‹ Les Adam et ClodionChapitre 17 sur 177 · I . Archives nationales · texte numérisé non relu

I . Archives nationales

dans cette occurrence, au directeur de l'Académie, qui indiqua Bouchardon. Le choix parut d'autant plus pénible à Lambert- Sigisbert que la rivalité qui devait se continuer entre ces deux artistes pendant toute leur vie existait déjà au moment de leurs débuts.

Une autre nouvelle, venue cette fois de la Lorraine, sonnait aussi désagréablement à leurs oreilles. Le duc Léopold avait donné, en 1726, à Guibal, après la mort de Dumont, membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture, qui venait de se tuer fort dramatiquement à Lille, en tombant d'un échafaudage, la place de son premier sculpteur; cette nomination détruisait une espérance que le vieux Jacob-Sigisbert et que ses fils, avec plus de raison, entretenaient peut-être secrètement.

Ajoutons à cela que Nicolas-Sébastien, qui jusqu'alors n'avait essayé ses forces dans aucun concours, s'était mis, au courant du mois d'août 1728, sur les rangs pour l'obtention du prix de l'Académie de Saint-Luc et que le modèle qu'il présentait aurait assurément réuni tous les suffrages et valu la première place à son auteur sans des influences locales qui l'en frustrèrent. Cet incident fait le sujet d'une lettre curieuse de Wleughels en date du 10 décembre de cette année, dont nous détachons le passage suivant :

« J'ai parlé à Votre Grandeur d'un sculpteur nommé Adam « qui est sûrement très habile. Son frère, qui est ici, a eu le « second prix dans la première classe de l'Académie de Saintce Luc et il pouvait espérer le premier. Mais il n'y a eu que trois « sculpteurs qui ont jugé, car en ce pays-ci les peintres jugent les « peintres et les sculpteurs les sculpteurs; et ces trois juges, qui « sont un oncle et deux neveux, sont les maîtres de celui qui a eu « le premier prix. »

De pareilles indélicatesses, pour ne pas prononcer le mot plus grave d'injustices, devinrent assez communes en Italie, si l'on ajoute foi du moins aux plaintes de nos compatriotes, qui en souffrirent à partir du moment où la concurrence française triompha dans ce pays; et cette susceptibilité nationale en vint même à un tel point, qu'un ordre émané de Versailles et de la Direction des bâtiments du roi interdit plus tard aux pensionnaires de Rome de prendre part à ces concours ' .

11 y avait dans tout cela autant de sujets de mécontentements dont heureusement la jeunesse des deux artistes et la foi qu'ils entretenaient en l'avenir triomphaient bien vite. En ce cas particulier, Nicolas Adam, loin de crier à l'injustice et de jouer le rôle du génie incompris, accepta bravement la situation, en se remettant au travail avec plus d'ardeur qu'auparavant. Dans les loisirs que lui laissaient ses occupations ordinaires, il peignait et non pas sans talent, si nous en croyons au moins d'Argenville. Le critique convaincu va même jusqu'à prétendre qu'il est facile de reconnaître, dans les bas-reliefs laissés par le sculpteur, une main exercée à la peinture.

Les Adam avaient, d'autre part, une grosse préoccupation, commune à tous les artistes de tous les temps : songer à vivre et pour cela à gagner de l'argent. La chose n'allait point d'elle-même, lorsqu'un hasard heureux, un coup de pioche qui, donné fortui-

!. Pigalle fut, en 1739, le héros d'une aventure de ce genre qui mérite d'être citée. Il avait, en dépit de cette prohibition, soumis au jugement des membres de l'Académie de Saint-Luc un modèle qui remporta le prix. Il n'osait se déclarer ; mais, grâce à l'indiscrétion d'un de ses camarades, la nouvelle parvint néanmoins aux oreilles du directeur, qui en informa à son tour l'ambassadeur, M. de Saint-Aignan. A la suite d'un échange de notes fort intéressantes, comprises aujourd'hui dans les cartons des Archives nationales, le duc d'Antin décida en dernier ressort qu'il y avait lieu de tenir la chose secrète, mais en même temps d'indemniser Pigalle, auquel on fit remettre sous main, conformément à cette résolution, une somme à peu près équivalente au montant du prix qui lui aurait été acquis.

tement à Rome, mit au jour de nombreuses richesses artistiques, arriva fort opportunément pour chasser toutes les inquiétudes qu'ils pouvaient concevoir de ce côté. Le goût des antiques avait pris à cette époque beaucoup d'importance en Europe, et la plupart des ambassadeurs et des amateurs français s'ingéniaient à rapporter d'Italie des statues, des bas-reliefs, des pierres gravées, en un mot, quelques-uns de ces objets d'art dont le sous-sol de Rome est si abondamment fourni. La nouvelle découverte que le cardinal de Polignac utilisa avait été faite sur l'emplacement du palais de Néron, au mont Palatin et dans les ruines de celui de Marius, entre Rome et Frascati '. Le nombre des morceaux de sculpture qu'on put extraire de ces deux terrains, sous la surveillance du Père Bianchini, devint en peu de temps fort considérable; et parmi ceux-ci quelques-uns se trouvèrent être des objets d'une véritable valeur artistique ; d'autres, au contraire, présentaient à ce point de vue un intérêt bien moindre. En tout cas, la plupart de ces antiques avaient grandement souffert de leur enfouissement prolongé et nécessitaient d'urgentes restaurations. Le cardinal fit choix de Lambert- Sigisbert et de son frère pour cette entreprise et ceux-ci s'employèrent aussitôt à cette tâche. Des documents authentiques et provenant chacun de voies toutes différentes témoignent et de l'ardeur qu'ils y apportèrent et du succès qu'ils y obtinrent. C'est d'abord Wieughels qui recommande ainsi son élève à l'attention du Directeur général : « Il (Lambert-Sigis- « bert) a depuis peu restauré un petit Faune pour M. le cardinal « de Polignac, où il a fait la tête, les bras et les mains. Quelques

I. Est-ce de cette trouvaille que veut parler Wieughels lorsqu'il écrit au sujet du cardinal de Polignac, le i3 avril 1729? « Il aime les antiquitez et a fait fouiller à plusieurs endroits autour de Rome, oii il a trouvé des inscriptions et des médailles, des marbres, quelques fragmens de statues. Il a eu depuis peu une bonne inspiration de faire remuer la terre dans un champ semé à trois lieues d'ici. Il y a trouvé huit figures fort belles de différentes grandeurs. » (Correspondance de Wieughels.)

5o LES ADAM.

« connaisseurs ont dit qu'il était heureux que la tête ait été perdue, « ayant peine à croire que l'antique eût été aussi belle. La figure « cependant est de bonne manière grecque '. » Puis un critique d'art, un avocat au Parlement, Voisin, qui nous a laissé, sur le compte des sculpteurs Adam, des lettres particulièrement intéressantes par lui publiées dans le Mercure de France^ joint son éloge à celui de Wleughels. « Son Éminence, écrit-il, jugeant, par « différents ouvrages, que M. Adam avait formé son goût sur « le plus précieux de l'antique, le chargea de restaurer les « figures de la famille de Lycomède, qui avait été retrouvée « sous des ruines. L'artiste répondit aux vues du respectable et « savant prélat ; son ciseau ressuscita en quelque sorte cette famille « antique et l'intelligence souveraine qui règne dans cette restau- « ration a rendu presque impossible la distinction des parties « anciennes et de celles dont M. Adam fut le créateur par une « imitation de l'art grec aussi parfaite que raisonnée \ » Cicognara en parle avec non moins d'admiration, tout en avançant que la qualification de famille de Lycomède a été faussement appliquée à ce groupe principal, et qvie, suivant l'opinion d'un archéologue célèbre, le professeur Levegow, de Berlin, on doit y voir un Apollon Musagète et des Muses'. Bien d'autres auteurs ont également vanté l'œuvre de nos sculpteurs, que les curieux peuvent d'ailleurs apprécier encore aujourd'hui en visitant le palais et les jardins de Charlottembourg.

Le roi de Prusse * acquit du cardinal cette collection, dont une partie, déjà restaurée, fut soigneusement embarquée à Civita-"Vecchia et dirigée sur le Havre, en mars lySi, par la voie

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