I. D'Argenville, Vie des plus fameux sculpteurs
Mercure, semble établir que le buste du Roi présenté par Adam l'aîné avait été esquissé par le sculpteur en la présence même du prince, qui l'aurait de la sorte accepté dès l'origine. Mais des documents authentiques vont bien nettement à rencontre de cette hypothèse et témoignent du manque absolu d'enthousiasme que le Roi marqua pour cet ouvrage. Comme il est difficile d'admettre qu'Adam l'aîné l'ait entrepris sans une approbation au moins tacite, on en vient à se demander ce qui se passa entre le moment où il en commença l'ébauche et celui où il livra son buste terminé. Ce morceau, qui figurait, au décès de Lambert-Sigisbert, parmi les objets à vendre dans son atelier, qui fut, croyons-nous, transformé en Apollon, puis gravé sous cette rubrique dans la collection de ses marbres, et que nous pouvons ainsi apprécier, ne nous semble pas assez médiocre pour justifier l'antipathie de Louis XV à son égard. Il est présumable que son auteur eut plutôt à souffrir des mauvais services de quelque ennemi caché. Nous savons qu'une violente altercation s'éleva à ce sujet entre l'artiste et les délégués du Directeur général. A peine avait-il mis la dernière main au marbre qu'il le fit porter à Choisy, dans l'intention de le soumettre à l'approbation du Roi. Celui-ci répondit que l'ouvrage ne lui plaisait pas, et qu'il ne voulait plus en entendre parler. Il en ordonna aussitôt le retrait. Malgré ces ordres très précis, Adam feignait de ne point comprendre et le laissait, en dépit de tout, en bonne place à Choisy, pour qu'il frappât les yeux du maître. Cette insistance maladroite lui valut de Billaudel une première lettre peu tendre, qu'un critique de nos jours croit devoir dater de 1742, mais qui est certainement postérieure à l'entrée de M. de Tournehem dans les affaires, soit à 1745- 1746.
6 septembre 174 .
Je suis chargé, monsieur, de vous mander de venir icy au plus tôt chercher le buste du Roy que vous avez fait, Sa Majesté ne voulant plus le voir
icy. 11 désire qu'il soit osté avant qu'il n'y revienne, qui sera le 22. 11 trouve
BUSTE D APOLLON. Par Lainbert-Sifjisbert Adam. — Collection du baron Edmond de Rothschild.
bon qu'on vous fournisse la caisse et le transporta Paris, et m'a dit, en casque
vous ne le veniez pas prendre dans le temps prescrit, de le faire emballer à vos risc.ues et de vous l'envoyer dans cette position. Je crois que vous ferez beaucoup mieux de le faire emballer vous-mesme. Mandez-moi la résolution que vous aurez prise à cet égard, pour que je puisse rendre compte de cette commission. Je suis très parfaitement, monsieur, etc.
Signé : Billaudel.
Lambert-Sigisbert avait sur ce point une résolution c]ue la crainte de la cour elle-même pouvait difficilement fléchir. Il se préoccupait très médiocrement, en conséquence, des objections et des menaces d'un pareil adversaire. Il laissa son buste à Choisy et attendit de pied ferme la suite des événements. Le 17 septembre, soit onze jours après ce premier billet, il recevait un nouvel avis, conçu en des termes de moins en moins gracieux, dont nous avons déjà détaché un long passage. Celui-ci équivalait d'ailleurs à une sommation pure et simple. Il disait : « Je vous avais prévenu, « Monsieur, que le Roi ne voulait pas de son buste; aussi Sa « Majesté a-t-elle été bien étonnée au dernier voyage de le voir « encore. Elle m'a renouvelé ses ordres pour que vous le fassiez « enlever au plus tôt de Choisy, où vous le portâtes sans aucun « ordre de Sa Majesté ni de M. de Tournehem. » Adam aurait joué trop gros jeu à continuer ime si belle résistance; il se détermina donc à retirer de Choisy son marbre; mais, tout en cédant de ce côté, il recommença la guerre avec de nouvelles armes. A cet effet, il intéressa tous ses amis à persuader au public que le Roi avait été tout particulièrement satisfait de son ouvrage et qu'il lui en avait montré son contentement en mainte occasion. Le tour ne manquait pas d'adresse et sauvegardait la vanité de l'artiste. Dom Calmet fut un de ceux qui s'expliquèrent avec le plus d'admiration au sujet de cette production si malheureusement accueillie par celui à qui elle était destinée ; mais personne n'entra aussi loin dans les vues du sculpteur que son ami l'avocat
LES ADAM. r29
Voisin, qui, à la fin d'un long article tout à son éloge, déclare ingénument que le monarque n'a pas trouvé assez de paroles flatteuses pour récompenser l'artiste de ce magnifique ouvrage. Toute cette politique ne le fit toutefois ni accepter ni vendre, et, comme nous l'avons dit précédemment, il fut mis aux enchères au domicile du maître, les 5 et 9 juillet lySg, avec tout ce qui constituait la succession mobilière de l'artiste. Nous ne partageons pas, quant à nous, l'opinion de la cour sur l'ouvrage d'Adam l'aîné, qui nous paraît un très habile pastiche du genre de Bernin *.
En outre des terres cuites qu'il avait soumises à l'approbation du public, Nicolas-Sébastien avait fait en cette même année 1741, pour le roi de Portugal, un Christ en argent dont l'esquisse parut au Salon de I752^
Il n'avait encore reçu jusque-là aucun témoignage pécuniaire de la bonne volonté de ses supérieurs. En 1742, le roi lui assura enfin une pension égale à celle dont il a été parlé pour son frère et montant à 5oo livres. Cette pension ne lui fut pas toujours exactement payée, et, dans une requête du sculpteur du ig août 1775, on la voit convertie en un contrat de 126 livres sur l'Hôtel de Ville. Depuis trente ans, c'est-à-dire depuis 1745, Nicolas- Sébastien disait n'en pas avoir touché le revenu '.
Quant au bas-relief de sainte Victoire, il traînait en longueur jusqu'au point de reparaître, terminé à la vérité, au Salon de 1743.
L'exposition de 1742 n'attira point de nombreux concurrents, et les Adam y jouèrent, pour la sculpture, un rôle encore fort remarqué à côté de Le Moyne et de La Datte. Adam l'aîné envoyait le projet et le modèle en plâtre d'une Vénus au bain, environnée
1. Aujourd'hui dans la collection de M. le baron Edmond de Rothschild.
2. Tout le travail d'orfèvrerie de ce morceau revient à Germain, qu'il est curieux de voir ainsi associé à notre sculpteur.