BACCHANTE A LA GRAPPE
Terre cuite de Clodion.
53o CLODION.
séjour à Rome, faillit être victime d\m accident causé par la chute du plafond de l'atelier qu'il occupait'. Les pensionnaires avaient tous leur logement dans ce palais et c'était là pour eux le sujet de contestations sans fin, de luttes d'influences, et, comme toujours, de plaintes et de récriminations nouvelles de la part du directeur : a Les chambres des pensionnaires occasionnent souvent des « disputes par le choix que chacun prétend en faire. Il serait néces- « saire, pour mettre fin à ces désordres, de m'envoyer un ordre de « votre part (Monsieur le Directeur), auquel ils soient obligés de se « soumettre. » (17 septembre lySg.) D'autre part, il leur était interdit de s'éloigner de Rome, ne fût-ce que pour un jour, et le règlement les contraignait à solliciter l'autorisation du directeur pour découcher. L'autorisation devait même émaner de plus haut, de l'Administration des Bâtiments du Roi, lorsqu'il s'agissait de séjourner dans une ville voisine. Souvent, en effet, des voyageurs étrangers, princes russes, comtes suédois, ou bien des amateurs tels que Mariette, l'abbé de Saint-Non, le duc de La Rochefoucauld et d'autres encore, choisissaient pour compagnons de route un des pensionnaires de l'Académie. Fragonard, Hubert Robert, Taraval, Julien avaient eu la bonne fortune de profiter de semblables propositions, et tout s'était passé pour eux d'une façon régulière. Mais il n'en était pas toujours ainsi, et de plus indisciplinés quittaient l'Académie sans crier gare, comme La Vallée-Poussin, le camarade de Clodion, qui disparaissait subitement un jour à la suite de quelque étranger de condition. On le retrouvait seulement plu-
1. n i3 mars 17G7. — Malgré tout le zèle que j'ai à e'conomiser les dépenses de l'Académie, Monsieur, il en est cependant encore une petite qu'il est indispensable de faire, que nous venons de nous apercevoir, qui est de remettre à un toit qui couvre l'atelier des sculpteurs quelques pièces de bois pour remplacer celles qui sont endommagées et pourries. Le pensionnaire Clodion, qui travaille dans cet endroit, est fort heureux qu'on ait prévenu le danger où il pouvait se trouver. » (Correspondance de Natoire.)
sieurs semaines après, bien dûment installé à Naples, et Natoire réclamait pour lui un châtiment exemplaire '.
Le règlement se montrait d'ailleurs fort sévère, dans son ensemble, à Tégard des jeunes gens entretenus aux frais du Roi à l'Académie de Rome, et ces derniers, comme de raison, ne supportaient qu'impatiemment le joug qu'on leur imposait. L'un des articles des statuts établissait l'obligation pour tout pensionnaire de prendre ses repas au palais Mancini ; le même article, tout en admettant divers cas de force majeure où les élèves étaient dispensés d'y paraître, décidait également qu'il leur serait interdit de réclamer au service de la cuisine le prix de celui auquel ils n'auraient point pris part. Ce petit trafic, plus adroit qu'honnête,- faisait florès, lorsque les ordres supérieurs dont nous parlons vinrent suspendre d'aussi fructueuses opérations. Les pensionnaires ne pouvaient s'attaquer au directeur; ils craignaient également d'importuner l'Administration générale. Aussi rapporteront-ils, dans leur soif de vengeance, toute leur mauvaise humeur sur un agent subalterne, mais plus directement exposé à leurs coups, sur le cuisinier lui-même-. Le mal était de ce côté à l'état aigu, lorsque
1. « 3o octobre 1764. — Je ne dois pas vous laisser ignorer le trait inconsidéré que vient de faire le sieur Poussin. Il est parti pour aller à Naples avec un comte suédois, sans en donner avis. Comme ils n'ignorent point tous (les pensionnaires) qu'ils ne peuvent faire ce voyage qu'à la fin de leur temps, selon l'ordre que vous m'avez prescrit (et même lorsqu'ils ne découcheront qu'une nuit pour aller aux environs de Rome, il faut qu'ils me demandent la permission), il est de conséquence, Monsieur, pour le bon exemple, que le sieur Poussin soit réprimandé de sa témérité. » (Correspondance de Natoire.)
2. « 5 avril 1764. — ■ La situation où nous nous trouvons à Rome par le vivre occasionné par la disette, une famine qu'on est à la veille d'éprouver par le blé qui a manqué, la dépense est presque triplée. Le cuisinier de l'Académie ne veut plus rien servir; j'aurais de la peine à en trouver un autre, attendu qu'il n'a point de profit, tant s'en faut, que ce pauvre homme est endetté. Les discussions journalières qui régnent entre ledit cuisinier et les pensionnaires me forcent à avoir recours à vous pour que ce nouveau venu puisse résister et que tout soit en règle. » (Correspondance de Natoire.)
Clodion prit place à la table de TAcadémie; si cette question, en apparence futile, intervient ici et s'impose, pour ainsi dire, au récit, c'est en considération de l'importance toute spéciale que lui attribue la correspondance de Natoire avec la Direction générale et M. de Marigny. C'est aussi parce qu'elle donne une idée juste de ce qu'était le gouvernement d'une semblable colonie, turbulente et frondeuse, au sein de laquelle on devait recourir nécessairement aux articles les plus rigoureux du règlement, maintenir fermes les principes d'autorité, afin d'y posséder le bon ordre. Un vent de révolte soufflait dans cette minime annexe de la France, aussi puissant déjà que dans le reste du pays; les idées du jour y faisaient sans cesse de nouvelles recrues et préparaient à Rome môme, dans la ville du catholicisme, dans le palais du Roi très chrétien, le scandale de Mouton. Cette lutte retentissante de Natoire et de son pensionnaire, du directeur et de l'élève, se termina, comme on le sait, à la grande joie de la galerie par le triomphe de ce dernier. La situation de directeur à l'Académie de France à Rome présentait donc, à la vérité, quelques inconvénients'. Elle paraît moins enviable encore lorsqu'on fait le relevé jusqu'au détail de toutes les difficultés de moindre importance auxquelles le titulaire de cet emploi avait journellement à pourvoir. Et d'abord, les médiocres conditions d'hygiène où se trouvaient les pensionnaires et qui provoquaient toutes sortes de fièvres et de maladies aggravées encore dans la suite par l'incapacité des médecins et l'insuffisance des secours. Puis, les embarras qui découlaient naturellement du trop grand éloignement de la mère patrie ; les inexactitudes dans les correspondances, qui souvent ne parvenaient pas à destination; les retards plus graves encore dans l'arrivée des pensionnaires, que l'on croyait perdus en route, que l'on réclamait de toutes parts, et
I. Voy. la Correspondance du Directeur général des Bâtiments du roi, 1781-83. Lettres à Vien et à Lagrenée.