Lettres sur Frédéric. Strasbourg, chez Treuttel
« Monsieur votre frère s'est engagé à me fournir un atelier tout K monté. Depuis mon arrivée, il m'a marqué de le garnir moice même, et qu'il m'en rembourserait les frais; et ne voilà-t-il pas (( que Monsieur votre frère me renvoie aujourd'hui le mémoire « que j'ai fourni d'après ses ordres, et qu'il me dit que c'est un « mémoire d'apothicaire; et vous voyez pourtant. Monseigneur, « qu'il n'y a dans mon atelier que ce qu'il faut ; mais Monsieur « votre frère a une singulière façon de payer les gens. » Quelle amusante comédie, quel intéressant aperçu des petits côtés d'un grand esprit, si profondément original dans ses qualités comme dans ses défauts !
Sigisbert Michel n'eut pas lieu, au début, de regretter bien vivement le coup de tête qui le remettait sur le pavé de Paris ; cet incident se serait terminé dans un sens tout à fait favorable à ses" intérêts, s'il eût retrouvé en France une situation quelconque. Malheureusement, après avoir longuement cherché, après avoir intrigué et s'être ingénié de toutes les façons pour paraître, il dut s'avouer qu'il n'avait pas fait un pas en avant dans cette voie. Ne pouvant réussir par lui-même, il pensa fort justement qu'en se couvrant du nom de son cadet, plus célèbre que lui, il trouverait à faire acheter ses ouvrages. Comme deux autres des frères de Clodion, Pierre et Michel, se tinrent en même temps un raisonnement identique, celui-ci se trouva un beau jour avoir une partie de sa famille sur les bras.
Clodion rentrait en France, quelque peu imbu encore des idées {académiques, dans un moment où le classique faisait de maigres recettes. Les derniers représentants du grand art, du pompeux et du majestueux xvn* siècle, Bouchardon, Lambert Adam, les Slodtz, avaient disparu. Le second Guillaume Coustou et Le Moyne en continuaient seuls la tradition, tandis que des artistes plus jeunes, Allegrain, Vassé, Pigalle et Falconet, qui savaient s'en
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servir fort adroitement à roccasion, s'empressaient de Toublier, afin de ne point passer pour ennuyeux ou moroses.
On avait peu à peu perdu, dans les ateliers, le goiât des larges conceptions et des grandes machines, dont le public ne savait plus que faire. Le client, le vrai client de Tépoque, celui que le peintre et le sculpteur recherchent, celui qu'ils s'empressent de servir, celui pour qui ils inventeront tout à l'heure les exiguïtés, les mignardises, les polissonneries de la gouache, de la miniature, de la terre cuite, de la cire, toutes ces charmantes délicatesses du détail, ce client, c'est l'homme riche; qu'il soit grand seigneur ou parvenu, peu importe, s'il paye bien. A ces hôtels des La Borde et des Bouret, aussi bien qu'à ceux des Bezenval et des Vaudreuil, il ne faut plus de figures de dieux au maintien sévère, au geste grave, non point, mais d'aimables filles, Vénus, baigneuses ou bacchantes, qui ne jouent pas plus aux renchéries que les belles du temps. Plus de scènes de l'Olympe, plus de froides allégories aux plafonds, aux dessus de portes, mais des amours, beaucoup d'amours, assis, debout, couchés, jouant, luttant, se poursuivant, s'envolant dans un ciel bleuâtre et léger. Aux murs, plus de ces tableaux italiens ou espagnols, trop sombres, trop bien dessinés, trop convaincus, mais la note joyeuse de l'école nouvelle ou les magots distrayants de Téniers, de Brauwer. L'ancien cartel, l'horloge raide et guindée cèdent la place, sur les cheminées, aux grâces nues et charnelles qui élèvent le cadran d'azur sur leurs jolis bras. Les jambes se font plus grêles et s'allongent outre mesure, pour donner de l'élégance au corps tout entier, à ces bustes d'adolescents, à ces visages poupins. Et tandis que la conspiration dont Vien est le chef, qui a pour but de renverser cet état de choses, grandit lentement, le reste de l'école verse chaque jour davantage dans son aimable décadence.
Le neveu des Adam s'assimila aussitôt comme par intuition
l'esprit du moment, ce curieux composé de réserve et de licence, de langage raffiné et de mots orduriers, de sentiments quintessenciés et de réalisme cynique. Il se poussa, d'autre part, bien vite au premier rang de ces maîtres décorateurs, qui ne craignirent pas d'abaisser leur talent jusqu'à rornementation des plus petits objets. Et cependant il lui en coûtait de renoncer à des visées plus hautes. Il aurait voulu, comme ses oncles, pratiquer plus longtemps Tart véritable de la statuaire.
Jusqu'en lySS, c'est-à-dire pendant treize ans après son retour d'Italie, il tenta, par tous les moyens possibles, de s'employer pour le gouvernement, pour les communautés religieuses, pour les villes. Il possédait un peu de ce feu sacré qui avait animé ses oncles et leur avait donné le goût des vastes conceptions. Mais avant tout il fallait vivre, et pour cela s'adresser, comme nous venons de le dire, à d'autres qu'à l'État, qui n'avait plus ni argent comptant ni crédit, et qui, par conséquent, ne payait pas les artistes pour les ouvrages qu'il osait encore entreprendre. Assurément le travail ne manquait point. La construction de l'École militaire, de l'Hôtel des monnaies, du Garde-Meuble, de l'École de médecine, les embellissements du Palais-Royal, du théâtre de Versailles en avaient procuré à Pigalle, à Pajou, à Caffieri, à d'Huez, à Lecomte, à Mouchy, à Gois, à Berruer, etc.; et les églises de Sainte-Geneviève, de Saint-Sulpice, de Saint-Philippe-du-Roule s'élevant au même moment en entretenaient le mouvement. La province, de son côté, s'adressait souvent aux artistes de l'Académie pour une statue du roi, pour un projet de fontaine, pour un monument à mettre sur une place de ses grandes villes, pour la décoration de ses églises. Elle appelait à cet effet Le Moyne à Bordeaux et à Rennes, Pigalle à Reims, Lecomte à Nancy, où il devait terminer, dans l'église de Bon-Secours, le mausolée de Stanislas commencé par son maître Vassé; Bridan à Chartres,
dont il décorait la cathédrale d'une belle Assomption; sans compter les ordres particuliers de la Direction, le tombeau du maréchal de Saxe, qu'elle confiait à Pigalle, celui de la Dauphine à Guillaume II Coustou. Mais où trouver de l'argent, dans cette déplorable pénurie des fonds? Parcourez la correspondance de la Direction générale des Bâtiments du roi avant cette époque, pendant les années qui nous occupent, de 1770 à 1774. Qu'y trouverez-vous? Des plaintes et des réclamations, toujours des plaintes. Voyez ce qu'écrivait M. de Marigny, le 3o août 1770, lorsqu'il pensait déjà à résigner ses fonctions. Il s'adresse à l'abbé Terray, contrôleur général des finances, et, après avoir éniiméré les embarras pécuniaires de toute sorte qu'il rencontre dans la direction de son département, il en arrive à la question qui lui tient le plus à cœur et qui concerne l'organisation des écoles de Rome et de Paris. « Je suis, écrit-il, sur le point de congédier les pensionnaires (( tant de l'Académie de Rome que de l'École des Élèves protégés « à Paris, si vous ne venez incessamment à mon secours pour ce « double objet. Le directeur de l'École de Paris ne peut plus y « tenir; il lui est dû environ quatre années de la pension des six « élèves que le roi y entretient, ainsi que de ses appointements. 11 a en est dû autant à tout ce qui tient au service de cette École. « Le banquier qui fait les avances pour celle de Rome me fait « annoncer ne vouloir plus en faire, alléguant qu'un banquier a « besoin de ses fonds à jour préfixe, que son honneur et sa fortune a tiennent à l'exactitude de ses payements, et qu'il faut qu'on soit « exact à le rembourser. Si l'on veut renoncer à ces deux établisse- « ments, je puis vous assurer, monsieur, que la chute des arts est ce rapide en France. Il serait honteux pour la nation de laisser « sombrer deux établissements qui lui donnent une supériorité « tellement reconnue dans les arts que, quand quelque puissance <(■ étrangère veut élever un monument de conséquence, ce sont
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« des artistes français qu'elle choisit, comme ont fait, les années « dernières, la Suède, le Danemark et la Russie. Quelque énorme « que soit la dette des Bâtiments envers les Académies, les artistes « que le roi a employés ces dix-huit dernières années et les deux « Écoles de Rome et de Paris, je me borne à vous demander vingt « ou vingt-cinq mille livres pour aider ces deux établissements ; « sans cela il n'y a plus d'autre parti à prendre que de congédier « directeurs, professeurs et élèves ' . »
Plus tard, il réclamait cinquante mille livres pour lui être livrées dans la quinzaine, ou c'en était fait, disait-il de nouveau, de l'influence du gouvernement en matière d'art.
Peut-on en vouloir à Clodion d'avoir à la fin préféré, en présence de la situation qui lui était ainsi faite, ses intérêts à la pratique du grand art ? La plupart de ses collègues, à commencer par les plus illustres, réglaient leur vie de cette manière. Clodion, loin de créer une exception en se consacrant principalement au genre qu'il a rendu célèbre, rentrait, au contraire, dans la règle commune aux artistes de son époque, au i^jTV
Quelle fut sa première résidence, dans ce Paris déjà si considérable, si important, et qui pendant son long stage en Italie avait pris tant d'extension? Il nous semble peu probable qu'il ait vécu en communauté avec Nicolas Adam, trop pauvrement logé pour prendre des pensionnaires. Il dut installer son ménage dans la maison qu'il habitait, en 1776, place Louis XV, près le Garde- Meuble, maison bâtie de la veille, comme toutes celles qui bornaient ce grand espace que la Ville faisait entourer de constructions, en 1761, pour y placer la statue du roi ébauchée par Bouchardon et terminée par Pigalle". Il en laissait certainement la direction à