I . Prudhotnme, Tableaux de la Révolution
supprimait définitivement, le 8 août 1793, équivalait à leurs yeux à Textinction du plus odieux abus de pouvoir. Et pourtant, la Direction générale avait bien senti elle-même le besoin de faire quelques concessions. Elle avait encouragé l'Académie à se départir de sa rigueur habituelle. En septembre 1789, le correspondant du journal de Brune et Gautier écrivait : « On assure que mes- « sieurs de l'Académie de peinture et de sculpture vont s'empres- « ser d'exposer au Salon les ouvrages des artistes qui ne sont pas (c de l'Académie. Nous présumons qu'il sera nommé des commisce saires pour l'examen de ces ouvrages, car, quoique les privilèges « exclusifs soient destructeurs des talents, il ne faut cependant « offrir aux regards du public que ce qui peut en être digne. » Puis on hésita, et on tergiversa tant et si bien que l'on céda par force des droits auxquels on aurait pu renoncer en se donnant tout le relief d'une action généreuse. Le premier Salon populaire ouvrit en septembre 1791. Le livret portait cette phrase glorieuse autant qu'ampoulée : « Les arts reçoivent un grand bienfait, l'empire de la « liberté s'étend enfin sur eux; elle brise leurs chaînes, le génie « n'est plus condamné à l'obscurité. » Clodion ne fit qu'un fort petit usage de ces expositions fraternelles, en admettant même qu'il y ait paru. Seul, le catalogue du Salon de 1798 le cite, lorsqu'il donne les adresses des artistes qui ont exposé des ouvrages au Salon du Palais national des Arts; mais comme il ne se retrouve pas signalé dans l'énumération des morceaux présentés au public, ce qui s'explique facilement par l'affreux désordre qui régnait dans cette compilation, il est permis de croire qu'il avait préféré se tenir à l'écart. Possédait-il d'ailleurs les qualités requises pour satisfaire les critiques du moment et l'auteur des Tableaux de la Révolution, entre autres, qui écrivait : « On faisait hier à « Paris la visite des tableaux exposés au Salon du Louvre. « L'afïluence était moins considérable que les années précédentes.
« En effet, les allégories de l'amour, les portraits des courtisans, (( les flatteries des esclaves nous intéresseront fort peu désormais. « Brutus prononçant la mort de son fils ou Décius mourant pour « sa patrie, voilà ce qui pourra nous plaire et séduire. »
Sigisbert ne souffrait pas des mêmes scrupules; aussi s'empressa-t-il de faire porter au Louvre tout ce qui se trouva prêt dans son atelier. A l'exposition de 1791, installée sous la direction de M. de Talleyrand, à qui l'on avait adjoint Pajou, David, Vincent, le graveur Bervic et Quatremère de Quincy, il présentait quinze figures-modèles en terre cuite : un Lion; un Hermaphrodite ; un Vase; les trois Grâces; un Amour ; un petit Vase; un Groupe représentant le Tetnps faisant un nœud serré par l'Amitié; un autre Vase; un petit Groupe; un Ganymède ; un Vase orné d'une bacchanale; une figure de l'Hymen; une figure avec deux colombes ; un Lion portant deux enfants. Après un semblable effort, il restait à court pour le Salon de lygS, auquel il envoyait un seul morceau, un marbre d'assez grande dimension, représentant un Enfant. Quant à Michel-Michel, nous pensons qu'il avait quitté Paris dès cette date, car on ne voit plus mentionner son nom en aucune circonstance.
Clodion n'eut point lieu de se plaindre de la nouvelle administration des beaux-arts, si administration il y avait. 11 en obtint plus de faveur que de l'ancienne, de laquelle il semble cependant qu'il aurait dû mieux se faire comprendre. Nous le voyons, en effet, paraître sur la troisième liste des secours accordés aux artistes, conformément à une décision du Comité d'instruction publique, en date du 18 fructidor de l'an III. On sait dans quelle extrême détresse les peintres, les sculpteurs et les graveurs se trouvaient à cette époque ; les écrits du temps contiennent mille indications navrantes sur leur situation. Dès 1791, l'Assemblée avait tenté d'étouffer les réclamations de tous ces malheureux en leur
votant des subsides immédiats, sur la proposition d'Alexandre de
s AT V RE.
Candélabre en bronze, modale attribué à Clodion. — Musée du South-Kensingtcn.
Beauharnais. « Il sera accordé annuellement, disait le décret,
« pour le soutien des arts de peinture, sculpture et gravure, une ce somme pour des travaux d'encouragement. Elle est fixée provi- « soirement, pour cette année, à 100,000 livres. » C'était une aumône bien insuffisante à conjurer le mal et à calmer les esprits. Les demandes affluèrent de plus belle, jusqu'au point d'émouvoir la Convention, qui résolut d'apaiser les plus avides par le don de secours individuels. Elle fit entrer dans sa première liste le plus bizarre assemblage de gens distingués et d'inconnus , de complaisants et d'indifférents : Prud'hon, Carie Vernet, Barthélémy, Suvée, pour les peintres; Ramey, Deseine, Foucou, pour les sculpteurs, et le graveur Queverdo, à côté des citoyens Nivard, Renaud, Gauthier, Laneuville, Mariette, Martin, Sablet, Villar, qui faisaient, paraît-il, également de la peinture à leurs moments perdus, et du citoyen Lenoir de la Roche, auteur de plusieurs écrits révolutionnaires. La seconde distribution, du 27 germinal (16 avril), s'adresse à des gens plus notables. Vincent, Vien et Moitte reçoivent 3, 000 livres; Bridan, 2,000; Renou, l'ancien secrétaire de l'Académie, César Vanloo et le sculpteur Stouff, i,5oo livres. Enfin le tour de Clodion arriva, comme nous le disions plus haut, le 18 fructidor, où la Convention consacra ses droits après avoir entendu le rapport du citoyen Villard, dans une séance du même jour que présidait le citoyen Berlier. « La (c Trésorerie nationale était invitée à tenir à la disposition de la « Commission executive d'instruction publique une somme de « 244,000 livres, pour être répartie conformément à l'état suivant :
« 3,000 livres à chacun des citoyens de Wailly, architecte; « Durival, Houdon, sculpteurs; Julien, Charles Le Brun, dans la « personne de sa petite-fille; Pajou, sculpteur; Peyron, peintre; « Roubo, architecte.
« 2,000 livres à chacun des citoyens Berruer, sculpteur; Car- « bon-Fleuri, auteur du Réveil des Épiménides ; Clodion, sculp-
(( teur, Cordier-Desgranges, auteur de plusieurs ouvrages écono- « miques ; Ducreux, peintre', etc., etc. »
Suivant divers auteurs, Clodion aurait obtenu au même moment un logement dans les galeries du Louvre; mais nous n'avons pu, faute de documents précis, contrôler l'exactitude de cette assertion. Au plus, savons-nous qu'en 1790, Moitte, Foucou, Boizot, Dejoux, Caffieri, d'Huez, Gois, Bridan, Mouchy y habitaient'. Le sculpteur passa peut-être avec la foule de ces artistes que l'auteur des Monuments de Paris stigmatise, et qui se ruèrent à la conquête des places aussitôt qu'on eut dûment établi le régime de la liberté. « Lorsque la Révolution arriva, les artistes de tout genre, de tout « mérite, prétendirent avoir droit d'être aussi logés dans le Louvre. « Les ministres de ce temps, faibles, timides, craignant toujours « d'être dénoncés, y placèrent presque tous ceux qui demandèrent « avec impudence, ceux surtout qui les menacèrent. En moins de « deux ou trois années, l'intérieur du Louvre fut presque doublé, et « si l'on cessa d'en accorder, c'est qu'il n'y eut plus aucun moyen « d'en fabriquer de nouveaux. 11 ne faudrait pas croire pourtant « qu'aucun des artistes qui obtinrent alors cette récompense ce nationale n'en était digne ; il y en eut beaucoup que leurs talents « éminents et reconnus auraient dû y faire admettre depuis longce temps, et que l'intrigue seule et la jalousie en avaient écartés'. »
Clodion ne résida pas longtemps au Louvre, en admettant même qu'il eût été l'objet de cette faveur. Le séjour de Paris devenait fort dangereux pour tout homme honnête, mais surtout pour tous ceux qui avaient de près ou de loin d'anciennes attaches avec les ci-devant. N'était-ce pas, depuis le début de la Révolution, une terreur croissante dans le monde des arts, la dénonciation faisant