Ibid
3. « D'une des faces du piédestal supposé taillé sortent, comme du centre de la terre, les Furies avec leurs flambeaux pour répandre la terreur. A une deuxième face est représentée l'Envie, qui s^échappe d'un antre et qui, mordue à la mamelle par un serpent, s'arrache les cheveux et se mord les doigts pour exprimer la douleur et la rage avec lesquelles elle voit sa défaite. A une troisième face, au bout du piédestal, du côté où s'aperçoit la fuite des ennemis, le Désespoir, un bandeau sur les yeux, est assis sur des trophées composés de ses propres dépouilles et enchaîné à un cyprès.
« A l'autre bout du piédestal où l'armée du Roi triomphe, on voit la Victoire avec tout ce qui lui convient. Chacun des quatre angles ou consoles en corps saillants est enrichi d'attributs militaires.
« Ce grand et magnifique projet m'inspire le désir d'en faire l'explication par les inscriptions suivantes. » Suit le détail des inscriptions, au nombre de huit.
« de la Chasse et de la Pêche et le buste du Roi sont terminés « sont garantes de ce que produirait l'esquisse rendue par le même « auteur, également distingué par l'élégance de la pensée et par la « hardiesse et l'intelligence de l'exécution. »
En vain le pathétique avocat prétendait-il que « M. Adam a s'était si habituellement attaché, à Rome, à examiner quelle était « la véritable base de la perfection des grands hommes tels que le « fameux Bernin, dont la Sainte Bibiane et le groupe à' Apollon et « Daphné devraient être pour les sculpteurs un sujet d'études « particulières, qu'il avait remarqué, par une méditation laborieuse « et expérimentale, que la pensée avait, à la vérité, son mérite, mais « que ce mérite ne se réduisait à presque rien, quelque brillante « qu'elle fût d'ailleurs, lorsque, content de son crayon, ^'artiste « n'avait ni le courage ni l'intelligence de réaliser cette pensée par « une exécution terminée. » En vain concluait-il son long factum par l'invocation suivante au bon goût du roi : « Le judicieux éloge « que Sa Majesté a fait des œuvres de M. Adam, et surtout de la a perfection avec laquelle elles sont finies, devient, en lui faisant « honneur et en le récompensant de la patience et de l'assiduité « de son travail, la règle de tous les sculpteurs qui voudront aspirer « désormais à une réputation solide. Telle est donc cette maxime, « qu'ils doivent profondément se graver dans l'esprit : le crayon « d'Apelles devient presque inutile au sculpteur sans le ciseau de « Phidias ou de Praxitèle. » Tout ce verbiage si glorieux ne. dépassa même pas le cercle des lecteurs du Mercure^ et jamais la Bataille de Fontenoy ne sortit du domaine de la conception. L'esquisse primitive fut comprise dans la vente du sculpteur après son décès.
Battu sur ce point comme sur tant d'autres, l'artiste ne se découragea pas, et, loin de renoncer à son idée du grand, il l'exagéra encore. C'est ainsi que nous croyons voir sa main dans une
curieuse élucubràtion qui remplit à ce moment les pages des jour-
PORTRAIT DE LAM li ERT- SIGISBERT ADAM. Par Perronneau. — Musée de l'École des beaux-arts.
naux, et qui ne tendait à rien moins qu'à créer au centre de Paris une place immense, monumentale, tout ornée de groupes et de
statues destinés à célébrer la gloire du roi. S'il n'en fut pas le premier instigateur, au moins il en adopta le principe et composa, à cet effet, une nouvelle esquisse tout aussi inexécutable que la première. Il se tint toutefois à l'écart du Salon de 1749 et ne la présenta qu'au mois d'août de l'année suivante, la faisant ainsi noter au catalogue : Esquisse du Roy, grande terre cuite. Dans celle de Fontenoy, il représentait déjà, mêlés et confondus tout ensemble, des personnages fictifs et réels, des furies et des soldats, des figures comme celles de l'Envie, du Désespoir et de la Victoire; puis des trophées, des attributs militaires; puis encore la statue du roi, dominant tout ce chaos. Dans celle-ci, le désordre de son imagination n'avait fait que s'accroître. On en jugera par rénumération abrégée des sujets divers qu'il y avait introduits. D'abord le roi à cheval, couvert de son armure, tenant d'une main son sceptre et une branche de laurier, de l'autre deux lions en laisse. A côté de lui, la France appuyée sur le globe de la Terre; d'autre part, l'Envie abattue à leurs pieds, et, près de ces trois figures, des enfants représentant les génies du Commerce, des Arts, des Sciences, etc. Tout ce premier groupe porté sur un rocher percé en forme d'arc à jour; à l'entour de ce rocher lui-même, l'Océan figuré par un vieillard, la Méditerranée par une femme entourée de poissons et de monstres marins. Après cela, la Victoire foulant à ses pieds un casque ; la Paix, enfin, lui faisant vis-à-vis. Nous oublions à dessein et les trophées, et les attributs, et mille autres détails qui surchargeaient ce morceau déjà si confus. L'avocat Voisin seul pouvait se retrouver dans un semblable dédale et en louer l'auteur. Malgré cela, il avait pensé qu'il était de son devoir vis-à-vis du public de lui donner quelques mots d'explication sur la pensée philosophique qui avait présidé à cette étonnante création. « Quoiqu'on admire, disait-il, avec tous les ama- « teurs, ce que les arts ont fait pour l'embellissement des palais et
« des jardins de nos rois et des lieux publics, on souhaiterait d'y « trouver plus de monuments de notre histoire. Il semble que par a là nos artistes se rendraient plus utiles à l'État; ils présenteraient « des vertus à imiter, des exemples à suivre, et ils exciteraient plus « fortement parmi nous la noble émulation qui forma chez les « anciens ces hommes qui se sont acquis tant de gloire de leur temps « et qui ont mérité cette vénération qu'ont encore pour eux tous « les peuples. C'est par suite de ces réflexions qu'on a pris goût à « l'esquisse composée par M. Adam. »
Le sculpteur proposait d'exécuter son modèle pour une fontaine ou un groupe de bassin à placer dans les jardins du roi. La Direction générale refusa naturellement ces otTres, et cette esquisse encombrante alla rejoindre, dans un coin de son atelier, celle de Fontenoy.
Toutefois, la cour et l'administration des beaux-arts se ressouvinrent une dernière fois de lui. Il put espérer même un instant que, par la protection de M'™ de Pompadour, qui lui achetait son modèle de la Poésie, il retrouverait ses succès des premières années.
La favorite,, parvenue à l'apogée de sa longue puissance, prodiguait toutes les ressources que lui fournissaient sa fortune et son goût personnel pour les arts dans sa demeure de prédilection, dans ce Bellevue dont les ouvrages, commencés le 3o juin 1748, furent menés avec tant d'ardeur qu'il n'y restait plus une pierre à poser au mois de novembre lySo; dont le site plaisait si particulièrement à Louis X'V que souvent il venait lui-même encourager les ouvriers; où il couchait pour, la première fois, le 24 novembre, dans un appartement qui lui avait été préparé; qu'il se fit céder, en fin de compte, par la marquise, quatre ans plus tard, le 21 juin 1754. Le visiteur, dès les premiers pas dans cette royale résidence, y découvrait tout ce que Tart du xviii° siècle a produit de plus par-
fait : de beaux jardins ornés de grottes, de cascades, de bosquets animés par les statues de Pigalle et de Coustou. On abordait les appartements par un somptueux vestibule. C'est là que la maîtresse du lieu avait fixé la place qu'occupa longtemps le personnage sculpté par Lambert Adam, auquel la figure de la Musique, sortie de l'atelier de Falconet, semblait donner la réplique. Puis, après cela, quel entassement de créations charmantes ! Dans la salle à manger, les panneaux, fouillés par Verbrecht, de toutes sortes de scènes de chasse et surmontés des dessus de portes peints par Oudry. Dans le salon de musique, toute une décoration due au pinceau de Pierre; Vanloo trônant avec six grandes toiles dans le salon central, envahissant l'appartement du roi, où il se mesurait avec Boucher, qui, plus tendre et plus féminin, avait gardé pour lui seul la chambre à coucher et le boudoir de la marquise, tandis que tous les deux reléguaient Boulogne et Vernet dans l'appartement du dauphin.
Que dire encore de cet escalier doré à tous ses étages par Brunetti ', de ces marbres magnifiques, de cette statue du roi, un des meilleurs ouvrages de Pigalle, de cette suite de tableaux réunis dans la galerie dont l'élève de Leguay avait donné le dessin, de ces tapisseries, de ces bronzes, de ces soieries, de tout ce mobilier enfin, pour lequel on avait payé deux cent huit mille livres ? Tout cela cependant a disparu, jeté aux quatre coins du bric-à-brac, de la spéculation, en France, en Angleterre, en Italie. Quelques débris seuls ont survécu au temps et à la crise révolutionnaire, telle la Musique de Falconet, installée aujourd'hui au Louvre. Qu'est devenu son ancien vis-à-vis? Peut-être le découvrirait-on relégué dans quelque magasin de marbres, ou rongé par l'action des saisons au fond d'un parc. Le sculpteur en avait présenté le modèle en plâtre au
I. Marquis de Barthélémy, AfeiiiïJnes (fe i^ntîîce. — Hébert, Dictionnaire pittoresque. — Dulaure, Environs de Paris.
Salon de 1750, avec la grande esquisse de terre cuite dont nous avons déjà parlé, et le marbre d'une enfant mordue par une écrc-
PORTRAIT DE N ICOL AS - SÉBASTl EN ADAM. Par Aubry. — Musée de l'Ecole des beaux-arts.
visse, de ce travail qu'il avait précédemment ébauché pour le comte d'Argenson. La figure elle-même, rapidement terminée, fut
posée peu de temps après, en mars 1752*, à Bellevue; mais on ne pensa pas à désintéresser Lambert Adam avec la même promptitude. Dans une requête du 20 décembre lySi, entre plusieurs autres griefs qu'il articule, il déclare n'avoir encore reçu aucun acompte sur la figure de la Poésie. « Le sieur Adam l'aîné, sculp- « teur ordinaire du Roi, expose qu'il n'a rien reçu sur la figure « de la Poésie qu'il fait pour le château de Bellevue *. »
En même temps, son état d'agitation perpétuelle, son goût pour la lutte, ses besoins de récriminations le poussaient à se réclamer de la puissante protection de sa cliente, qui était bien placée pour intercéder auprès du Directeur général, M. de Vandières, son frère. Celui-ci avait remplacé, en lySi, M. de Tournehem, qu'il suppléait depuis sa nomination, et dont M. d'Argenson annonçait la mort prochaine dans son style imagé :
« 5 octobre lySi. — M. L. de Tournehem a de l'eau dans la « poitrine et n'ira pas loin; mais M. de 'V"andières, son neveu, et « frère de la marquise, ayant la survivance de la place de Direc- « teur général des Bâtiments, va remplir cette charge à son retour « d'Italie; c'est un jeune homme de la plus étrange capacité qui « ait jamais été pour l'intelligence, le travail et l'activité, quand (( il en faut. »
Adam adressait donc à M""" de Pompadour un mémoire dans lequel il se plaignait tout uniment d'être, avec un mérite supérieur, fort égal pour le moins à celui des Coustou, traité comme un artiste de dernier ordre. Il y faisait valoir la suite de ses services auprès du roi, et tout particulièrement cet acte de délicatesse qui l'avait amené à refuser, écrivait-il, les propositions