PORTRAIT DE CLAUDE MICHEL, DIT CLODION
D'après un dessin aux deux crayons exécuté par M"" Adam
( Musée Lorrain à Nancy Don de M Vital Dubray )
L'artiste dont nous allons retracer l'existence, quoiqvie du même sang que les Adam et leur élève, diffère d'eux par plus d'un point. Tandis que ceux-ci ont ordinairement traité de grandes machines et seulement, par exception, des sujets de petites dimensions, Clodion a presque suivi constamment le genre gracieux, joli et fini dont il est resté jusqu'à présent l'un des meilleurs, si ce n'est le plus habile interprète. Les Adam, et surtout l'aîné d'entre eux, Lambert-Sigisbert, ont, de leur vivant, conquis une certaine renommée, fait dans le monde quelque bruit, qu'ils s'entendaient du reste à entretenir par leurs plaintes, leurs réclamations, les appels au jugement du public et la lutte vigoureuse qu'ils engageaient et soutenaient contre la critique. Le neveu a passé presque inaperçu de ses contemporains ; il a vécu retiré, solitaire, modeste, fuyant les honneurs et les distinctions, l'Académie aussi bien que les bureaux de la Direction générale, et n'a jamais intéressé à son sort qu'un petit nombre d'amateurs éclairés. Par contre, il se rapproche de ses maîtres par le travail ; sa vie, comme la leur, ne représente qu'une longue suite de labeurs, et la liste des œuvres
qu'il a produites, pendant les cinquante années où il jouit pleinement de son talent, est étonnamment longue. Comme eux, il lutta sans cesse, et presque toujours sans succès, contre la pauvreté; comme eux aussi, et plus qu'eux, il eut une fin malheureuse. Cet homme si bien doué, dont on se dispute les moindres créations et dont les statuettes atteignent les plus hauts prix, mourut, comme autrefois Nicolas-Sébastien Adam, désolé et misérable. Celui qui avait si souvent reproduit dans ses ouvrages des bacchantes folles, des enfants enjoués, des nymphes, tout ce que la jeunesse, la femme et la passion ont de plus séduisant, de plus gai, de plus alerte, de plus vivant, celui-là expira, par un cruel contraste, un jour de bataille, quand Paris ouvrait ses portes aux alliés, à l'heure où un grand empire s'écroulait, seul et sans amis, dans un triste logement de la Sorbonne que le gouvernement lui avait accordé comme un dernier secours.
Il avait souffert autant qu'aucun de ses contemporains des caprices de l'opinion publique, par la raison, fort naturelle d'ailleurs, qu'il avait plus exclusivement adopté le goût de l'époque. Les premières œuvres qu'il produisit, à son retour d'Italie, reçurent un accueil assez flatteur pour que leur auteur conquît, du jour au lendemain, sa place au soleil et la réputation d'un talent aussi original que délicat. Cette faveur dura exactement vingt années; elle s'abîma, comme tant d'autres renommées, tant de gloires charmantes, avec la coquetterie, avec la galanterie, la préciosité et, malheureusement aussi, l'urbanité française dans la débâcle générale qui marqua la fin du siècle. Que pouvait espérer ce vrai Grec, comprenant la nature à sa façon, mais la comprenant encore avi milieu de ces Athéniens de convention, compassés et solennels, qui, sous le prétexte de rénover l'art national, lui enlevèrent son individualité et son génie naturel ? Les faunes et les bacchantes eurent tort, et tel groupe qui se vendait six cents livres
en 1780 ne trouvait d'acquéreur à aucun prix pendant la période révolutionnaire et sous Tempire. Lorsque le sculpteur mourut, cette proscription de ses œuvres n'avait pas encore cessé. Elle se continua jusqu'à une date assez récente, et la mode ne s'est décidément emparée de Clodion que depuis le retour enthousiaste du public aux grâces du xvin" siècle.
Cette juste réparation s'adresse toutefois plutôt à l'œuvre même du maître qu'à sa personne. En effet, celle-ci demeure jusqu'à ce jour bien inconnue, malgré qu'on en parle en toute occasion, qu'on mette son nom dans les journaux, dans les revues, dans ce nombre considérable de critiques d'art qui s'impriment sans cesse. N'est-ce pas tout récemment encore que l'on ignorait jusqu'à la date exacte de sa naissance? N'a-t-on pas propagé et accrédité sur sa vie privée des erreurs grossières, confondu son œuvre avec celle de ses frères? N'a-t-on pas donné comme de sa main une infinité de morceaux dont la plupart ne lui appartiennent pas, d'un genre entier de statuettes, de figurines, de menues créations, de groupes légers, de petits bas-reliefs, d'un genre qui, sans parler de lui, comptait plus de cinquante adeptes ?
Il serait temps de rendre à ce maître charmant sa véritable physionomie. Clodion n'a point été, ainsi qu'on le croit, un simple modeleur de terres cuites. Il pratiqua, au contraire, longuement l'art de la statuaire. Il s'était d'abord discipliné, comme tous ses concurrents les plus illustres, comme Vassé, comme Falconet, comme Pajou et Houdon, à la règle sévère de l'École. Il y avait remporté les premiers prix. Il avait fait, en Italie, ce stage si favorable, quoi qu'on en puisse dire, à l'éclosion des talents, dans une étude incessante de l'antique. A son retour de Rome, il entrait dans les rangs de l'Académie royale; il travaillait pour le gouvernement, pour les églises. Il jetait à ce moment sur le papier de larges projets et l'esquisse de plusieurs décorations monumentales pour des
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places publiques. Il ne quitta le grand art qu'au moment où les commandes lui firent défaut, lorsqu'il lui fallut produire pour vivre, lorsqu'il ne trouva plus de rémunération suffisante que dans ce travail de la terre cuite, dont il avait approfondi les détails à ses moments de loisir, dans cette manière moins relevée, il est vrai, mais oià son extrême habileté de main et les ressources de son imagination lui assuraient la primauté. Dès lors il multiplia ces figures élégantes qui s'alliaient si bien au goût du temps, qui s'achetaient et s'enlevaient jusque dans son atelier. Était-il le seul, du reste, à exploiter cette veine ? Consultons les catalogues des ventes de l'époque : ils nous prouveront surabondamment que tous les bons artistes employaient avec succès et constamment les mêmes procédés. La mode, qui nous venait de l'étranger dans l'origine, avait, du reste, repassé notre frontière. On modelait de toutes parts. En Italie, en Allemagne, là pour Capo di Monte, ici pour Meissen, Huchst, Frankenthal, Berlin. Partout, pour la décoration intérieure des appartements, pour charger les étagères, les cheminées, les bonheurs du jour, on modèle des bergers amoureux aux pieds de bergères enrubannées, des marquis audacieux, de petites-maîtresses peu farouches, perdues dans la dentelle ou la fourrure, des Bacchus titubants, des Faunes licencieux, des musiciens grotesques, TArlequin bariolé, le Scapin narquois, la timide Isabelle, ce menu monde empressé, éveillé, pomponné, frondeur ou sentimental, qui sort tout vêtu des mains de Giuseppe Mazza et de ce merveilleux artiste Johann Joachim Kandler, dont certains ensembles plus soignés atteignirent presque la perfection.
Clodion n'a rien inventé. Ce n'est point un créateur, mais l'un des plus habiles interprètes du sentiment artistique qui animait, à l'époque où il vécut, la nation la plus policée et la plus délicate de la terre. Il ne poussa pas plus loin l'art d'être gracieux
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que les Monnot dans leur admirable décoration du Marmor bad à Cassel, que Falconet, Pigalle, Vassé. AUegrain, lorsqu'ils groupaient leurs Amours, leurs Vénus et leurs baigneuses; que Tassaert, qui a laissé des chefs-d'œuvre de mignardise semblables à cette Vierge sacrifiant à l'amour, qui se trouve encore aujourd'hui à Sans-Souci; que Lecomte et Guillaume Coustou.
BACCHANTE COUCHÉE JOUANT AVEC UN ENFANT. Terre cuite de Clodion.
Où donc a-t-il puisé le principal élément de son succès? En quoi se révèle-t-il génie prime-sautier, bien franchement individuel? N'est-ce pas dans cette touche presque antique qu'il a su imprimer à ses moindres créations, dans le reflet de l'art grec le plus pur qui les éclaire, qui embellit ses femmes au torse élancé, aux jambes fines et graciles, drapées comme la Diane chasseresse ou la Vénus de Gabies? Il marche, ainsi que Prud'hon, entre deux écoles. Il emprunte à celle de Boucher, qui expire, son aimable enjouement, son séduisant badinage. Il pressent celle de David, qui va bientôt triompher. Il cherche à en atténuer le brutal enseignement. Au milieu de cet envahissement, il reste toujours lui-même
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et ne sacrifie qu'une fois aux nouveaux dieux dans son groupe du Déluge. II semble que le vers de Chénier, si pur, si classique dans la forme, en dépit de la hardiesse souvent licencieuse de la pensée, l'ait inspiré et soutenu dans cette lutte des goûts de l'ancienne société française contre les aspirations nouvelles, où il paraît comme l'un des derniers combattants.
Voilà, selon nous, la véritable caractéristique du génie de Clodion; c'est ainsi qu'il convient d'envisager le rôle qu'il a joué dans l'histoire de notre art national. Tel est son titre réel à l'admiration de tous ceux que passionne aujourd'hui ce temps du pompadour, du rococo, si séduisant sous le masque de ce vilain nom, du style Louis XV, en un mot, qu'on a fort mal jugé tout d'abord pour en dire peut-être trop de bien dans la suite.
Claude Michel, dit Clodion, naquit à Nancy le 20 décembre 1738. Sa venue en ce monde fut-elle accueillie avec beaucoup d'enthousiasme par Thomas Michel et Anne Adam, ses auteurs ? Il est permis d'en douter, lorsque, de l'examen du registre de la paroisse Saint-Sébastien et de celle de Saint-Roch, à Nancy, il ressort que le petit Claude arrivait en dixième et dernière bouche à la table de famille. Cette union avait, en effet, déjà donné avant lui cinq garçons et trois filles, ainsi espacés : Sigisbert-Martial, né le i3 janvier 1727, qu'un autre fils, Sigisbert-François, avait suivi le 24 septembre de l'année suivante. Puis étaient venus Claude- François, le 22 novembre 1729, et Laurent, le 18 février 1731; une première fille, Anne-Sébastienne, le 29 juin 1732. Après elle, Nicolas, baptisé le 17 novembre 1733 ; Anne-Françoise, le i3 décembre 1734; Barbe, le 7 mai 1736, et enfin, pour clore cette liste déjà très chargée, le prédécesseur direct de Clodion, Pierre-Joseph, mis au monde par la vaillante sœur des Adam le 2 novembre 1737*.