LE DÉLUGE
Groupe par Clodion. — Salon de 1800.
maître. Nous ne pouvons donner ici l'extrait des nombreux articles, écrits à l'occasion du Salon, qui s'occupèrent par métier de cet ouvrage. Par contre, le plus éminent de tous, Landon, en parlait avec une louange sans restriction. Il écrivait dans les Annales
du Musée, après une description de Touvrage : « Ce groupe, où « Ton a remarqué des parties bien dessinées, fait d'autant plus « d'honneur au citoyen Clodion que cet estimable artiste, âgé de « soixante-six ans, n'avait jusqu'à ce jour fondé sa réputation que « sur de très petits ouvrages. Celui-ci a été vu avec intérêt, et « c'est un des plus capitaux de l'Exposition de cette année. » Landon se trompait, on le sait, comme l'ont fait et le font souvent les meilleurs critiques, sur l'âge de son sujet, qu'il vieillissait de quatre années, et, ce qui est plus grave, sur la portée de son talent. Il ignorait donc et les travaux de Rouen, et la statue du Montesquieu, et VIris, et la Bacchante du musée du Louvre ?
Ce succès eut pour l'artiste des résultats multiples. D'abord, il lui conquit l'admission à la Sorbonne, dont nous parlions plus haut; puis il attirait sur lui l'attention du gouvernement. C'est ainsi que, lors de la distribution des commandes, on songea à le porter sur la liste de ceux qu'on comptait occuper. On lui donna d'abord quelques bustes de sénateurs à faire, et, entre autres, celui de Tronchet, pour mettre dans la Chambre des pairs ; puis, comme on recommençait à bâtir à force dans tout Paris, il reçut, par cela même, d'autres ouvrages plus importants.
La colonne de la Grande-Armée, l'Arc de Triomphe de l'Étoile et celui du Carrousel sortaient de terre en 1806. Lepeyre et Gondouin avaient donné le dessin du premier de ces monuments; Fontaine et Chalgrin, ceux des deux autres. En ce qui touche la colonne de la Grande-Armée ou colonne Vendôme, les bronzes de l'immense spirale, qui reçut la matière de douze cents pièces de canon pesant un million huit cent mille livres, furent fondus, au fur et à mesure, sur les dessins de nombreux artistes, dont nous savons les noms par un document conservé aux Archives nationales. Celui de Clodion n'y paraît point ; et cependant le sculpteur contribua, lui quinzième ou vingtième, à cette intéres-
santé décoration. Comment retrouver la main du sculpteur sur le ruban de métal qui s'enroule autour de ce fût gigantesque? Rien ne peut y indiquer la part qui lui revient et séparer son œuvre de celles de Chaudet, de Bartolini, de Calamard, de Beauvallet'. Il n'en est point de même pour le bas-relief qu'il plaça à l'Arc de Triomphe du Carrousel, et qui représente l'Entrée des Français à Munich-. L'authenticité de ce bas-relief ne saurait donner lieu à contestation, et, malheureusement, elle ne fait pas honneur au maître. Cette œuvre trahit déjà la défaillance d'un esprit fatigué et vieilli. Elle ne soutient même point la comparaison avec les autres sculptures similaires qui l'avoisinent : la Capitulation d'Ulm, de Cartellier; la Victoire d'Austerlitz, d'Espercieux; l'Entrée des Français à Vienne, de Deseine; l'Entrevue de Tilsitt, de Ramey; la Paix de Presbourg, de Le Sueur. Dans l'œuvre de Clodion, il n'y a rien : des draperies lourdes, des figures écrasées, diminuées, sans relief, sans ampleur, sans cette distinction qu'il mettait dans ses moindres groupes de terre cuite. Tout cela sent la décadence, la chute d'une intelligence.
En effet, le sculpteur allait tous les jours en perdant de ses forces, et cependant il persistait à produire. Dans cette même année 1806, il exposait au Louvre la statue d'une Jeune fille assise donnant à manger à des petits oiseaux. « Cette figure est un prix « d'encouragement », dit le livret. Ce prix valut à Clodion 3,ooo fr.
1. Le fût de la colonne, divisé en yS parties, en contient i5 de Clodion. {Inventaire général des richesses d'art de la France.)
2. Bas-relief en marbre, Entrée des Français à Munich, 2^ ocXohvQ \?>o'i:, hauteur, 2 mètres; largeur, 3'",75. Au centre de la composition. Napoléon, debout, se dirigeant vers la droite, tourne la tête vers le roi de Bavière, placé à gauche, auquel il donne la main et qu'il semble rendre à son peuple. Ce bas-relief avait été enlevé en 181 5, à cause des alliés. Il fut remplacé momentanément, de 1828 à i83o, par un autre morceau représentant l'Entrevue du roi d'Espagne et du duc d'Angoulême (1" octobre 1823). {Inventaire général des richesses d'art de la France, Monuments civils.)
qui, payés en argent comptant, aidaient utilement à le sortir d'une partie de ses embarras pécuniaires.
Il fallait ces dernières joies de la vanité pour adoucir un peu la tristesse de ses vieux ans. Autour de lui le vide et la solitude s'accentuaient d'une façon désespérante. De ses anciens collaborateurs et amis, l'un, Monot, avait fini sa carrière en 1806; l'autre, Louis-Simon Boizot, le 10 mars 1809. La perte qu'il faisait en la personne de Monot l'avait très affecté. Il vivait avec cet artiste dans une étroite intimité, qui datait de leur séjour en Italie, et qui s'était continuée sans s'affaiblir jusqu'au moment de leur séparation définitive. Le caractère du talent de son ami s'accordait du reste parfaitement avec le sien propre. N'avaient-ils pas eu une fortune semblable? De même que Clodion, Monot avait tout particulièrement souffert des modifications du goût public. L'artiste à la mode, qui portait le titre de sculpteur du comte d'Artois, qui travaillait pour ce prince et les personnages de condition, comme auparavant pour M"'° Du Barry, les courtisanes et les financiers, se vit, du jour au lendemain, déchoir entièrement de cette faveur. Il laissait en mourant, entre autres marbres, celui d'une statue inachevée d'une Jeune fille qui cherche à attraper un papillon. Clodion s'en rendit acquéreur à la vente qui suivit son décès, la termina et la présenta au Salon de 18 10, en faisant honnêtement observer dans le livret qu'il n'apportait là qu'un morceau à moitié original'. Disons tout de suite que, malgré tout le charme de cette jolie figure, elle ne put se vendre du vivant du maître, et se trouvait encore dans son atelier en 1814-.
En même temps que ses amis, ses parents et ses alliés disparaissaient successivement : Pajou, son ex-beau-père, veuf depuis un certain nombre d'années d'Angélique Roumier, était mort le