons que Lydia l’a prise en pitié et l’a instruite de la voie du salut qu’elle annonçait sans comprendre ce qu’elle disait.