CHAPITRE XVI
Comment M' Viret fus empoisonné à Geneiic.
Digression sur le caractère de plusieurs
de ceulx qui se retiroient à Geneuc,
sous prétexte de religion.
î|vE segond moyen que les =^ Prebstres ont trouué deuotement contre les Prescheurs à Geneue et leurs adhcrans, est tel; c'est que en faysant la Cène de nostre Seign"" lesus Christ le pain et le vin fussent empoysonnés pour les fayre tous mourir. Mais Dieu ne vouUut qu'ilz paruinssent à l'exécution de leur folle entreprinse, car elle fust descouuerte.
Se voyans estre frustes de celle entreprinse, soubdaynement en inuenterent vne autre, aultant ou plus fine ou plus coUorisée que la première ; c'est assauoir d'empoysonner les troys Prescheurs, Farci, Viret et Fromment, pensans que si ces troys eussent esté morts, qu'ilz eussent tout gaigné. Mais Dieu en eust bien suscité d'aultres , come d'empuys il a faict; car il est puyssant de fayre des
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pierres des enfans à Abraham. Hz allirerenl ou plustol subourucrenl par sublilz moyens, la femme de Loys, tondeur, de Bourg en Bresse, nommée Anlhoyne, pour bien iouyer leur personnaige. Laquelle firent venir dans Geneue, de 26 lieux loing, soubz le manteau de lesus Christ et de son Euangille, bien sçachant fayre sa mise, et de la bonne hypocrite : en sorte qu'elle lust mi«e pour semante dans la mayson de Claude Bernard , pour seruir les Preseheurs, et leur apprester à manger. Si bien sccust elle iouer son rolle, faysant la meilleure mine que iamais femme eut sceu fayre; et estoit extimée sus toutes les aullres femmes l'vne des meilleures et la plus feruenle à l'Euangille ; tant auoit esté et si bien ou si finement inslruicte de Mess" les Prebstres et Chanoynes de Ceneue et principallement de Mons"" le Chanoyne Doureiere, et d'auleuns Moynes de l'Abbaye d'Ambournay en la Bresse au chemin de Lyon, auec lesquelz auoit eu quelque accointance autreffoys, et en venant confirmèrent son entreprinse. A la suasion desquelz et à leur instigation, comme elle confessa en son procès, et publicquement au gibet, en l'y coupant la teste fust faict : laquelle disoit en la menant exécuter, ostés moy, ie vous prie, ces bonnetz ronds dauant moy car ilz sont cause de ma mort, entendant parler des Prebstres. Or auoit elle (comme l'on dict), vng peu au parauant baillé la poyson à la femme de Claude Bernard, sa maistresse, afïin qu'elle peult auoyr plus de crédit cl aduancemcnt là dedans, et occasion de gouuerner le tout dans la mayson , pour mieulx sceurement (en euitant toute suspicion) par-
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tayre aux Prescheurs ce que auoit deslibéré, ce que heusl après la mort de sa maislresse. Laquelle auoil aussi entrée et familliarité, voyant sa prudomie, (toutelïbys fincte), dans la mayson de Michel Varrot, Appolicayre, bourgeoys de Geneue, à cause que estoit estrangiere, se disant eslre venue et deschassée pour l'Euangille : en laquelle mayson print la poyson en vne boyte, voyant et espiant quand ilz la vendoynt, lesquelz l'auoynt retirée fidellement elle et ses enfans et son mary, en leur mayson , pour l'honneur de Dieu : ainsi que, au commencemencement, tous les bons fidelles de Geneue faysoint, sans laysser auoyr faulte ne disette de quelque chose aux poures estrangiers, deschassés pour ia pareil e de Dieu.
Mais plusieurs bons personnaiges, tant estrangiers que aultres, ont perdu bcaucop dans Geneue, pour les meschans trompeurs et abuseurs, principallement par vng tas de Moynes caffars, qui y sont venus et y viennent encores iournellement, soubz l'espèce de l'Euangile, et n'ont rien moins que vraye religion ; layssans et despoullians tant seullement la robe, par dehors, et par dedans n'y a que meschancelé, trompans et seduysans des poures filles et semantes de la ville ou estrangieres ce leur est tout vn, car ilz sont si bons marchans qu'ils se payent de tout, (à leur accoustumée). Les prenant en mariage et puys en auoir faict à leur playsir, font ainsi que l'on dict en commun prouerbe, en ce pays de Sauoye, les placquant la pour reuerdir, elles et leurs poures enfans, pour retourner à à leur vomissement. Nous en auons eu bcaucop
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des exemples , mesme de ceulx qui ont presché l'Evangille, comme le Docteur Karolli, et certains aultres de soubz la Principaulté de Berne, estans de sa farine. Il en y a aussi des aultres, panadours, comme dict l'italien, soubz la mesme couUeur, qui viennent après qu'ilz ont dérobé leurs couuens, ou des calices en leur Eglises et religion , qui incontinent estre arriués, le premier et principal Euangille qu'ilz demandent c'est vne femme. Et cependant que leurs calices et reliquaires durent, ilz font grande chiere, auec la femme, ilz font des braves, et donnent entendre qu'ilz sont de bonne et grosse mayson, bons gentilz hommes; tellement que de cent n'en trouuerés pas vng qui veuille confesser auoir esté moyne ne prebslre , si n'est connaincu par tesmoingz. x^ussi telz sont décriés dans Geneue comme faulse monnoye; Et pour bien congnoistre leur gentillesse, leurs mainz en rendent lesmoygnage ; lu les trouueras vouUontiers sans rien fayre ou par les tauernes : mais quand ilz ont tout vendangé sans couteau, que la gentillesse s'abaysse, et que les reliquayres sont mangés, ou qu'on leur veult remonstrer leurs faultes , ne peuuent pt)urter la correction Ecclésiastique; ains commencent à se ioyndre auec gens desi30urdés, à despiter et mal dire de la Loy, de cest Euangille et de ceulx qui l'ont appourté et le preschent ; et de s'en retourner, layssans femmes et enfans au grand détriment et charge de l'IIospital : disans pour leur excuse qui n'y a point de charité dans Geneue, et si empeschenl les aullres à venir, alfin (ju'ilz ne soyent aussi congnus d'oulx. Toulefï'oys ic ne vculx pas
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dire qui n'y aye beaucop de gens de bien qui ont este Prebslres et Moynes, et qu'ilz soyent à comparer à lelz larrons et trompeurs. Car tu trouueras des gens de bien dans Gcneue qui ont esté Prebstres, aullant ou plus qui n'y en auoit du temps des messes, qui sont mariés, viuans honnestement, en trauaillant et lauourant de leurs mains, ains que le Seig"^ commande. Mais il en vient des aultres garnemens, qui ameinent des paillardes, donnant entendre que ce sont leurs femmes légitimes; et après auoir tout despendu ou qu'on les veuille fayre marier, s'en vont secrettement , les layssans là comme les aultres. Il en y a aussi d'aultres qui sont cause de grandz escandallez (comme sera dict au deschassement des ministres de Gencue) qui sont les bien venus entre ceulx qui sont sourtis d'vne mesme religion, Moynes, Prebstrcs, lacopins, ou Courdelliers comme culx, affîn qu'ilz n'accusent l'vng l'aullre, s'i!z ont faicl des abominations, des meschancetés, ou dissolutions en leurs Conuens; desquelz en est sourti beaucop de grandes fascheries en l'Eglise et l'Euangille par eulx vitupéré; car ilz sont si effrontés qu'ilz ne se soussient que d'estre veulx, et de complayre aux Princes, pour auoyr quelque nom , ou en bien ou en mal , comme Erostrates, duquel parle Aulugelle, qui brusla la grande Dyane des Effesiens ; lesquelz ont esté et sont bien si bardis de reprendre ceulx qui leur semblent cslrc vebemens en reprebensions, ou en leurs prédications, ceulx, qui ont abbatu si soubdayncment la Papaulté, sans Consille, ou parauenture sans eulx ou leur auoir demande conseil. Il en y a
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encores d'auUres plus eaux, plus fins et rusés, que tous ceulx ey, qui touleffoys sous le mesme prétexte de religion, viennent après auoir destruict beaueop de bons marchans, de bons menagiers, ayans faiet des banqueroutes, se promellans tout pouuoir fayre, soubz ceste colleur de l'Euangille, moyennant qu'ilz sachent fayre bonne mine , de quoy Geneue en a esté blasmée sansrayson, comme si c'estoit le retrait de toute meschancelé, de larrons, faulx monnoyeurs, murtriers, hereges et sourciers, pensans estre icy asseurés, ce qu'ilz sont mais qu'on n'en scaehe rien, mais quand la Seigneurie est seurement informée de telz affaires, certes iuslice y est administrée à vng cliascun , et à ceulx qui la demandent, aultant à l'estrangier que au citoyen.
Mais en y a d'aultres qui viennent et sont plus scaiges au monde que nulz aultres : car auant que venir ilz vendent leurs bénéfices, ie ne dis pas encores leurs bénéfices, mais leurs breuiayres, pour euiler symonie , et pour fayre du bien es poures disent ilz. Et aulcunz les résinent à leurs parens, frères, amys, ou nepueux, retenans toutctïbys la moylié ou tout le reuenu du bénéfice leurs vies durant : et auant qu'ilz abandonnent ces bénéfices , ilz vsent encore d'vne très grande prudence, c'est qu'ilz font des Nycodcmistes , ou des loups auec les loups, dix ou douze ans, et aulcunes foys aultant temps qu'ilz peuluent demourer illec sans estre persécutés, auec leurs paillardes qu'ilz appellent leurs chambrières. Et auant que despartir fault premièrement venir ou enuoyer espier le pays, pour scauoir en quoy pourront employer
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l'argent du bénéfice , affîn qu'ilz soyent mieulx asseurés de leur affayre; ou auUrement ne despartiroint pas de leur pays, ains feroynt tousiours bonne mine. Lesquelz estre venus , iamais bigoz ne sceurenl mieulx fayre des crocantins, des tor- Ucollis, ou des incurnisonicum pecus, que ceulx cy : et semble à aulcunz, (qui sont encore enferrés) que en lelz ypocrites consiste toute la Chrestienlé; et n'y a rien que pure auarice et vsures merueilleuses. Or ilz sont si fins renardz es aulxmosnes et regardent si bien de loing, que en vendant leurs bénéfices ilz retiennent et gardent les tiltres de Mons^ -du dict lieu , affin qu'ilz soyent louiours appelles Mons**, car ilz scauent desia que telz tiltres sont les très bien receus parmy les hommes du monde. Et pour mieulx iouyer leurs roUes et leurs farces, amcynenl leurs paillardes, aulcunes accoustrées en hommes, des aultres comme leurs femmes légitimes, les appellant Mes Dames. Alors Mons"^ du plat, Mons*" de la routic, on Mons"^ de la nappe tondue, sera le 1res bien receu , puys qu'il est bien vestu, appourtant or et argent; et en le baillant à inlerelz, ou à vsure, sans plus auoir des poures cure ; mais le pourc mal vestu est tousiours mis, selon la coustume deuers la bize. Desquelles choses le peuple ne se peult tayre de murmurer, et dire qu'on ne faysoit pas ainsi au commencement de l'Euangille, et que ces vendeurs de benelfices triomphent et braguent du bien du cruxifix , ou pour mieulx dire des biens des panures, cl qu'ilz ne sont que trompeurs et abuscurs ayans vendu faulses marchandises, lesquelz
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ne dcbuoinl abuser les aullres de ce que eulx mesmes ne voulloynt estre abusés; et qui plus est de de leurs abus viennent scandaliser l'Eglise ; ne tenant conte des pauures, par leurs grandes vsures, faysant mal affin que bien en aduienne, disent ilz, desquelz la dampnalion est iuste. Certes toutes ces choses n'auoynt iamais esté en vsance dans Geneue, ne en ce pays, iusques à ces vendeurs de bénéfices, sinon en l'Eglise papalle de laquelle ont encores retenu leur leçon.
De quoy et de toutes ces tromperies la Seigneurie de Geneue a esté iustement occasionnée de fayre des ordonnances pour les estrangiers qui se veuUent marier, ou fayre leur résidence dans leur cité, et de ces vsures inaccoustumées. Et premièrement ont ordonné que nul estrangier ne pourra estre marié dans leur cité et Seigneurie, qui n'aye faict sa résidence par l'espace d'vng an, ou qu'ilz baillent bonne congnoissance et attestation : aussi que les annonces soyent premièrement d'vng chacun tant du citoien que de l'eslrangier, signées du premier et principal Sindicque de Geneue ; deflendant aux Ministres aultrement non les debuoir annoncer, ne espouser. Secondement, que personne ne doibuc louger ne retirer estrangier dans sa mayson, sans le signifier à son Capilayne (commis sur le quartier]. Cerlaynement ces scandalles sus dictz ont grandement refroydy aulcuns bons citoyens et bourgeoys de Geneue, et aultres bons personnaiges estrangiers, à fayre telle charité comme du commencement de l'Euangille ilz faysoynt.
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