CURE
de sa maladie. La névrose poursuit un but. Un but inconscient, mais un but.
Le bénéfice peut d’ailleurs être illusoire, dans certains cas. Nous pensons ici à certaines réactions primitives, telle celle du nourrisson qui succombe à l’anorexie parce qu'on l'a placé dans un entourage qui lui est antipathique. C’est le cas aussi des déviations de l’instinct sexuel. (BLEULER.)
Le bénéfice de la maladie apparaît clairement dans un grand nombre de névroses. On pense immédiatement aux « sinistroses », aux névroses de guerre. C’est un fait établi que les indemnités pour incapacité temporaire, versées par les sociétés d’assurances à ceux qui ont été victimes d’un accident, retardent la guérison. Dans les cas litigieux, avec persistance de symptômes inadéquats aux lésions, le versement d’une indemnité totale et définitive met généralement fin et aux revendications et aux symptômes.
C’est pourquoi le principe des Assurances sociales est, du point de vue psychologique, folie pure. C’est non seulement « l'Etat contre le médecin » (GuÉériIN), mais c’est aussi et surtout l’Etat contre le malade. Ce n’est pas sortir du cadre de notre sujet que de souligner ici l’insanité et la malfai-
sance criminelle de cette loi. L'expérience nombreuse que l’on -
a des névroses traumatiques montre avec une aveuglante évidence que l’assurance-maladie prolongera la durée des maladies. Pour de multiples raisons. La perspective de l’indemnité fera taire ce que l’on pourrait appeler les scrupules relatifs à la conservation de la santé, relâchera le désir de guérir, inhibera, même chez les gens les plus honnêtes, les mécanismes psychiques qui tendent vers la guérison. Elle diminuera même la résistance aux agents pathogènes.
Ce serait dans tous les cas une grave erreur de croire que le malade est conscient du but qu'il poursuit. Ce serait faute plus grave encore de lui dire qu’il ne veut pas guérir, qu’il se réfugie inlentionnellement dans la maladie. Le malade n’a aucune responsabilité dans ces symptômes (nous laissons de
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côté les simulateurs conscients, ou à demi conscients, dont le cas est tout autre).
On conçoit facilement la persistance d’une boiterie à la suite d'un accident, quand cette boiterie procure un béné- fice. Mais le public et, avec lui, trop de médecins ne conçoivent pas la mise en action, par le psychisme, d'organes, de fonctions sur lesquels la volonté consciente n’a aucun pouvoir. ;
Cette mise en action est cependant à la portée de tout le monde. Elle peut se faire sous l'influence de simples représentations. La représentation de la mort d’un être chéri suffit à provoquer un spasme du pharynx. L’évocation d’une chose dégoütante provoque un haut-le-cœur. L'idée qu'on aurait pu oublier une chose très importante vous donne des sueurs ou des palpitations. À dire les choses d’une manière simpliste, il suffit que le symptôme ait été produit une fois pour que les voies associatives qui y conduisent soient utilisées à nouveau, de préférence à toutes autres.
Cela fait que des gens apparemment d’aplomb, à plus forte raison ceux qui ont une disposition névrotique constitutionnelle, utilisent volontiers, à l’occasion de difficultés matérielles, et surtout affectives, quelque léger malaise, un ancien rhumatisme, un petit trouble digestif passager, et traduisent leur malaise psychique par un symptôme corporel qui s’est déjà produit. C’est là l’épine organique qui va au-devant du désir inconscient d’être malade, qui détermine la direction du symptôme et le fixe dans sa forme.
Ceci est un des mécanismes de la formation des névroses. Nous l’avons mis en avant pour sa simplicité, qui le rend accessible à toutes les intelligences. (Aussi bien, n'est-il pas rare d'entendre des gens incultes, voire des médecins, rapporter à une ancienne émotion l'origine de symptômes qui leur paraissent dépasser le cadre des maladies qui ont un nom. Ils ne manquent pas de dire de ces symptômes : « C'est
nerveux ».)
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Mais il existe d’autres mécanismes particuliers, d’une complexité croissante. On ne fera qu’en indiquer quelques-uns.
Certains symptômes et syndromes à forme d’accès sont déclanchés suivant le mode des réflexes associatifs. Il en est ainsi des crises d'angoisse, avec épreintes et palpitations, qui surviennent chez tel malade à la vue d’un objet inséré dans un complexe ou, pour parler plus simplement, évoquant un événement qui porte une charge affective. Ainsi du tremblement, des attitudes vicieuses qu'ont présenté nombre de soldats pendant la guerre, à la suite de l’émotion causée par l'éclatement d’un projectile de guerre, à la suite d’un « souf- Île d’obus », d’un coup de mine. Chez certains de ces névrosés, le tremblement apparaissait avec une grande violence au seul claquement d’une porte, d’un volet. Il convient de dire ici que, dans ces cas, de même que dans les grandes catastrophes, ne devient pas névrosé qui veut. Pendant la guerre, tous les soldats avaient le désir plus ou moins avoué d’être soustraits à l’enfer du front combattant. Seuls ceux qui présentaient des lares névropathiques sombraient dans la névrose. Le bénéfice de la névrose, c'était la délivrance. Ces formes de névrose ne s’observaient pas chez les prisonniers de guerre, que leur condition de prisonniers dispensait à toujours de retourner au front.
Les maladies se prolongent généralement plus qu’il ne faut sur le terrain psychique. C’est particulièrement vrai pour les enfants, qui n’ont jamais la tendance à vivre selon le principe de réalité, et à qui les petits malaises procurent d’inappréciables bénéfices. Malades, ils sont les préférés. On les « chouchoute », on les dorlotte. Ils manquent l’école. « Pour ne pas leur donner la fièvre », on ne contrarie pas leurs désirs. La moindre quinte de toux émeut tout l’entourage. Ils deviennent le centre des préoccupations familiales. Les symptômes sont soigneusement entretenus, cultivés par la malfaisance des mamans. C’est à un point tel, — on peut le dire sans exagération, à cet égard et à bien d’autres égards,
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— que lés enfants n’ont pas de plus redoutables ennemis que leurs parents.
Combien de chorées, de coqueluches, de boiteries prolongées bien au delà des limites autorisées par les symptômes objectifs, et qui cèdent rapidement à une psychothérapie active. Il suffit parfois d’amputer pendant quelques jours l’enfant de sa maman. On comprend combien aisément cette néfaste sollicitude engendre, entretient, prolonge des symptômes dont l’enfant retire tant de bénéfices affectifs et concrets. .
Pour peu que l’enfant ait une hérédité névropathique et que les circonstances de son développement psychique se fassent complices, adulte il gardera la même tendance à exploiter ses malaises pour les satisfactions affectives qu'il en retire. :
Nombre de symptômes corporels ont une signification symbolique. Dans son traité de psychiâtrie, BLEULER cite l’exemple d’un jeune homme affligé d’une paralysie des muscles de la déglutition, parce qu'il ne pouvait pas « avaler » son père, ou du moins l'autorité tyrannique qu'il subissait de sa part. Cet exemple fait figure de calembour. On hésite à le transcrire ici, parce qu’il est de nature à provoquer le rire ou l’ire de ceux qui n’admettent pas la réalité des symboles psychiques.
Les observations détaillées et minutieuses d’une foule de symptômes hystériques fournissent à foison des expressions symboliques de ce genre. Les nier ou les tourner en dérision
ne change rien à leur authenticité. Ce n’est pas par hasard
que ces symptômes disparaissent quand, par les soins du psy-
chothérapeute, leur signification devient consciente pour le malade. Se courroucer contre l’interprétation qu'on en donne est une attitude inefficace, mais combien plus facile que celle qui consiste à y regarder de près.
I1 faudrait avoir le loisir et les possibilités matérielles d’entrer dans le détail des mécanismes de sublimation, de dépla-
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cement, de superposition, de condensation d’affects qui engendrent des symptômes morbides. Il faudrait aussi montrer la fréquence du phénomène de la conversion, transformation en symptôme corporel d’un affect refoulé. Ces mécanismes spéciaux sont bien connus des médecins entraînés à la pratique de la psychiâtrie. Il serait utile de les vulgariser, Mais un exemple de chacun d’eux ne suffirait pas à convaincre les sceptiques. Le simple énoncé de ces mécanismes n’'apprend rien au profane. Leur complexité réclame des développements étendus, que l’on trouvera, si l’on éprouve quelque attrait pour cette gymnastique de l’esprit, dans la lecture des revues spéciales et singulièrement des revues psychanalytiques. Ces développements apparaissent à la généralité des médecins comme des spéculations tarabiscotées, obscures et un peu « loufoques ». Tant pis pour ces médecins. Tant pis pour leurs malades.
Et cependant, nous avons bien souvent vu des médecins, que rien ne préparait à ces sortes d'investigation, mais qui étaient doués, comme le sont parfois les médecins-praticiens, d’une bonne intuition psychologique, rechercher quelle personne de son entourage tel malade imitait, quand il présentait tel symptôme d’allure hystérique. Ce phénomène, par lequel un quidam s’identifie à un personnage pour lequel il a une vive admiration ou un très fort attachement, est très souvent reconnu comme tel.
À l’occasion d’une chute bénigne, une fillette se met à marcher avec un genou raide pour s'identifier à son grandpère, lui-même atteint d’ankylose du genou, et qui lui marque une tendresse excessive. Cette fillette réalise un symptôme qui peut faire illusion. Pour peu qu'il s’y ajoute un léger épanchement synovial et qu’un ignorant prononce le mot de tumeur blanche du genou, sous prétexte que l’ankylose du grand-père a été provoquée par une tumeur blanche, et voilà le symptôme fixé pour longtemps, avec consécration d'un appareil plâtré, s’il vous plaît.
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Il faut aussi souligner le rôle du masochisme dans la genèse des symptômes névrotiques. Bien entendu, au cours d’un traitement psychothérapique, certains symptômes apparaissent comme une punition que s’inflige le malade, qui ne laisse pas d'y goûter une certaine délectation. Cette punition est, naturellement, en rapport avec un sentiment inconscient de culpabilité qui peut avoir mille raisons.
Pour comprendre, dans la plupart des cas, l’origine de ce sentiment, 11 ne faut pas méconnaître l’importance du refoulement sexuel. Ce refoulement joue un rôle capital dans les névroses.
C’est là encore une pierre. d’achoppement. II y a cepen-. dant des millénaires que l’on a inventé le terme d’hystérie, dont le contenu étymologique est transparent. C’est un fait à peu près universellement admis aujourd’hui, depuis que les conceptions de Freud se sont imposées, que toute névrose,
à l’exception des névroses de guerre et des névroses trau-
matiques, a sa source dans les événements sexuels de l’enfance et dans le refoulement des désirs sexuels et des tendances perverses. Les vigoureuses contraintes, les restrictions imposées par la vie sociale à la satisfaction de l'instinct sexuel conduisent à des conflits intérieurs qui se déroulent dans l’inconscient. La majorité des symptômes névrotiques s’expliquent par ces conflits mêmes. Ils apparaissent alors comme une manière détournée de satisfaire la tendance refoulée. C’est une caricature de satisfaction.
On éprouve, en France, une certaine résistance à admettre ces notions. Les motifs de cette résistance sont complexes. Une des raisons nous semble devoir être recherchée dans le fait qu'en France, la vie sexuele étant plus « ouverte » que dans d’autres pays, on a tendance à minimiser d'autant plus le rôle du refoulement de la sexualité infantile, qu’adulte on a une attitude plus libre à l’égard des tendances sexuelles normales. Mais ceci est une autre histoire.
L'on se place, ici, à un point de vue pratique. Quoiqu'il
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en soit, disons, par anticipation, qu'il faut retenir ceci : en présence de tout symptôme névrotique reconnu comme tel, le médecin soucieux de faire mieux qu'asséner à son malade une drogue quelconque pour s’en débarrasser doit adopter une attitude adéquate à la situation. Nous le verrons tout à l'heure, le meilleur moyen d’avoir une action sur son malade, c’est de scruter son contenu psychique et de s’efforcer à comprendre les rapports de sa maladie avec ce contenu. L'action thérapeutique sera, dès lors, dirigée par ce que le médecin a compris. Il n’est nullement nécessaire, dans tous les cas, de toucher à la vie sexuelle du malade pour obtenir la gué-
rison de ces symptômes.
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