I . Metz, août
le Roi est sauvé. Par contre, une fois cette violente émotion passée. les artistes en profitèrent à leur tour et, prenant leur revanche de l'oubli dans lequel ils étaient momentanément tombés, ils imposèrent au public la vue d'une multitude de conceptions faites pour perpétuer ce souvenir.
Les contrariétés que Lambert avait éprouvées au sujet du buste du Roi avaient produit un effet tout opposé à celui que ses adversaires, et Billaudel entre autres., en attendaient. Loin, de se décourager d'un refus formel d'accepter son œuvre, il y trouva une nouvelle raison pour attirer l'attention sur elle. Aussi, à peine l'admission des morceaux de sculpture commençait-elle au Salon de 1745, qu'il y envoya ce buste, destiné à faire nombre au catalogue de l'exposition. Avec lui, il faisait paraître le modèle en plâtre d'un Saint Jérôme, que la Direction des Bâtiments lui avait demandé pour l'église des Invalides. Le sort de cette statue, l'une des dernières et des plus considérables du sculpteur, est facile à indiquer. Placée aux Invalides, elle y demeura jusqu'en lygS; à cette date, elle fut enlevée de la niche qu'elle y occupait, dans l'intention de la soustraire aux outrages du populaire et peut-être aussi dans la crainte de faire une exception en sa faveur à la loi de déplacement et de bouleversement alors en faveur. Transportée au dépôt des marbres*, elle y séjourna jusqu'à l'heure où le gouvernement en fit don à la paroisse de Saint-Roch. Elle n'a pas quitté depuis la place qu'elle occupe auprès du bel autel de la Vierge que Falconet y décora. Adam l'aîné, toujours porté à considérer ses œuvres comme du premier mérite, professait une singulière estime pour cette figure. Aussi, vers lySo, lorsque le marbre en fut achevé, le sculpteur, se voyant privé des commentaires habituels du Mercure et ne pouvant lui-même honnêtement faire l'article
I. Description historique et chronologique des monuments dépose's au Musée français. Alexandre Lenoir, i8o3.
pour son ouvrage, en laissa le soin à son prôneur en titre, à ce littérateur complaisant, l'avocat Voisin, qui annonçait ainsi cette nouvelle production. Il s'adressait au rédacteur en chef du Mercure et lui disait, avec toute l'emphase nécessaire :
Pouvez-vous croire, monsieur, que votre amour pour les Arts vous expose à un reproche obligeant de la part du public? La promenade que je fis hier aux Invalides, pour y accompagner plusieurs personnes respectables, tant par leur naissance que par leur dignité et leur littérature supérieure, me met à portée de vous adresser le vœu de tous les amateurs. Ils désireraient que vos soins allassent jusqu'à leur faire la description des ouvrages des artistes à mesure qu'ils sont finis.
Une chapelle des Invalides nous offre une figure de saint Jérôme de près de huit pieds de hauteur, nouvellement exécutée en marbre par M. Adam l'aîné, sculpteur ordinaire du Roi et professeur de l'Académie. Il faut convenir que cette figure est une école complète pour l'expression et pour le grand. Le père de l'Eglise paraît pénétré de la plus vive et de la plus juste indignation contre l'hérésie de Pelage, qui, par hypocrisie, s'était fait son disciple. Dans la sainte chaleur de cette indignation, il tient d'une main un livre ouvert, appuyé sur sa cuisse gauche, ayant le pied sur la tête d'un lion, symbole de la force de son éloquence. Sa main droite, élevée avec un art raisonné, qui, joint au caractère de la tête, annonce le mouvement intérieur du Docteur, est armée d'une plume, prête à foudroyer l'hérésiarque. Nous remarquâmes que cette figure, dont tout le détail est énergique, se trouve surtout parfaitement éclairée sur les quatre ou cinq heures de l'après-midi, quand le soleil n'est point embarrassé des nuages.
Puis il distribuait le même encens à la statue de la Poésie de Bellevue et terminait de la sorte :
Comme de pareils morceaux, monsieur, ne peuvent être trop connus, je
me flatte que vous ne me refuserez pas d'insérer ma lettre dans votre Mercure.
Si, d'un côté, la modestie de M. Adam peut en souffrir, d'un autre côté, il
n'est pas juste que les gens de goût et les amateurs soient privés d'un avantage
si flatteur. J'ai l'honneur d'être, etc.
Voisin.
Paris, 3o juillet.
Le sculpteur qu'on faisait si modeste présentait encore un objet de moindre dimension, une terre cuite : Apelles peignant
la maîtresse d'Alexandre, la célèbre Campaspc. Ce groupe devait faire pendant à celui de Pyginalion. Par une très curieuse coïncidence, Falconet qui, comme nous le disions plus haut, a traité le sujet de PygmalioHj a reproduit également cette seconde scène dans un bas-relief. Le fils du grand sculpteur cite , dans une pièce fort intéressante et bien peu connue aujourd'hui, ces deux ouvrages comme étant de la main de son père. Faut-il donc croire que Falconet est entré de n'importe quelle manière en possession des modèles d'Adam l'aîné, qu'il aurait ensuite modifiés, ou n'y a-t-il en cela que la rencontre fortuite de deux talents?
L.-S. Adam avait seul paru à l'Exposition, et le second des frères, pour n'importe quelle raison, s'était dispensé d'y envoyer de ses œuvres.
Peu de temps avant l'ouverture du Salon, Lambert-Sigisbert recevait de ses collègues de l'Académie le titre de professeur, qu'il garda jusqu'à sa mort sans avancer en grade, c'est-à-dire sans atteindre celui de chancelier ou de recteur. Son atelier se trouva de ce fait beaucoup plus hanté qu'auparavant. Il y reçut successivement des artistes de mérite dont nous citions les noms tout à l'heure : de La Rue, Gillet et Claude Michel, dit Clodion. Nous aurons, en parlant du temps d'apprentissage de celui-ci, à revenir avec plus de détails sur l'intérieur de cette petite académie.
Cependant le moment approchait où François-Gaspard allait avoir épuisé le délai fixé pour le séjour des pensionnaires à Rome. Il lui répugnait, ainsi qu'autrefois à ses frères, de revenir de cette Italie dans laquelle il accomplissait son second voyage. Il y finissait pour le Roi une copie du Faune antique tenant une grappe de raisins. « Une prolongation de séjour, écrivait-il, lui paraissait « absolument indispensable pour mener à bien ce travail. Il « remettait sous les yeux de la Direction générale ses services, « ceux de ses frères et l'empressement qu'il avait toujours montré
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CYBELE ET TRIPTOLEME.
Groupe par François-Gaspard Adam. — Jardins de Potsdam.
« à satisfaire la cour. » Mais, à Paris, on faisait la sourde oreille à ses requêtes.
L'occasion de se produire à nouveau et d'ajouter un article de plus au chapitre de ses réclamations ordinaires était trop tentante pour que Lambert -Sigisbert se découvrît le courage d'y résister. Il prit en mains l'affaire de son cadet et la transforma bientôt en question à lui personnelle. A cet effet, il tenta de faire parvenir au Roi un placet rédigé à peu près en ces termes. Il y exposait « qu'il avait un frère aussi sculpteur de Sa Majesté depuis « trois ans à Rome, où il avait été envoyé après avoir gagné le « premier prix à l'Académie de Paris, et où il faisait tous ses « efforts pour se perfectionner dans son art; que lorsque les sujets « étaient bons et se donnaient de la peine pour leur avancement, yc il était d'usage de doubler leur temps, quand même on envoirait « de nouveaux pensionnaires, en leur donnant une figure à faire « pour le Roi, ce qui était à l'avantage de Sa Majesté; que sinon « on leur accordait un couple d'années, ou au moins une, pour « achever leurs études; grâce qu'il suppliait M. le Directeur géné- « rai d'accorder à son jeune frère, qu'il pouvait assurer être un « très bon sujet; qu'il serait fâcheux qu'il quittât au milieu de ses « études le seul endroit du monde où il pût les perfectionner; « que si M. le Directeur général voulait bien s'en rapporter à « M. De Troy, son directeur, il ne doutait pas qu'il ne rendît un « très bon témoignage sur le compte de son frère ; ce qui lui faisait « espérer d'obtenir ce qu'il demandait, et ce dont ils auraient toute « leur vie l'un et l'autre une reconnaissance infinie * » . L'Administration ne prêta pas plus d'attention au placet du sculpteur ordi-
I. M. Guiffrey, qui a inséré ce placet dans son intéressant article sur les Adam (Nouvelles Archives de l'Art français), le date de 1729 et pense que celui des frères d'Adam l'aîné auquel ce dernier s'intéressait si vivement étai t Nicolas-Sébastien Adam . Cette assertion nous paraît inadmissible. En effet, Adam (Nic.-Séb,) ne remporta jamais le premier prix àl'Académie de Paris; de plus, en 1729, le chevalier Wleughels
naire du Roi qu'à celui du pensionnaire de Rome. Outré de ce silence, le fougueux Lambert-Sigisbert prit ouvertement à partie De Troy qui n'en pouvait mais, et le rendit responsable du rejet de leur demande. En vain l'autre invoque-t-il pour se justifier le manque de places au palais Mancini, les reproches et les menaces se multiplient. De guerre lasse, il recourt, pour se débarrasser de ce tenace adversaire, à son supérieur direct, auquel il fait savoir qu'il a reçu une lettre du sieur Adam de Paris, « par laquelle il se « plaint de ce que lui (De Troy) ait détruit son frère, élève de lace dite Académie, dans l'esprit de Monseigneur*; qu'il lui a répondu « que son intention n'avait jamais été de nuire à personne; qu'il « avait, en effet, écrit à la Surintendance qu'il était plus à propos « que cet élève retournât à Paris pour s'y faire une réputation « que de continuer à Rome des études qui pouvaient lui faire « manquer les occasions de s'occuper plus utilement. Il assure « d'ailleurs qu'il n'a aucun sujet d'en être mécontent, non plus « que des autres pensionnaires. » Tout ce bruit, cette discussion, ces attaques malencontreuses avaient plutôt nui au dernier des trois frères qu'ils ne lui avaient profité. D'une part, il n'obtint point ce qu'il demandait, et, d'autre part, la Direction générale resta pendant quelque temps sous une influence défavorable à son endroit. Une courte note de la main même de M. de Tournehem' révèle ce sentiment fâcheux. « J'avais mal pris ce que M. De Troy « m'avait mandé sur le sieur Adam. Je suis charmé du bon témoi-
était directeur de l'Académie de Rome et son successeur, De Troy, n'entra en fonctions qu'après le décès de Wleughels, en 1734; enfin, et voici deux arguments sans réplique : d'une part, la correspondance de De Troy, qui fait mention de cet incident et de plusieurs lettres de Lambert-Sigisbert en 1745; d'autre part, les registres de réception aux Archives nationales, qui contiennent l'original même de ce placet, daté du 2 février 1746 et enregistré le 17 du même mois. Il n'y est question, comme bien on pense, que de François-Gaspard Adam.