CHAPITRE XXYIIJ
Quand et comment les Disputes de Geneue furent faictes.
^^''^ Es Siiidicques et Conseil de Geneue furent csluz , selon leur coustume, l'an 1535, fort prudens et sçaiges au monde. Aussi n'ont iamais rien voullu fayne ne allenler leinerayrement, ne de eulx mesmes, sans le bon conseil et aduis des aullres Conseillers de leur cité, et estre asseurés de ce que leurs Preschcurs disoynt publicquenient, auanl que ruyner et mettre bas la Papaullé, et manière de fayre qui de long temps auoit esté obseruée dans leur cité. Iceulx donc ont voullu, dauant toutes choses bien espionner les fcsperils, si estoynt de Dieu, ou non, et vrayement entendre par disputes, si ce qu'ilz disoynt esloit véritable, et si le pourroynt prouuer ne maintenir par la S'® Escriplure publicquement dauant tout le monde, ainsi que lousiours s'estoynl olïers ce fayre et après auoir vraymenl entendu qui auroit le droict, ou le tort, fayre comme aulcuns bons lioys et princes d'Israël et de luda auoynt faict, auant que extirper et annichilcr rydolalrie externe de leur
i32 Actes et Gestes merueilleux
peuple. Car nous lisons aux hystoires sainctes que plusieurs Roys et Princes, en leurs règnes, ont mitz bas les haultz lieux les ydolles, paillardises et abominations de leurs peuples, comme Exechias, Asa et plusieurs aullres bons Roys d'Israël et de luda; et non seuUement ces bons Roys ains des aultres qui ne valloynt guyeres. Mais voyans et congnoissans la tromperie et abusion des faulx Propbetes estre si grande ne l'ont peu endurer riere eulx; comme nous voyons du temps de Eslie et de Daniel, comment plusieurs faulx prophètes regnoynt au monde et en auctorité, bien nourris et entretenus du Roy Acap, et de la Royne lesabel sa femme ; lesquelz faulx prophètes auoynt non tant seuUement ebeté et aueugly le monde , après leur Dieu Bal, mais mesme le Roy et la Royne desquelz estoynt entretenus et nourris beuuans et mangeans en leur table, et ceulx qui parloynt contre ce Dieu Bal et leur magniere de fayre, estoynt soubdaynement persécutés et milz à mort ; ains soubdaynement comme Daniel à cause du Dieu Bal , qui beuuoit et mangeoit, disoynt les Sacrificateurs, mais à la fin fust trouué que c'estoynt eulx, leurs femmes et enfans, qui mangeoynt les ouffertes et la pourlion de leur Dieu Bal.
Du temps desquelz ont esté faictes des grandes expériences si c'estoyt vérité ou mensonge ce que telz Sacrificateurs donnoynt à entendre au peuple. Mais à la parfin furent descouuertes les finesses de ces faulx prophètes qu'ilz faysoynt et donnoynt faulx entendre comme pouués voyr en l'hystoyre de Daniel et du Dieu Bal, combien qu'elle soit apocryphe.
de la Cité de Geneue. 133
Mais sus toutes choses fust faicte vne merueilleuse expérience, par le Prophète Eslie, à la présence de tous, contre 800 faulx prophètes, c'est que celuy qui n'auroit verilé pour soy, et qui auroit abusé le Roy et le peuple, qui deubt mourir sans remission, ou Eslie ou les aultres. Mais pour eslre tous assertenés du cas, que le Dieu d'Eslie ou des aultres qui feroil dessendre le feu du ciel pour consommer le sacrifice, fust adouré, honoré et serui de tous, comme le vray Dieu.
Ce que fust faict; et les Sacrificateurs de Bal commencèrent à crier et à inuoquer leur Dieu, disans à haulte voix ; Dieu Bal exaulce nous, faysans des grandes processions, en allant tout à Tentour du sacrifice, aiïin que leur Dieu Bal enuoya le feu pour consommer le sacrifice; se faysans saigner les bras et se picquans de lancettes, pour esniouuoir leur Dieu à pitié. Desquelz Eslie commença à se mocquer, disant, Criés, Criés fort , car voslre Dieu estsourt, ou il dort et ne vos peult ouyr. Aussi certes y fussent encores auant que estre exaulcés. Mais Eslie vint à prier son Dieu, le Dieu d'Israël, qui euuoya soubdaynement le le feu du ciel et consomma et brusla du tout le sacrifice. Alors l'honneur et la gloyre fust baillée au Dieu d'Israël, et la cause gaignée pour Eslie. Tellement que vne merueilleuse exécution de Sacrificateurs fust faicte, et vng terrible exemple veu en ce iour la, car après que le roy et le peuple eurent congnu l'abus et l'iniquité des faulx prophètes tous furent mitz à mort sans point de remission.
Lequel exemple deuoil bien fayre craindre les
134 Actes et Gestes merueilleux
aultres, qui sont suruenus après ceulx cy. Ce nonobstant les Sacrificateurs de Baal , ou plus tost (le l'Antéchrist, qu'on appelle le Pape, qui sont venus dempuys en si grand nombre, n'ont pas bien de près considéré cecy, car n'en fust pas entré dans Geneue ne la Papaulté n'eust pas tant augmenté par toute la terre et a celluy estoit baillé la cause gaignée. Et combien que les citoyens de Geneue ayent esté souuent assés occasionnés, et eussent heu iuste et raysonnable cause de mettre à mort, après l'essay faict, tous leurs Sacrificateurs, aultant ou plus que le Roy et le peuple n'auoynt du temps d'Eslie, à rayson des tromperies des traysons, des intelligences auec les ennemys, des guerres, desmaulx, des mutinations, des monopoles, des persécutions, des abusions, qu'ilz ont faict à eulx et à leur cilé : ce neantmoins ne l'ont pas voullu fayre, ains ont monstre que leur iustice, leur saincteté et équité estoit plus abondante que celle de leurs Prebstres et ont voullu procéder enuers eulx, non en telle rigueur qu'ilz eussent bien peu fayre, mais ont vsé d'vne plus grande doul • ceur et charité que les aultres n'eussent faict s'ilz eussent eu la puyssance et victoyre contre eulx; et ce ont voullu et veullent monstrer dauant tous les hommes de la terre. Mais ie ne scay si les aultres nations seront vng iour si patiens contre ceulx qui les persécutent si rigoureusement, que ceulx de Geneue ont esté contre leurs Prebstres , veu les orribles et exécrables persécutions et tyrannies qu'ilz font à présent par toute la terre, comme nous ouons et voyons des examples à ceulx
de la Cité de Geneue.
qui se rôtirent par deçà, non pas seullcment de pelis compagnons, mais mesmos de grandz Seigneurs gentilz hommes, et les principaulx sçauans gens de toute France. Pensés vous que cecy puysse longuement durer, sans y auoyr vng esclat, nenny certes : car d'aultant plus qu'on en faict mourir, d'auUant plus y en a il, et pour vng qu'ilz deschassent ilz en succitenl mille, ainsi que les nostres faysoynt au commencement en ceste cité de Geneue.