‹ Les actes et gestes marveilleux de la cité de Geneve nouuellement conuertie à l'Euangille faictz du temps de leur Reformation et comment ils l'ont receue redigez par escript en fourme de chroniques annales ou hystoyres commençant l'an M D XXX II;Chapitre 68 sur 84 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

Comment et qua/nd VHospital de Geneue fut

fondé, et qui le commença à S'^

Claire l'an J 5 35.

U commencement que l'Euangille fust presché , vng fidelle se gouuernoit fort honnestement et fort chrestiennement dans Geneue. Lâchante de Dieu y estoit grande, lie dis telle que nul fidelle n'y estoit indigent , ne delayssé en quelque nécessité. Aussi au parauant que l'Hospital fust fondé ilz auoynt des bourses et collectes, communes entre eulx, tant pour les poures de la cité que pour les poures estrangiers deschassés : auxquelles collectes hommes et femmes y donnoynt chacun selon sa deuotion, les vngz argent, des aultres accoustrementz; des aullres prestoynt litz, couches, vtenciles, leurs maysons et tout ce qui estoit necessayre es poures gens. Et y auoit comme des dyacres, hommes et femmes, pour s'enquérir et distribuer là ont il estoit de nécessité; et aussi pour ayder à ceulx qui leur annonçoynt la parolle. Car n'y auoit nulles prébendes ordonnées, sinon les benelïices et les censés annuelles et quotidiennes des Apostres, c'est assauoir iniures, des cops et oultrai-

234 Actes et Gestes merueilleux

ges. Des quelles censés peu en ont vouUu estre les recepueurs, mais quand elles ont esté changées pour vng s'en est trouué cent. Oultre cella quand aulcun dans Geneue falloit par ignorance, ou faysoit quelque chose non decempte à rEuangille,on alloit en sa mayson famillierement et esloit corrigé et admonesté, comme frère, en grande amour et doulceur, vng chacun se parfourçant de le gaigner, et ainsi l'Euangille augmenloit fort dans Geneue. Mais dempuys que les Ministres furent deschassés, et que cecy a esté changé et obmitz, chacun a renuoyé ses poures à l'Hospital, aux biens de l'Eglise ; et la charité et les hommes ont commencé à refroydir, et les Pasteurs cessé de courir, et aulcuns du peuple à mespriser les admonitions Chrestiennes que les Pasteurs leurs ont fai&t, à cause de quoy a esté ordonné vng Consistoyre. Noz pouuons doncques dire que tout ainsi que, du commencement de l'annonciation de lesus Christ, ne se trouuoit guyeres d'Apostrcs , aussi ne faysoit on pas dans Geneue , car chacun craignoit sa peau. Toutesfoys la charité estoit grande en leur temps, comme voyés es Actes des Apostres (au 5 chap.), car comme il est dict que aulcuns vendoynt leurs possessions et biens , pour distribuer es poures : mais de ce temps plusieurs ont faict le contrayre , voyre beaucop de Ministres, car ils les ont acliapté et se sont faictz riches de l'Euangille et des biens des poures. Or peu en y auoit en l'Eglise de ce temps qui voulussent prendre la peine ne se mettre en dangier de sa vie, comme Pol, Barnabas, Pierre et des aultres, non plus que dans Geneue. Mais quand les honneurs, les

Fa^e ?Sà:

^^^^z^K/^ /^û'^cyi^GS- ^re^e^'^^^t^^ e^/jér-ez^e/i/ e^

de la Cite de Geneue. 235

gras beneffices, les bonnes et grosses prébendes, sont entrées et constituées en l'Eglise, alors on a plus trouué de Pasteurs et Euesques que n'eust esté de besoing et presque aultant d'Euesque, Prebstres, Pasteurs et Dyacres, que de brebis. Car au lieu des vrays pasteurs on a heu des loups et ventres paresseux; et au lieu des dyacres pour distribuer es aultres, ilz ont printz pour eulx. A quoy, de présent les Princes qui ont receu l'Euangille ont vsé d'vne grande prudence humaine, c'est qu'ilz ont constitué des Dyacres en l'Eglise, qui n'ont charge que de baptizer, marier, visiter les malades, et aulcunes foys prescher, mais à recepuoir, ne distribuer, ne sont obligés. Certaynement nous auons veu que dempuys que les Pasteurs de l'Eglise ont esté faictz riches, et voullu estre appelles Messeigneurs, les fous sages, les poures riches, et les tisserans, ou courdanniers, Prelatz ou Abbez, et prins ou vendu les beneffices par subtilz moyens, l'Eglise Chrestienne est venue en décadence : aussi la charité est refroidie, Dieu et sa parolle et les poures ont esté mcsprisés. Car au lieu de la charité et des vrays Dyacres, on a heu des rongeurs et des Dyables : l'auarice, rapine et vsure sont entrées si profondement au monde qu'il est bien difficile de les pouuoyr extirper ; et leur sembloit que ce fust assés satisfait à Dieu et à leurs offices de Prebstres d'auoyr chanté tout plein de messes et faict à Dieu beaucop de cérémonies en l'Eglise; Tout ainsi que, de présent a aulcuns qui pensent estre vrays Pasteurs, mais pourueu qu'ilz ayent vng peu parlé et presché ou debacqué, contre le Pape et les Prebstres,

236 Actes et Gestes merueilleux

et a d'aultres qui croyent d'esire vrays Chresticns, et auoir assés satisfaict à Dieu et à leurs offices, mais qu'ilz ayent faict prescher l'Euangille en leurs villes et pays et qu'ilz aient mitz bas les Prebstres et leurs cérémonies, et rompu le nez à vne ydolle, la brusler ou la fondre, pour auoir la 'graisse d'icelle; et d'oster les mittres de sus les testes de Euesques et Abbés, pour les porter sus leurs culz; ou d'auoir quelque apparence de iustice par dehors, et d'auoir des Hospilaulx, pour engraisser ou enrichir leurs Hospitaliers des chiens et chenaux; layssant les poures mourir de faim. Certes ce n'est pas satisfaict à Dieu, disent^t preschent les pasteurs de Geneue. Car ceulx qui ont fondé les Hospitaulx et les Conuentz des Religions, ne l'ont pas faict à celle intention, mais entendoynt que ce fust desdié au seruice de Dieu et aux poures, et non aux choses prophanes. Aussi certes plusieurs bons citoyens et bourgoys de Geneue l'entendoynt ainsi quand ilz ont commencé ou plus tost reloué, leur Hospital de S^^ Claire : et principallement vng nommé Glande Salomon, dict Pasle, bon citoyen et bourgoys de Geneue : lequel, incontinent après que les Dames de S''' Claire en furent sourties, ne cessa après le Conseil auec des aultres, que cest Hospital ne fust releué et redressé; et au lieu de ces dames fust mitz afforce poures : et pour commencer cest œuure, digne de memoyre y despendit tout son bien ; assauoir or, argent et ses meubles. Et luy mesme et sa femme seruoynt illec les poures, et fust là dedans le premier Gouuerneur iusques à sa mort, et en son

de la Cité de Geneue. 237

leslanient y donna tout son bien : à l'imitation duquel plusieurs aullres gens de bien et fidelles y ont aussi beaucop donné et donnent iournellement. Tellement que tous les poures et indigens de la cité y estoynl et sont encores auiourdliuy secourus, et tout poure estrangier y a la passade. Aussi la Seigneurie y a très bien pourueu, en applicant les biens de l'Eglise àl'Hospital, pour les poures, constituant aussi Gouuerneurs, qui n'y peuluent auoir que leur vie simplement et leurs nécessités vrgentes; voyre les bancz des offences faictes contre la Retîormation y furent aussi applicqués.

Mais disent aulcuns gens de bien de Geneue que si la Seigneurie ne regarde de près d'auoir tousiourt de bons pasteurs, craignans Dieu et qui ne soyent point flateurs ou floureteurs des Escriptures, les tournant à tous ventz, comme la banderete de sus les tours, ly fourmans vng nelz de cire, flatans les Princes et olficicrs, à cause de leur ventre ou craignans d'estre descbasscs, comme font aulcuns Prescbeurs caffars, Moynes yurognes et dissolus, qui ont plus de sollicitude et crainte de leur ventre que du poure peuple, ne cberchans sinon playre à Monsieur et à Madame, et prcschans tout ce qu'il playra aux Princes, soit bien ou mal, moyennant qu'il leur playse, craignans d'encourir leurs malles grâces, seroit à craindre qu'on ne tombe en vng mesme ou plus grand labyrinte que par le passé , et que au lieu d'auoir despouillé ou plumé vne beste qu'on n'en repluma cinquante aullres, aultant ou plus dangereuses que les pre-

mieres, el en dangier de tomber en plus grande condempnalion dauaiil Dieu.

Or, vng peu de temps après , en icelluy Hospital fusl miîz vng Prescheur qui ne voyet goutte nommé Couraud , scauant homme et beau Prescheur, aul- Iresfoys Moyne Augustin, qui auoit longuement prèsché es Augustins de Paris la vérité, mais en fust deschassé. Et estant arriué dans Geneue preschoit fort vertueusement auec les aultres, et aussi instruysoit les poures de l'Hospital : mais il voulloit tousiourt persuader à ceulx qui auoynt planté l'Euangille dans Geneue de non recepuoir à Ministres aulcuns Moynes, Prebstres, ne Cafars : et quelcun luy respondit; ce sont plus tost ceulx là qui doibuent prescher, car ne firent iamais aultre chose. Ouy, dict il, mais ie les congnois bien, et mieulx que vous ne faictes, et si scay toutes leurs abstuces et finesses ; et vous dis que si vue foys ilz ont mitz le pied dedans, la plus part ne fera que escandalizer l'Eglise et inuenteront mille praticques et moyens pour deschasser ceulx qui n'auront pas esté Moynes comme eulx : el verres, disoit il, qu'ilz vous mettront en la hayne des Princes et en leurs malles grâces, et feront tant qu'ilz vous deschasseronl, ce que en brief temps fust faict (et encores aulcuns, de présent, ne cessent contre ceulx qui n'ont esté Prebstres ne Moynes) tellement qu'il en vint vng commun prouerbe dans Geneue, que la dernière souppe de l'ecuelle iecta la première dehors. Ce nonobstant celluy qui plante ne celluy qui arrose n'est rien, mais c'est celluy qui baille l'acroyssement, disoynt les aultres à Couraud.

de la Cité de Geneue.

Page 1