MADAME ARNOULD PLE5SY
des mères ; mais elle ne vouhit avoir pour enfant qu'un baby ou peu s'en fallait.
Notez cependant qu'à cette époque elle n'avait pas loin de soixante ans.
La Russie ne tarda pas à jeter les yeux sur M"' Plessy ; mais elle refusa les présents d'Artaxercès-Guédéonofî, et, en récompense, elle reçut le titre de Sociétaire, corroboré d'un engagement de vingt ans.
Dix années se passèrent pendant lesquelles elle joua la Camaraderie, la Reine, du Verre d'eau, une Chaîne, la Cakmnie, Mademoiselle de Belle-Isle, les Indépendants, la Marquise de Senneterre, les demoiselles de Saint-Cyr, Valérie y Don Juan d'Autriche, le Philosophe sans le savoir, le Misanthrope, etc.
Elle était jolie comme 11 ne devrait pas être permis de l'être, si jolie qu'il nous souvient qu'un peintre, une fois, ne put jamais venir à bout de faire son portrait tant elle l'éblouissait.
Sa gloire était à son apogée, quand un jour, au mois de juillet 1845, il se trouva qu'on eut besoin d'elle à l'improviste pour jouer, le soir, V École des Vieillards. On l'envoya prévenir à sa terre de Saint-Chéron, près d'Arpajon.
Mais il était trop tard, elle était partie pour la Russie : le bel oiseau avait pris la clé des champs.
M"« Plessy n'avait plus fait fi du pont d'or du Czar.
2i MADAME ARNOULD-PLESSY
Voilà comme quoi il ne fiut jamais dire: « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau ! >
En partant, M"^ Plessy avait fait d'une pierre deux coups. Elle s'était mariée.
Elle avait épousé M. Auguste Amould, Fauteur de Struenséôy le collaborateur siamois de M. Narcisse Fournier.
Cette fugue... matrimoniale lui coûta cher; en vertu d'un jugement, en date du 17 août 1846, elle fut condamnée à payer à la Comédie-Française 100,000 francs de dommages-intérêts.
A Saint-Pétersbourg, elle joua tous les rôles de son répertoire et créi le Bougeoir, de Clément Caraguel, et // faut qtCune porte soit ouverte ou fermée.
Pendant un court séjour qu'elle fit à Paris en 1853, elle reparut, rue de Richelieu, dans les Fausses Confidences,
Ce fut là un pas vers la réconciliation, et, le 17 septembre 1858, elle rentra définitivement à la Comédie- Française.
L'enfant pro^digue' était revenu.
Mais seulement, elle p'était plus que pensionnaire.
jjme Arnould-Plessy a eu encore de beaux succès ; je ne citerai que ceux qu'elle a obtenus dans le Fils de Giboyer et dans Maître Guérin.
MADAME ARNOLLD-PLESSY 23
C'est une comédienne de race : elle a toutes les finesses, toutes les intuitions de l'art.
Elle a épousé en secondes noces le peintre Hébert. Elle a un frère, M» Mathieu Plessy, qui est un chimiste distingué et a inventé récemment une encre qui fait la joie des écrivains.
M"® Arnould-Plessy minaude à ravir ; c'est la femme de Marivaux par excellence et elle déploie dans la comédie des séductions idéales. Le drame lui réussit moins ; elle s'est pourtant fait applaudir dans Louise de Lignerolles ; mais sa tentative dans Adrienne Lecouvreur n'a pas été aussi heureuse. Ce n'est ni la grâce ni le sentiment qui lui manquent oh ! non ! — c'est l'énergie.
Mais allez donc demander à la colombe la puissance de l'aigle.
ZULMA BOLFFAR
Quand on s'appelle Bouîfar, on esl n«Ve*;sairenienl pr»^destiné à jouer aux Bouffes, c'est <'videnl, —de mi^rae que, lorsqu'à ce nom, h^gt^rement tflranfçer, on joint le pr(^nom original de Zulma, il est clair que Ion a reçu le jour |Kir delà le Rhin.
Aussi croit-on gc^nc'ralenu'nt que cette nouvelle venue est allemande^ — sinon hongroise, — ou tout au moins alsacienne.
N'a-t-elle point Tœil bleu et la chevelure blonde des filles du Nord ?
Eh ! bien Ton se trompe : les filles du Nord ont-elles, jamais eu, dites-nous, cet entrain spirituel !
Malgré son nom et son pninom, malgré For de ses cheveux et Tazur de son regard, Zulma Boulfar, qui se nomme aussi Madeleme, est gasconne, — oui, gasconne
26 ZULMA BOUFFAR
de Nérac, qui Ta vue naître, il y a eu de cela vingt-trois ans, la 23 mai dernier.
C'est une enfant de la ballCy comme la plupart de nos vrais artistes.
Sa mère jouait en province, son père aussi : il étaitbon musicien et excellent professeur, et c'est à lui qu'elle doit beaucoup de cette méthode et de ce goût que Ton remarque avec tant de plaisir dans son chant.
Elle a débuté, à six ans à peu près, à Marseille, et y a fait merveille dans la Petite fille bien gardée ; puis elle vint à Lyon, oii elle chanta aussi avec succès.
Son père, alors, l'amena k Paris : elle y contracta un bel engagement avec un café-concert du boulevard de Strasbourg ; mais avant qu'elle n'y parût, un décret vint qui interdit ces exhibitions d'enfants.
Ce que voyant, elle partit pour Bruxelles — la Belgique est plus tolérante — et elle y chanta, au Casino des galeries Saint-Hûbert, en même temps que Darcier : auparavant on lui avait déjà entendu dire, au Casino du Marché-aux -Poulets, de petits duos avec M"*' Marie Cico, qui avait alors' onze ans environ.
Elle avait une façon à elle de débiter — en costume — ses chansonnettes si bien que les habitués de randroit n'avaient point tardé à la surnommer, entre deux ven\^s de faro, le Petit Prodige.
ZULMA BOUFFAR 27
Nous la retrouvons ensuite à Liège, jouant dans Grand papa Guérin et se voyant, à son grand effroi, emportée par Delannoy dans le Vieux caporal.
Elle était déjà familière avec les ovations, et les bouquets ne lui étaient pas ménagés, à cette toute petite fille qui était obligée de venir tout près de la rampe pour que le public s'aperçût qu'elle était en scène.
Vers 18S5, elle s'enrégimenta dans une troupe d'Allemands qui allaient à Cologne : elle parcourut avec eux l'Ai lemagnc et la Hollande, chantant — en français toujours — dans les concerts qui se trouvaient sur la route.
Après être allée en Suède -- à Stockholm — et en Danemark — h Copenhague — elle vint à Hambourg : là elle perdit son père. Sa mère était morte depuis longtemps déjà, et la pauvre petite restait orpheline : elle avait treize ans à peine.
Néanmoins, elle continua ses tournées : à Rotterdam, elle rencontra un chanteur du nom de Jules Naza qu'elle connaissait : celui-ci la confia aux soins de sa femme et l'emmena à Bruxelles, oii il la fit jouer au théâtre d'Ixelles qu'il dirigeait. Elle y passa deux années, puis elle revint à Liège 011 elle joua les ingénuités, les déjazets, les soubrettes et où elle chanta l'opérette et tout le répertoire des Bouffes, à la grande joie des spectateurs, que son jeune âge et sa gentillesse intéressaient tout particulièrement.
28 ZULMA BOUFFAR
Elle était surtout Tenfant gâté des étudiants qui, tout en respectant la pureté et le calme de sa vie privée, l'accablaient de prévenances et, en tout bien tout honneur, de ces petits cadeaux qui entretiennent l'amitié.
Geoffroy, qui était venu en représentations à Liège, reconnut tout ce qu'il y avait d'étoffe dans cette mignonne jeune fille et voulut l'emmener à Paris, promettant de la faire entrer au Palais-Royal; M"'' Bouffar refusa et, revenant à Bruxelles, elle joua aux Galeries Saint- Hubert.
De là elle retourna en Hollande et elle alla chanter l'opérette à Hombourg. Ce fut dans cette ville qu'elle trouva la récompense de son existence si agitée et si pénible.
M. OiTenbach Tentendit, et, avec ce tact qui lui a fait déjà deviner tant d'artistes, aujourd'hui connus, tels que Berthellier, Désiré, Pradeau, M"" Horlense Schneider, Marie Cico, Lise Tautin et bien d'autres, il s'empressa de lui faire ouvrir toutes grandes les portes des Bouffes-Parisiens.
Elle vint à Paris signer son engagement : il était temps ; car, aux Variétés, l'on avait entendu parier d'elle, et des pourpalers étaient sur le point d'avoir lieu. Bientôt elle partit avec la troupe des Bouffes pour Ems, et c'est de là, on s'en souvient, que Técho des bravos, qu'on lui prodi-
ZULMA BOUFFAR 29
guait, a commencé à venir jusqu'à nous, surtout à propos de Lischen et Fritzchen, cette saynète ravissante qu'Ofifenbach écrivit exprès pour elle^en quelques heures.
C'est dans cette bluette que Paris a eu Toccasion d'applaudir pour la première fois la jolie enfant, et du coup Ton s'est — - bien à juste raison — engoué d'elle, et cet engouement, c'est certes k son mérite qu'elle le doit et non h des réclames maladroites qui auraient forcé la vogue el l'attention.
M"® Bouffar a joué après, dans les Géorgiennes, un rôle épisodique de Capitaine-Nourrice qui lui a conquis toutes les sympathies.
Des Bouffes, elle est passée — avec sa grâce et son originalité pour armes et bagages — aux Folies-Dramatiques où on lui a confié le rôle d'Eolin, dans la Fille de Vair : puis, après avoir été entendue au Théâtre l^yrique dans la flûte enchantée, elle est revenue aux Bouffes.
Maintenant elle gazouille au Palais-Royal . . .
Sa mine est mutine sans effronterie; son jeu, facile sans laisser-aller : elle est, si cela peut se dire, timidement hardie.
Sa voix est très-agréable aussi.
En somme, Zulma Bouffar n'a pas dit son dernier mot : après tint de pérégrinations, la voici enfin à Paris, choyée, adulée, fêtée; elle y restera, soyez en certains, et ses succès
30 ZULMA BOUFFAR
ne feront que creitre et embellir. En effet, c'est une fille consciencieuse qui ne se laissera jamais emporter dans le tourbillon des folies de la vie artistique. Signe particulier : elle adore les fleurs — par esprit de parti sans doute.
Angastine Brohan est plus qu'une grande comédienne ; c'est une femme d'esprit, ~ un ressouvenir de Sopliie Arnonld.
Nous laissons à d'autres le soin de vous raconter tout ce qu'elle a fait, de vous répéter tout ce qu'elle a dit, et nous allons nous contenter d*esquisser en quelques lignes cette brillante existence.
M"* Brohan (Joséphine-Félicité-Augustine) est née k Paris, le 2 décembre 1824, — dix-neuf ans, jour pour jour, après la bataille d'Austerlitz.
Et savez-vous dans quelle maison elle vint au monde?...
Dans l'ancien hôtel de Rambouillet !... Elle ne pouvait avoir en vérité un berceau plus digne d'elle.
Le théâtre l'appelait : bon sang en eflel ne peut mentir
et il était juste que le talent de Suzanne trouvât en sa fille une glorieuse continuation.
Au Conservatoire — où elle reçut dès Tâge de dix ans, le titre de pensionnaire — elle se faisait remarquer nonseulement par ses dispositions naturelles, — cela va sans dire — mais aussi par une excessive dévotion, dont son professeur, Tabbé Paravey, avait jadis planté en elle le germe consolateur.
A treize ans elle remportait, en jouant une scène de Lisette, dans les Folies amoureuses, le second prix de comédie et à quatorze, le premier...
Or, vous ne devineriez pas ce qu'elle fit alors ! Pour goûter en paix probablement la joie de son triomphe, elle alla tout droit s'enfermer dans un couvent de la rue du Bac, et elle n'en sortit à son grand regret que pour débuter au Théâtre-Français dans Tartuffe et les Rivaux d'eux-mêmes.
Elle avait alors quatorze ans et demi.
Au mois d'octobre 1842, elle fut nommée sociétaire.
Il y a comme cela des actrices qui n'ont pas de commencements, elles sont artistes de naissance.
— « Pour être le type accompli de la soubrette, » écrivit un jour Eugène Guinot, « il lui manque le nez re- » troussé. M"* Brohan a le nez droit d'une marquise et » non le nez fripon de Lisette. Hais, à défaut du nez, elle
» a l'esprit retroussé, l'esprit le plus fin, le plus mordant, » le plus agaçant, plein de facettes et de méplats, le plus ï gracieux du monde. Vivement empreint sur sa ptiysio- » nomie piquante, cet esprit c'orrige le tort charmant de » la nature et vient en aide à l'illusion scénique ; de sorte » qu'on 'pardonne aisément à M"®Broban la ligne grecque ï de son nez et qu'on ne saurait lui en vouloir de ce r> qu'elle ressemble à Aspasie plutôt qu'à Roxelane. »
Ses créations ne se sont pas bornées à ses rôles. Elle avait deFesprit de reste et elle s'en est servie pour écrire de ravissants proverbes, tels que Quitte ou double, Compter sans son hôte, qui fut représenté, en 1849, à l'hôtel Forbin-ianson, les Métamorphoses de Vamour, qui datent de 18oi, Qui femme a, guerre a, etc.
En 1847, elle adressa sa démission à ses camarades.
Grand fat l'émoi, — mais heureusement il ne dura pas : c était une fausse alerte.
Vous connaissez les rôles d'Augustine ; dans tous vous l'avez applaudie, là chère comédienne ! . . .
Que c'est bien là la Dorine de Molière, et que c'est encore mieux la Lisette de Marivaux ! . . .
M"* Dupont était peut-être plus « forte en gueule » ; niais Augustine est bien plus astucieuse, bien plus séduisante : c'est la fine-mouche par excellence; c'est la raille- ^^, ce n'est point Timpertinence ;
Et Tauriez-vous reconnue, cette soubrette accorte, vive, sémillante, à la jupe écourtée, minaudant sous les falbalas de M"** de Prie, le type de la grande coquette, ou médisant, à Bordeaux, en 18S0,-derrière l'éventail de Célimène.
Je n'aborderai pas le chapitre de ses rôles et de ses créations ; il se résume en ces deux mots : talent, succès.
Elle est à présent professeur au Conservatoire et ses élèves, on le conçoit, lui font honneur.
Sa bienfaisance et son désintéressement sont connus; nous n'insisterons donc pas là-dessus, car elle joint à ses nombreuses qualités une modestie qui l'honore.
Son salon est un rendez-vous attrayant : on y cause. . .
Elle s'est consolée stoïquement, la grande artiste, de l'afTaiblissement de sa vue.
Si elle voit un peu moins bien, elle peut écouter en revanche, et, pour le bonheur de tous, elle peut parler.
Elle charme, elle ravit; elle égraUgne bien quelquefois, mais si doucement!...
Elle a réponse à tout.
Quand on lui annonça jadis le mariage deM"*X... « Je n'y croirai, » dit-elle, t que lorsque je la verrai plaider en séparation.