I. Archives nationales, brevets et certificats
La somme peut paraître assez ronde, surtout si Ton songe qu'elle représenterait aujourd'hui à peu près une valeur triple, quelque chose comme 900 francs de notre monnaie ; mais il faut bien se représenter qu'un semblable voyage était encore, à ce moment, non point l'affaire de quelques jours, mais de plusieurs semaines.
Cinq pensionnaires se mirent en route au commencement de l'automne de 1762. Deux peintres d'abord, La Vallée-Poussin et Lefèvre, qui venait de l'atelier de 'Vien et devait mourir dans cette Italie pour laquelle il partait si gaiement ; Clodion et deux architectes, Charpentier et de Bouage. La caravane gagna Lyon assez rapidement et descendit ensuite le Rhône dans l'intention de prendre la mer à Marseille pour gagner Civita-Vecchia. Cette dernière partie de leur programme échoua piteusement. Une tempête les contraignit à rebrousser chemin, et le bruit de leur déconvenue alla jusqu'à Paris. Le 3i décembre 1762, M. de Marigny écrivait à Natoire, déjà prévenu de l'accident : « J'ai appris comme « vous que les nouveaux pensionnaires ont été battus de la mer, « qu'ils ont relâché à Gênes, d'où ils ont pris leur route par « terre pour Rome. Je compte qu'ils y seront arrivés avant ma « lettre. «
De semblables contretemps n'avaient rien qui étonnât à cette époque et prêtaient seulement à rire aux bons camarades, qui demeuraient pendant ce temps sur la terre ferme. Bien des gens s'estimaient fort heureux d'en être quittes pour une tempête, s'ils échappaient en même temps à des dangers plus sérieux, à une aventure semblable, à celle de ce pauvre Chardin, le propre neveu de l'illustre Chardin, que des corsaires enlevaient entre les côtes de France et d'Italie, aventure dont Natoire parlait avec fort peu d'émotion. « Le sieur Chardin, s'étant embarqué ici pour s'en « retourner en France, a eu le malheur d'être pris, lui et l'équi- « page, par des corsaires anglais. » Clodion et ses amis, plus heu-
reux, se virent seulement contraints de débarquer à Gènes et, par suite, de prendre la route de terre. Cette extrémité n'avait rien en soi de bien rigoureux. Elle leur fournissait, en somme, l'occasion de visiter Pise, Florence, Sienne, Pérouse, et plus de liberté de mouvements que sur un pont de navire. Quels noms que ceux de ces grandes cités pour de jeunes esprits prêts à s'enflammer de tout et à propos de tout ! Voyez aussi comme la dernière partie de leur voyage s'opère avec une sage lenteur. Natoire écrit à M. de Marigny, à la date du i" décembre : « Je viens d'apprendre que « les nouveaux pensionnaires ont été vus passant les montagnes « de Gênes; ils ne tarderont pas à arriver. » Le pauvre directeur se trompait dans ses prévisions : au lieu de' voir apparaître ses élèves le lendemain, il ne mit la main sur eux que vingt-cinq jours plus tard. Clodion et son camarade La Vallée-Poussin entrèrent dans Rome le 25 décembre 1762; ils avaient été précédés par de Bouage, Lefèvre et Charpentier, installés depuis sept jours à l'Académie.
Natoire semble avoir bien reçu les retardataires. Pouvait-il leur en. vouloir, et n'était-ce pas une faute bien explicable que celle de ces jeunes gens qui perdaient un peu de leur temps dans la contemplation des merveilles que la terre d'Italie leur offrait à chaque pas? L'accueil fut donc cordial, et dès ce moment Clodion occupa une cellule au palais Mancini, cellule qu'il devait garder pendant quatre années et demie, jusqu'au 2 juin 1767.
Le palais Mancini avait été acquis, du duc de Nevers, par le roi Louis XV dans les premières années de son règne ; il resta la propriété de l'Académie jusqu'en 1790. La construction n'en était point neuve, et la correspondance de Natoire, si distrayante par les mille petits sujets qu'il aborde, comme directeur général et régent de cette bande d'écoliers, nous montre que les réparations y étaient à peu près journalières. Clodion, dans la suite de son
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