I. Voir aux Pièces justificatives
Et cependant, lorsque Clodion parut , Anne Adam et Thomas Michel ne comptaient encore que treize années de mariage.
L'an mil sept cent vingt-cinq, le treizième octobre, après avoir cy-devant publié en ban de mariage pour premier et dernier entre le S'' Thomas Michel, marchand, fils des deffunts Claude Michel et de Jeanne Erdelaumer, ses père et mère, ledit Thomas Michel, originaire de la paroisse de Notre-Dame de Metz et depuis vingt-deux ans à Nancy de ma paroisse, d'une part, et demoiselle Anne Adam, fille du S"' Sigisbert Adam, sculpteur, et de Sébastienne Léal, les père et mère aussy de ma paroisse d'autre part, sans qu'il y ait eu aucune opposition ni empêchement. Je soussigné, prêtre curé de la paroisse Saint-Sébastien de Nancy, en conséquence de la dispense des deux autres bans accordée par M. l'abbé de l'Aigle, officiai de l'évêché de Toul, en datte du vingt-sixième d'octobre, ay reçu leur mutuel consentement de mariage et leur ai donné la bénédiction nuptiale et cérémonies prescrites par la sainte Eglise, en présence du S' Pierre Soucang, advocat à la cour, Joseph Robert, tailleur d'habits, de Sigisbert Adam, sculpteur, père de l'épouse, et de Dominique Le Léal, marchand, tous témoins requis qui ont signé avec les parties.
Signé : Remy, curé de Saint-Sébastien.
Nous connaissons déjà la mère de Clodion par la précédente étude relative aux Adam. Mais nous arrivons difficilement à préciser la biographie de son père.
Où trouver des renseignements précis sur une personnalité aussi médiocre, qui n'a d'intérêt que par son entourage? Et tout d'abord, quelle fut la véritable profession de ce mystérieux Thomas Michel? Cette question a quelque peu intéressé les curieux, depuis un certain temps; elle a tout particulièrement préoccupé l'auteur du Dictionnaire critique d'histoire et de biographie. Par deux fois il revient sur son compte dans cette compilation. C'est qu'en effet ce personnage nous apparaît dans deux incarnations si distinctes, dans deux rôles si différents, que nous avons de la peine à nous faire à ces travestissements. Voici, d'une part, un Thomas Michel, marchand traiteur, aux termes mêmes des actes'
baptistaires de ses enfants, et, d'autre part, suivant des actes non moins authentiques, un nouveau Thomas Michel qui s'intitule fièrement premier sculpteur de Sa Majesté prussienne. Ici, le commerçant, le marchand des quatre saisons, le pourvoyeur aux fruits de Madame la Duchesse, le traiteur, le cuisinier, pour tout dire ; et là, le modeleur savant, l'artiste, le décorateur des bâtisses de Potsdam et de Sans-Souci. Comment combiner ces éléments disparates, ces métiers qui jurent d'être réunis ? Par suite de quel coup d'État ce maître queux a-t-il laissé là ses fovirneaux pour l'atelier, renoncé à manier la lardoire pour saisir le ciseau ? Pourquoi ce Lorrain, fixé depuis quarante années à Nancy, où il exerçait un métier honnêtement prospère, s'en est-il allé courir après la fortune sur les grands chemins de l'Allemagne du Nord ?
Telle était l'énigme que M. Jal indiquait sans la résoudre. Elle s'explique assez facilement, il nous semble, et fort naturellement, par les circonstances particulières dans lesquelles dut se trouver Thomas Michel, à l'heure de cette transformation. Par la situation, en premier lieu, que fit à un certain nombre de Lorrains attachés à l'ancienne cour ducale le départ de son dernier représentant , de François II, qui cédait la place à Stanislas, puis par les liens de parenté qui unissaient le père de Clodion à tant d'artistes distingués, par sa qualité de gendre et de beau-frère de sculpteurs réputés, des Adam. Nous pouvons, ainsi guidés, reconstituer aisément son histoire. Après le départ de ses anciens maîtres et du futur empereur d'Autriche pour Florence, il rendit noblement son tablier à Stanislas, qui prenait possession du palais ; puis, comme cette grosse résolution, tout en satisfaisant ses loyaux sentiments, ne laissait pas de lui créer une situation difficile, celle d'un homme qui, chargé de famille, se trouve sans moyens d'existence, il s'enquit, on le comprendra sans peine, d'une situation qui pût lui en procurer. Quoi d'étonnant, dès lors, qu'il ait cherché un
refuge dans l'atelier de Jacob-Sigisbert, dont il devint ainsi l'élève un peu mûr, à la vérité, mais élève assez studieux pour s'initier rapidement aux premières pratiques de sa nouvelle profession ? Et, quand la bonne fortune que Thomas Michel attendait patiemment se présenta, elle le trouva en situation de l'employer.
L'aîné de ses beaux-frères, Lambert -Sigisbert, après avoir mis la dernière main aux antiques du cardinal de Polignac, les avait d'abord dirigés sur Paris. De là, ils prirent, en 1742, la route de Potsdam, sous l'escorte d'un membre de la famille des Adam, de Nicolas-Sébastien, selon d'Argenville; mais cette assertion est inadmissible. Nicolas Adam, tout occupé de ses nombreux travaux à Paris, ne s'en absenta point. Il ne s'agit là également ni de Lambert-Sigisbert ni de François-Gaspard. Ce dernier, comme on l'a vu précédemment, se préparait, vers cette époque, à rejoindre Rome, pour y faire son stage d'élève pensionnaire du roi. Le parent chargé de cette mission de confiance, l'agent du cardinal et de Lambert Adam, fut, selon toute vraisemblance, notre Thomas Michel, que la chance servit encore d'une autre façon, en l'amenant à la cour de Prusse à l'heure la plus favorable pour les gens de son métier.
Le jeune roi, qui venait de se révéler conquérant heureux en Silésie, semblait tenir à jouer au Mécène et décrétait, pour bien entrer dans son rôle, toutes sortes de constructions nouvelles et d'embellissements à ce qui existait déjà, soit dans sa triste capitale, soit à Potsdam, soit à Charlottembourg. Pauvre Mécène, à dire vrai, en qui la générosité et le goût faisaient également défaut !
Mais Thomas Michel ne songeait point à se plaindre de l'absence de cette dernière qualité chez son nouveau maître. Fort méchant sculpteur, et plus que cela, fort novice dans son art, il aurait eu tout à craindre d'un Périclès ou d'un Médicis. Frédéric, au contraire, le reçut avec la faveur la plus déclarée, l'agréa
igô CLODION.
sans jugement et lui conféra, pour l'attacher définitivement à son service, le titre de son premier sculpteur. En cette condition, l'exmarchand traiteur bénéficiait dans une large mesure de sa qualité de Français. Le roi de Prusse marqua toujours, on le sait, une véritable antipathie pour les modes aussi bien que pour les gotâts de son pays. Tout en affectant, le plus souvent, de fort mépriser les Français en tant que peuple, et son bon frère Louis XV en tant que gouvernant, et en n'ayant point assez de railleries à l'endroit des uns et des autres, il les copiait pourtant de mille manières et leur empruntait à peu près tout ce qui n'était pas de l'art de la guerre, et leur langage, et leur style, et leurs hommes d'esprit, et leurs savants, leurs professeurs, leurs artistes, leurs comédiens, leurs danseuses, sans compter les représentants de bien d'autres corps d'état. C'est ainsi qu'il en tira pendant cinquante ans ses premiers scvilpteurs.
Thomas Michel eut, lui, médiocre, l'honneur d'inaugurer la série de ces talents plus relevés dans laquelle figurent deux de ses parents, le plus jeune de ses beaux-frères, François- Gaspard Adam, et l'un de ses fils, Sigisbert Michel. Il arrivait à Berlin dans les circonstances les plus favorables. L'ouvrage ne manquait point, en effet, pour le sculpteur dans ce Potsdam, où, sans parler des monuments, la plupart des maisons particulières édifiées au courant du xvni" siècle portent invariablement sur leur faîte une balustrade, et sur cette balustrade une ligne de statues. Ni les anciens critiques, qu'ils se nomment Nicolaï ou Œsterreich, ni de notre temps les Baedeker, les Kressling et les autres Guides de Berlin ou de Potsdam ne nous ont appris quelle était la part de chaque artiste dans la masse de ces médiocres productions. Ils passent sous silence tout ce qui n'est pas signé de Pigalle, de Guillaume Coustou, de Vassé, des Adam, de Tassaert, de Blaser, de Thorv^aldsen, de Rauch, de Troschel, c'est-à-dire par les plus illustres, et nous ne saurions les en
llclio^.JJujardin
BACCHANT, BACCHANTE ET PETIT, SATYRF,
Groupe en terre-cuite de Clodicn
( Modèle de M, Barbediennc )
A.Quani'n Edit
blâmer, car il ne reste rien, en dehors des œuvres de ces maîtres, qui mérite d'être cité, que ce soit ou non le travail d'un Frauen, d'un Pappenhoven ou de quelque Thomas Michel. Nous avons cru cependant deviner la main de ce dernier dans des groupes d'enfants qui surmontent le petit palais de Sans -Souci aux quatre angles de sa façade, et de même dans quelques figures décoratives aux frontons de maisons des Mauer, Hovitzet Charlotten Strassen, à l'intérieur de Potsdam. Tout cela rappelle le genre des tailleurs de pierre lorrains que Stanislas enrôlait à titre d'aides subalternes de Guibal ou de Cyfïlé. Entre ces enfants lourdement conçus et grossièrement exécutés sous le ciel du Brandebourg et ceux qui accompagnent, à Nancy, des ensembles tels que les fontaines de la Carrière, les balustrades supérieures de l'Hôtel de Ville, il existe une parenté évidente, comme une signature de cet art allemand de dernier ordre qui épaissit les figures, empâte les attaches, imprime à tout ce qu'il touche un air gauche et emprunté, de cet art qu'on retrouve à Lunéville, à Manheim, à Cassel, à Dresde enfin, où il détruit sous la surcharge de ces ornements de mauvais goût l'harmonieuse silhouette des lignes du Zwinger.
Thomas Michel a, selon toutes les apparences, largement contribué à augmenter le nombre de ces détestables exemples; mais il est impossible, comme nous venons de le dire, de dégager et de préciser sa part exacte de responsabilité. Sa vie demeure enveloppée du même mystère, et l'on ne saurait dire combien de temps il vécut en Prusse, s'il y acheva ses jours, ou si, au contraire, il reprit le chemin de la France lorsque Frédéric, mieux conseillé et peut-être trop édifié sur le manque de talent de son premier sculpteur, se résolut à investir de ces fonctions un producteur plus habile. Faut-il croire que le père de Clodion indiqua de son plein gré son successeur et porta le choix du prince sur son beau-frère ? Le fait serait en lui-même trop honorable pour que nous ne l'ad-
igS
mettions pas de préférence à tout autre. Quoi qu'il en soit, un curieux document nous le montre à Lille, à la date du 25 juillet 1748. Ce jour-là, Anne Adam, sa femme, y sert de marraine au fils de Charles-Antoine Vanloo. Elle a, en cette occasion, pour compère un ami de la terre d'exil, Antoine Pesne, le premier peintre du roi de Prusse, ce Pesne plein de talent, et malgré cela si peu connu néanmoins des Parisiens, ses compatriotes, qui fut portraitiste habile, quand, d'autre part, son pinceau trempait aussi bien que celui de Boucher dans les roses et les bleus les plus tendres ; qu'on ne voit bien qu'à Berlin et à Sans-Souci, dans des panneaux où il égale nos meilleurs petits maîtres. La marraine signait ainsi au registre : Anne Adam, femme de Thomas Michel, premier sculpteur du roi de Prusse, demeurant à Lille; et, par une singulière coïncidence, trois noms se trouvaient réunis sur une même page, ceux de Pesne, d'Adam et de Vanloo, les trois artistes qui ont continué avec le plus d'éclat les traditions du grand art français au bord de la Sprée et du Havel.
Les parents de Claude Michel habitaient donc Lille vers cette époque (174g), et la mention précitée semble établir que ce n'était point là pour eux une résidence temporaire, mais bien leur domicile principal. Qu'advint-il dans la suite de Thomas Michel ? En outre de cette indication positive, il ne nous reste plus qu'un seul renseignement ayant trait à sa personne, et qui équivaut à un certificat de décès sans date. Il avait cessé de vivre lors du mariage de son fils avec Catherine-Flore Pajou, en 1781. Il est, en effet, porté comme défunt au contrat dressé le 26 février, contrat où Anne Adam ne figure point, de son côté. Une trop longue séparation et peut-être un second mariage avaient peu à peu desserré les liens d'affection qui unissaient Clodion à sa mère. On ne peut expliquer autrement et son absence dans cette circonstance, et le fait que l'on -ignorait alors jusqu'à son domicile.
Les premiers temps de la vie de Claude . Michel participent malheureusement de l'obscurité qui entoure l'existence de sa famille. On lui avait donné probablement, dès sa naissance, ce surnom de Clodion, peu euphonique, mais habituel au dialecte lorrain, qui abonde en semblables désinences et qui présentait, dans ce cas particulier, l'avantage de bien distinguer le nouveau venu d'un de ses frères aînés, Claude-François. C'est d'abord chez le vieux Jacob-Sigisbert qu'il dut vivre pendant quatre ou cinq années, de lySS à 1743, dans cette jolie maison de la rue des Dominicains, que nous avons déjà décrite, au milieu de cet atelier où il recevait le premier contact de son métier futur, où tout le monde autour de lui dessinait, ébauchait, modelait, travaillant la terre ou le marbre. La mort de l'aïeule Sébastienne Le Léal, le départ de Jacob-Sigisbert pour Paris avaient creusé de larges vides autour de ce foyer si vivant, si hospitalier, lorsque Thomas Michel à son tour déserta la Lorraine. L'éloignement de Berlin était trop grand et la dépense d'un semblable voyage trop onéreuse pour que le père de Clodion ait consenti à y emmener tous les siens avec lui. Il paraît beaucoup plus admissible que ses enfants restèrent à Nancy sous la garde d'une belle-sœur, de Barbe Adam, que nous retrouverons plus tard à Paris, où elle joue le rôle d'une gouvernante auprès de ses neveux, dirige leurs ménages de garçons, paye quelquefois leurs dettes, et touche avec plus d'exactitude, en leur lieu et place, leurs maigres bénéfices. Bientôt tous ces demi-orphelins prenaient le chemin de Paris, où les appelaient les pressantes sollicitations de leurs oncles.
C'est à partir de l'entrée définitive de Claude Michel chez Lambert-Sigisbert Adam, au moment où il atteignait sa dixseptième année, vers lySS, que sa biographie se précise. Dès lors, bien renseignés sur ses maîtres, son entourage, ses diverses résidences, ses œuvres, nous pouvons le suivre d'assez près dans
les incidents de sa vie, en dépit de la rareté des documents.
Il est donc devenu, à cette date, complètement Parisien ; il a quitté son pays natal sans esprit de retour; il a dit adieu à la Lorraine avec toute l'insouciance d'un jeune homme pour qui le souvenir du passé s'oublie dans l'espérance d'un long avenir. Il ne s'est pas demandé si ce Nancy qu'il délaissait ne lui aurait pas fourni plus de moyens encore de se distinguer que Paris, où il devait se heurter fatalement à la désastreuse concurrence de tant de talents de premier ordre. Et pourtant, l'instant était-il bien choisi pour quitter une pareille scène? Voyons, avant d'aborder la suite de sa vie, avant de retracer ses succès et malheureusement les trop nombreux mécomptes qu'il devait essuyer à Paris, voyons s'il n'aurait pas pu ajouter aux uns, éviter une partie des autres, en servant la cour de Lorraine.
Elle est, du reste, fort intéressante et mériterait mieux qu'une brève digression, cette petite cour séduisante, enjouée, spirituelle, qui copie adroitement Versailles tout en gardant son originalité propre, qui possède Saint-Lambert, M"' du Châtelet, Tressan, Palissot, Boutïlers, Héré l'architecte, le serrurier Lamour, et qui attire Voltaire, Helvétius, Boffrand, Bibiena, Guibal, Cyfflé, qui nous laisse sa capitale embellie, transformée, renouvelée.
Le duc Léopold avait préparé les voies au roi de Pologne, mais celui-ci eut le mérite de continuer et de compléter fort intelligemment son œuvre. Nancy doit au premier plusieurs de ses beaux édifices, mais c'est Stanislas qui lui donna sa véritable physionomie. Les soins de la charité avaient absorbé, dans les commencements de son gouvernement, la meilleure part de ses revenus. Ce n'étaient, à cette époque, de 1787 à 1750, que fondations pieuses , dons aux communautés, etc. ; et le séminaire royal des Minimes, qui lui coûte 678,000 livres, et l'établissement de
Bon-Secours, qui monte à 174,000 livres, et les fondations pour les enfants orphelins, moyennant 172,692 livres, et celles à l'hôpital Saint-Julien, pour lesquelles il est versé, en 1747, 2i8,i5o livres, et la maison des religieuses de la Charité, qui reçoit 1 3 1,234 livres, sans compter les bourses aux jeunes gentilshommes qui se destinent à l'état militaire, et bien d'autres œuvres utiles encore. Le roi bienfaisant montrait aussi qu'il savait être bon politique à l'occasion. Comment des sujets auraient -ils refusé à un prince si charitable ce qu'il leur demandait ensuite pour payer son luxe ?
Jusqu'en 1750, la cour de Lunéville, qui était quelquefois aussi la cour de Commercy, s'amusait chez elle, à huis clos, économiquement, sans bruit et sans vacame. On y recevait et on y choyait bourgeoisement des hommes de lettres, des savants, et en général tous les gens d'esprit. On allait jusqu'à la dépense des concerts intimes, pour lesquels Stanislas avait recruté quelques bons sujets, et parmi eux le fameux violon Baptiste, l'ami, le compagnon de LuUi, qui devait mourir en Lorraine en 1770. On parodiait, mais discrètement, le théâtre du roi de France ; Lunéville possédait sa troupe de comédie, que dirigeait Claude-André Maizières, et qu'on changea , en 1 749 , contre des comédiens italiens qui firent grand bruit et le sujet de bien des écrits pour et contre. Enfin, les belles dames lorraines, M""* du Châtelet, la comtesse de Lutzelbourg, etc., jalouses des lauriers que recueillaient leurs rivales de Choisy, remplaçaient quelquefois sur la scène Manelli et M"° Tonelli, qui ont obtenu un si grand succès dans le Joueur et la Serva padrona.
Jusque-là, peu d'entreprises de constructions, et par conséquent de grandes dépenses; mais, à partir de cette date (1750), quel changement ! En dix années, une partie de la ville s'édifiait
tout ensemble : l'hôtel de ville, les hôtels des fermes, la salle de
comédie, les fontaines, l'arc de triomphe, l'intendance, ce qui composait et complétait la brillante décoration des places Carrière et Stanislas. Tant de travaux nécessitaient un grand nombre d'artistes, de gens habiles pour les mener à bonne fin. Le roi de Pologne eut la main heureuse dans ses choix. Tandis qu'Emmanuel Héré et Mique lui donnaient les plans de tous ses édifices, Lamour ouvrageait ses grilles, les plus belles du genre; Guibal modelait, pour le fondeur, les fontaines de la place Stanislas; Cyfïlé, celle de la place d'Alliance, et tous les deux ensemble la statue de Louis XV. La trop grande jeunesse de Clodion l'aurait certainement mis dans l'incapacité de disputer tout d'abord la première place à des talents aussi faits, aussi mûris que ceux de ces sculpteurs. Mais il faut songer à son étonnante précocité, qui, dès sa vingt et unième année, en 1759, lui valait le grand prix de l'Académie et en faisait dès lors un concurrent redoutable pour tous les hommes de son métier. Il faut rappeler que Guibal mourait en lySy, laissant à Cyfflé, son rival, et à des inconnus comme Sontgen et Mathis la lourde charge de représenter l'art de la sculpture en Lorraine; que Cyfflé seul avait assez de mérite pour soutenir pendant quelque temps une lutte qui, malgré cela, aurait dû fatalement, dans la suite, tourner à son désavantage.
Clodion aurait donc bénéficié à sa place du titre de premier sculpteur et de la direction des célèbres fabriques de Lunéville, Toul, Niederwiller, se serait poussé aussi loin que lui en la faveur de Stanislas et, après la mort du roi de Pologne, en celle de l'empereur d'Autriche'. L'on se prend à déplorer, en tant que compatriote, que la vie du maître n'ait pas été arrangée de cette façon, et que la fortune ne l'ait pas poussé dans cette voie de préférence à tout autre. Que de merveilles perdues, en effet, par cela même,
I. Cyfflé demeura quelque temps ù la cour de ce prince, qui le combla d'honneurs.
GRAND VASE AVEC MÉDAILLONS DE JEUX D'ENFANTS. Dessiné par Cloiion. — MusiSe da Sivres.
dans cette faïencerie de Lunéville et de Bellevue, où la collaboration de Le Mire aurait encore ajouté au charme de ses propres créations, où les bacchantes, les vestales, les faunes, les amours auraient été modelés, pétris, pour se conserver jusqu'à nos jours, dans cette admirable pâte de Niederv^iller, dans ces biscuits plus blancs, plus fins, plus séduisants encore que ceux de Sèvres ou de Meissen! Et nous ne parlons pas ici de tout ce que son imagination féconde, sa main alerte et laborieuse auraient pu prodiguer de grandes figures et de sujets délicats dans les monuments publics, les églises, les hôtels particuliers, les appartements.
Mais Paris l'attirait. Paris, où les distractions abondent, où la curiosité se trouve toujours satisfaite, qui a remplacé Rome comme capitale des beaux-arts et supplanté l'Italie, dont le seul jugement fait et défait les renommées, consacre les talents. La seconde école de sculpture française y bat son plein. Ce n'est plus celle du grand siècle de Puget, de Girardon et de Coysevox, solennelle, majestueuse, froide et compassée comme les grands édifices qu'elle accompagne; c'en est une autre, bien plus encore dans le sentiment de la nation, plus personnelle, mais raffinée, quintessenciée et qui bientôt n'existera plus que par le principe du charme quand même, du joli partout, de la grâce à tout prix.
Les représentants de la première avaient tous disparu. Quelques-uns, et des plus illustres, avaient assez vécu pour voir le triomphe de la nouvelle mode. La mort les avait pris dans ces vingt dernières années : Nicolas et Guillaume Coustou, les i" mai 1733 et 20 février 1746; Le Lorrain en 1743 (i"juin); Pierre Lepautre, l'année suivante, le 23 janvier; Jean-Louis Le Moyne, en i755; puis, toujours à ce moment, Flamen, Van Clève, Bousseau, Thierry, Fremin. Ceux qui les remplaçaient n'avaient peut-être pas le même génie que leurs aînés; mais, malgré cela, quelle brillante réunion de véritables artistes : les Adam, Bou-
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chardon, Paul-Ambroise et xMichel-Ange Slodtz, Guillaume II Coustou, Jean-Baptiste Le Moyne, Vinache, La Datte sont déjà des vétérans parmi eux! Pigalle, Vassé, Saly, AUegrain, Falconet, le centre et le gros de cette troupe, les vrais maîtres décorateurs de ce siècle si ornemaniste, les suivent à TAcadémie, de 1744 à lySô, et, malgré que la veine commence dès lors à s'épuiser un peu tarie, voici encore après eux Challe, Jean-Jacques Caffieri, Pajou, d'Huez, etc.
Par le fait de sa parenté autant que des circonstances, Clodion entra, dès son arrivée à Paris, dans l'atelier de son oncle Lambert Adam. Il n'eut, d'ailleurs, pour toute son éducation artistique, que ce maître et Pigalle; mais ce dernier ne l'accepta chez lui qu'après la mort de Lambert-Sigisbert et le garda, ainsi que nous le verrons plus loin, pendant les cinq mois seulement qui s'écoulèrent entre la mort de son parent et son entrée à l'École des Élèves protégés, du commencement d'avril au mois de septembre ij5g. Claude Michel aurait pu recevoir, soit de Bouchardon, soit de Le Moyne ou de Coustou, soit même de Vassé et d' AUegrain, un enseignement de plus de goût et de sévérité; mais aucun sculpteur n'était aussi propre que son oncle à former et à exercer sa main de mille manières, à lui apprendre comment on triomphe rapidement des difficultés pratiques que comporte l'art de la statuaire, à l'initier, en un mot, par le menu, aux procédés et à toutes les ficelles du métier. Sur ce point, la réputation de l'aîné des Adam n'était plus à faire. Son atelier devint rapidement un lieu de passage pour les commençants les mieux doués. C'est chez lui que les raccoleurs de l'impératrice de Russie jetaient à l'avance leur dévolu sur Gilet, dont ils firent le premier fondateur, avec le peintre Le Lorrain, de leur Académie de Moscou. C'est là que se formaient, en outre de ses neveux Sigisbert et Clodion Michel, d'autres lauréats des concours de l'Académie, Fontaine et de la Rue.
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ATépoque où nous nous plaçons, en lySô, Lambert-Sigisbert venait de quitter son logement du cloître Saint-Louis du Louvre et son atelier au Louvre même. Fatigué des perpétuelles promesses de la Direction générale, que suivaient autant de manques de parole, et désespérant enfin d'être jamais régulièrement logé par l'État, il avait pris la résolution de se mettre, sans plus attendre, dans ses meubles. Il avait trouvé ce qu'il cherchait dans ce quartier nouveau, qui faisait irruption de l'autre côté du boulevard, où quelques maisons encore fort espacées indiquaient les rues de Suresnes, de Chevilly, de l'Arcade, le chemin de la Grande-Pinte, et tendaient à réunir à la ville des constructions dispersées comme le couvent des Bénédictins, l'hôtel des Menus, la ferme des Mathurins. Il logeait au n" i3 de la rue Basse-du-Rempart, proche sa paroisse, la Madeleine de la Ville-l'Évêque, dont la Madeleine actuelle, celle de Contant d'Ivry et de Couture, occupe l'emplacement. C'est entre cette demeure et celle occupée par Nicolas-Sébastien dans la rue du Champfleury que se passait la vie de Claude Michel. Il y retrouvait un cercle de famille moins nombreux, mais plus jeune et plus allant que celui de Nancy, un cercle où vivaient, en outre de ses oncles, trois de ses frères, Sigisbert', Nicolas et Pierre Michel, qui devinrent euxmêmes des artistes distingués dont les œuvres se sont confondues dans la suite avec celles de leur cadet. On travaillait avec courage, et, pour se dédommager des grandes entreprises, qui commençaient à manquer, on multipliait dans les deux ateliers les petits ouvrages, les marbres de proportions restreintes, les
I. L'arrivée de Sigisbert Michel à Paris datait de loin. Il semble, en effet, avoir passé par l'École des Élèves protégés, où il remportait un troisième prix du quartier d'août 1746.
A Ouarilm Edit