I . Jal, Dictionnaire critique
ses œuvres s'amassant dans son atelier sans pouvoir trouver d'écoulement, et l'on s'expliquera la désillusion qui dut s'emparer de son esprit. Tout ce qu'il avait imaginé dans ces dix années, tout ce qu'il avait produit, ces bustes, ces statues, ces groupes, et ce qu'il avait envoyé précédemment au Salon de 1810, et ce qu'on remarquait de lui à cette exposition, cet Homère aveugle chassé par les pêcheurs, tout cela se retrouvait à vendre avec d'anciens plâtres : le Buste de Madame, fille de Louis XVI, des bas-reliefs, etc.
Le maître résistait malgré cela vigoureusement à l'âge et nourrissait encore de grands projets, lorsqu'une maladie soudaine, une pneumonie, triompha en peu de jours de sa robuste constitution. 11 expira le 28 mars 18 14, âgé de soixante-quinze ans et trois mois. Sa fin coïncidait avec les derniers efforts que tentait l'armée impériale pour protéger Paris, et il aurait pu entendre de son lit de mort, où il s'éteignit à trois heures de l'après-midi, le bruit lointain de la canonnade qui s'engageait, le jour même, de Ville-Parisis à Bondy, entre les troupes du général Compans et l'infanterie de l'armée prussienne de Silésie. Le lendemain 29, jour de la déclaration de son décès, la population parisienne considérait, anxieuse et atterrée, les préparatifs de la grande bataille qui devait se livrer le lendemain. Comment, au milieu du trouble général des esprits, se serait-elle émue de la disparition d'un vieillard dont elle avait déjà oublié le nom ! Une note aux Petites- Affiches, un enregistrement d'acte de décès à la municipalité de Paris, im article nécrologique d'une demi-page dans un journal spécial, voilà ce qui apprit au monde des curieux et des amateurs la perte d'un homme de talent.
Le sculpteur fut inhumé le surlendemain de sa mort.
« Décès et enterrements du 3o mars 1814. — Claude-Michel « Clodion, statuaire, rue de Sorbonne, n" 11. » Et, le même jour, on mit les scellés sur ce qui lui avait appartenu. Il suivait de deux
jours dans la tombe le médecin Guillotin et l'auteur du Tableau
NYMPHF.
Candélabre en bronze, inodilc attribué à Clcdion. — Musde du Souih-Kensington.
de Paris, Mercier, qui avait si vivement attaqué les usages de
Bjo
ce XVIII' siècle dont Clodion demeure l'une des personnifications les plus attachantes.
Enfin, le pauvre artiste, comme s'il n'avait pas assez souffert de l'ignorance des biographes durant sa vie, fut, à ce moment, l'objet d'une erreur posthume de la part du seul écrivain qui s'occupa de lui. Millin dit, dans l'article que nous venons de citer : « M. Clodion vient de terminer sa carrière. Né « à Paris, il avait étudié son art sous la direction de M. Adam, « son oncle. Il fut agréé à l'Académie de peinture et de sculp- « ture. Peu d'artistes ont autant travaillé. Il excellait surtout dans « le genre gracieux. Plusieurs de ses petits groupes font l'orne- « ment des cabinets des curieux. M. Clodion avait soixante- « dix-neuf ans, lorsqu'il est mort à la suite d'une maladie « catarrhale ' . »
Clodion avait choisi pour son exécuteur testamentaire le libraire Dingé, que nous avons déjà nommé, poète, du reste, à ses heures, de qui nous trouvons, dans un journal de la période révolutionnaire, les mauvais vers suivants, inspirés par le tombeau du cardinal de Richelieu, par Girardon :
Au pied de ce tombeau, qui d'un ambitieux Renferme la cendre flétrie, En vain le ciseau du génie
1. Clodion, né en lySS, n'avait que soixante-quinze ans. Du reste, voici l'acte de décès rédigé à la municipalité :
0 L'an 1814, le 29" jour du mois de mars, heure de midi, par-devant nous, maire et adjoint du XI° arrondissement, sont comparus François-Henry Roger, entrepreneur de peinture, âgé de 62 ans, demeurant à Paris, rue de Sèvres, 3i, et Joachim Rigaud, homme de loi, lesquels nous ont déclaré que le 28 du présent mois, à 3 heures de relevée, Claude-Michel, dit Clodion, statuaire, âgé de 75 ans, demeurant à Paris, rue de Sorbonne, 11, est décédé en ladite demeure, natif de Nancy, département de la Meurthe, et divorcé de Catherine-Flore Pajou; et ont les déclarants signé. » (Registres des actes de l'état civil. — Herluison, Actes de l'état civil des artistes français.)
CLODION. 3^j
Fait couler les larmes des yeux D'une immobile et muette patrie ; Le marbre pleure et le peuple est joyeux.
Dingé mit un véritable empressement à s'acquitter de son mandats et, malgré les difficultés du temps, en arriva à organiser
I Clodion laissait, nous l'avons dit, une fille née d'une liaison antérieure h son mariage, qui, revenue des premiers errements de sa jeunesse, se maria et eut des enfants. Cette descendance du grand artiste s'est éteinte récemment dans la plus profonde misère.
D'autre part, il y a quelques années, le fils de Nicolas-Sébastien Adam, Charles Adam, mourait pauvre et inconnu dans une maison de la rue de Sèvres. Il avait adressé, en iSSj, au roi Louis-Philippe, la curieuse requête que voici :
c( Sire,
« Les artistes, et surtout les artistes malheureux, ont toujours eu des droits à 1 bienveillance et à l'humanité de Votre Majesté. C'est pourquoi je me rends hardi à vous adresser ma demande ci-jointe.
« Le soussigné Adam (G.-L.-C), statuaire, âgé de 77 ans, élève de l'ancienne Académie royale des beaux-arts, est le fils de feu Nicolas-Sébastien Adam, sculpteur de Leurs Majestés Louis XV, Louis XVI et de Stanislas, roi de Pologne, ancien professeur de l'Académie royale des beaux-arts.
« J'ai l'honneur de mettre sous les yeux de Votre Majesté que son père, ses oncles et ses cousins sont mis au rang des hommes illustres portés sur la Biographie universelle^ dont j'ai joint l'extrait à la présente.
« Victime innocente, comme tant d'autres, de la Révolution, j'ai vu s'évanouir en un moment la fortune que lui avait laissée son père, qui la tenait des largesses d'un souverain qui avait occupé son ciseau. L'exposant s'est donc vu réduit à n'avoir d'autres ressources que d'employer ses faibles talents pour se procurer son existence et celle de sa famille ; mais aujourd'hui, atteint par l'âge de 77 ans, ayant une épouse âgée de 70 ans, infirme, il ne peut suffire à ses besoins les plus pressants; sa vue, d'ailleurs, affaiblie de jour en jour, le met hors d'état de travailler. Sa position n'est pas heureuse, n'ayant aucune ressource.
« Sire, en vertu d'un décret de la Convention nationale du 8 août 1793, les Académies furent dissoutes, et les académiciens ou leurs héritiers furent autorisés à retirer les chefs-d'œuvre de réception et à en disposer à leur volonté. La plus grande partie des artistes profitèrent de cette disposition et vendirent à l'étranger leurs morceaux de sculpture et leurs tableaux jugés précieux, et qui avaient mérité à leurs auteurs une juste célébrité.
« Sire, j'ai laissé le chef-d'œuvre de réception de mon père, Prométhée enchaîné. Ce sujet est exécuté en marbre blanc; il fut dans le temps l'objet de l'attention du
la vente des effets du sculpteur pour le mois d'août de cette année. Il faisait annoncer les vacations dans les Petites- Affiches de la façon suivante :
« Vente de meubles et d'effets sur enchère du mercredi « 24 août 18 14.
« N" 5520. — Vente de figures en marbre, en terre cuite et « en plâtre et d'une quantité de sujets en terre cuite, d'estampes et « d'outils de sculpteur, après le décès de M. Clodion, sculpteur, « statuaire, en son atelier, rue de la Sorbonne. Musée des Arts, à la « Sorbonne, les mardi 3o et mercredi 3i août 18 14, à 11 heures du ft matin. »
grand Frédéric, qui désirait l'acquérir; il fit offrir à mon père, par son ambassadeur, 60,000 livres, en invitant mon père à se rendre h sa cour, où il lui aurait assuré un sort conforme à ses talents; mais mon père, attaché à son roi, fut insensible aux offres du souverain étranger; en 1762, mon père fit hommage à Louis XV du fruit de ses veilles.
« A l'exemple de mon père, Sire, j'ai donné une preuve de mon désintéressement; malgré que je n'étais pas heureux, je n'ai pas profité du décret précité en laissant pour le bien des arts et pour l'ornement du Musée de Paris le Prométhée, le chefd'œuvre de mon père.
« Sire, ce Prométhée de mon père a été, par ordre de l'empereur Napoléon, transporté de Paris à Versailles comme une figure moderne, pour être placé dans le Musée de Versailles où il doit être pour le présent.
« Sire, l'exposant est âgé de 77 ans, son épouse est âgée de 70 ans; il a l'honneur de supplier Votre Majesté de jeter un œuil (sic) de bonté et d'humanité sur le fils et le neveu des artistes qui se sont distingués à la postérité par leurs talents et leurs chefs-d'œuvre qui ornent Paris, Saint-Cloud, le parc et la chapelle de Versailles et plusieurs palais de l'Europe. Avec toutes ces considérations, l'exposant vous prie, Sire, d'accorder pour lui et pour son épouse une pension alimentaire. Ils sont tous deux très âgés; cela les mettra à même de terminer le peu de jours qui leur restent dans une position plus heureuse.
« Le ciel seul daignera se charger de leur reconnaissance en accordant à Votre Majesté et à votre auguste famille de longs jours exempts d'orage. C'est le vœu des Français.
« Il a l'honneur d'être, de Votre Majesté, le très fidèle sujet.
(I Paris, le 12 février 1837
0 Adam, statuaire.
« Rue de Sèvres, n" 1 1.
« Le mardi, outils de sculpteur, estampes, gouaches et des- « sins, sujets et bas-reliefs, blocs de marbre.
« Le mercredi, continuation de sujets et bas-reliefs, vases, « groupes, modèles de pendule. Le groupe d'Homère aveugle, « mordu par des chiens, un Jupiter en marbre, une figure en « marbre représentant la Charmeuse de papillons.
a Parmi les plâtres, un buste de Madame, fille de Louis XVI, « représentée enfant, un buste de Tronchet.
« Nota. — On pourra voir les objets les dimanche 28 et lundi « 2g août, depuis 1 1 heures du matin jusqu'à 2 heures. »
Cette collection se vendit avec la plus grande peine et à des prix dérisoires, malgré qu'elle contînt plusieurs des meilleures études du maître : une Fille portant des raisins. Une autre donnant la nourriture à des oiseaux, Une autre jouant avec des tourterelles. Une autre encore coupant les ailes à un Amour, Une Baigneuse, Une Vestale qui sacrifie. Une Nymphe attachant sa chaussure, enfin im groupe que Dingé qualifie d'admirable, un Enlèvement de Psyché.
Ainsi s'affirmait de plus en plus cet éloignement du public pour tous ses ouvrages, qui se maintint pendant quarante longues années. On sait combien nos contemporains sont revenus de la mauvaise opinion que la génération précédente avait conçue à l'endroit du maître, et comment on paye ', de nos jours, tout ce qui porte sa signature.
La réparation est donc complète de ce côté; mais il resterait encore, selon nous, à l'étendre au sculpteur lui-même. N'est-ce
I. On a tant écrit sur Clodion depuis quelques années qu'on ferait un volume des éloges véritablement hyperboliques dont il a été l'objet; nous voulons retenir seulement ce passage, que nous empruntons encore au livre déjà cité. (Maison d'un artiste.) Il nous donnera la note la plus exacte, la conclusion cherchée de cette étude : « Le « charmeur, écrit Ed. de Concourt, que ce Clodion, avec son art de sculpteur pour « les appartements, avec cet art où personne n'a su apporter comme lui la séduction
pas une véritable injustice commise vis-à-vis de Clodion et même des Adam, ses oncles, que leur ville natale, qui leur doit une de ses principales réputations artistiques, et que Paris, qu'ils ont orné d'une foule de belles créations, aient si peu fait pour honorer leur mémoire et perpétuer leur nom ' ?
n du croquis, de l'esquisse, d'une première pensée, selon l'expression des anciens vi- « gnettistes, d'une chose, en un mot, qui n'a rien de la lourdeur de la glaise et qui « est toute improvisation et tout esprit; — le seul artiste qui ait modelé les grâces 0 menues et grassouillettes du corps de la femme du xviii" siècle avec un soin de re'- « miniscence antique. »
I. Clodion possède, il est vrai, sa statue, œuvre fort intéressante de M. Vital- Dubray, placée dans la grande cour du Louvre; mais où trouver ailleurs, et notamment en Lorraine, un souvenir du sculpteur et des Adam ?