I . Archives nationales
au jugement du public le marbre du Prométhée, tant admiré et tant décrié. Quant au modèle, les critiques du temps ne se prononcent pas sur son compte, et le Mercure de France se contente de régaler les deux frères d'un compliment assez général et tourné suivant le style du temps'. « Ce n'est pas d'aujourd'hui, « dit-il, que ces deux habiles sculpteurs se distinguent dans leur « art ; les ouvrages qui viennent de sortir de leurs mains confir- « ment le jugement favorable qu'on a fondé de ceux qu'on voit « d'eux à Versailles, à Saint-Cloud et ailleurs. »
L'appréciation du critique ne contenait assurément rien de déplaisant pour Lambert- Sigisbert; mais, d'une part, ce n'était là que monnaie courante qu'on distribuait à peu près également à tous les exposants, à Bouchardon, à Lemoyne, à La Datte, à Vinache; et, d'autre part, en dépit des grands ouvrages qui lui restaient à faire et de ceux dont on lui fournissait la commande, Adam l'aîné voyait trop clairement le gotlt de la cour se tourner vers ses compétiteurs et son frère lui-même. S'il avait, à la vérité, la direction de cette grande entreprise du bassin du Dragon et si, dans cette exposition comme dans la précédente, il présentait les morceaux les plus considérables, d'autres ouvrages, qui marquaient de la part du roi et de son administration des beaux-arts une faveur bien plus déclarée, lui échappaient. Bouchardon, Lemoyne, Goustou, Slodtz et de moindres talents encore, comme Bousseau, Vinache, Vassé, lui donnaient à juste titre énormément d'ombrage. Le premier de tous, Bouchardon, avait été logé au Louvre aussitôt son retour d'Italie ; le duc d'Antin l'avait choyé, et son successeur n'en faisait pas moins de cas. A lui donc toutes les meilleures aubaines, les meilleures commandes et, par cela même, pour ses rivaux, mille raisons de le jalouser. Puis le choix de
ï. Mercure de France, lySS.
la Direction générale s'était porté sur le fils de J.-B. Lemoyne, Jean-Louis Lemoyne, lorsqu'il s'était agi de la statue équestre du roi destinée à Bordeaux'. Puis encore c'était Guillaume I" Coustou qui achevait son magnifique ouvrage des Chevaux de Marly, pour lequel il suppliait, le 28 août lySg, le contrôleur général et le cardinal de Fleury de venir jeter un coup d'œil sur ses modèles. Puis les Slodtz, que l'on chargeait de toutes sortes de missions de confiance, telles que des choix de marbres à faire en Italie, à Carrare, d'où l'un d'eux correspondait avec Monseigneur Orry, au mois de février 1741 ; les Slodtz, qui se mettaient partout en avant, faisaient venir de Civita-Vecchia des bateaux chargés de plâtres antiques, de copies de bas-reliefs, et entre autres un d'Angelo Rossi, placé à Saint-Pierre de Rome; qui se remuaient sans cesse, qui intriguaient pour avoir au Louvre des pièces moins sombres que celles qu'ils occupaient, qui, en un mot, se faisaient courtisans et courtisans heureux. Puis c'étaient Rousseau et Frémin, que le roi d'Espagne retenait à sa cour; et cet éminent artiste, malheureusement si peu connu en France, Jacques La Datte % dont la situation paraissait dès lors brillamment étabhe dans son pays natal, le Piémont, où il retourna en 1745 avec le titre de premier sculpteur. Comment ne pas s'inquiéter d'une pareille concurrence, comment surtout ne pas redouter celle qui se préparait? Car, à côté des sculpteurs parvenus à la réputation, il se formait une vague montante et redoutable de jeunes talents : Pigalle allait rentrer de Rome, et son premier ouvrage devait être ce Mercure qui fit tant de bruit lors de son apparition; Falconet se mettait aussi sur les rangs; Jacques Saly, élève de Coustou et depuis
1. Les cartons des Archives nationales possèdent des documents du plus haut intérêt, relatifs à la fonte de cette statue par le sieur Varin, fondeur, 25 avril lySg, 01 ii85.