‹ Les Adam et ClodionChapitre 95 sur 177 · I. Probablement Francesco Mola · texte numérisé non relu

I. Probablement Francesco Mola

marqua aussitôt au chef de rAcadémie la satisfaction que lui causait cette nouvelle :

24 août 1760, Compicgne.

Vous m'avez déjà informé, je crois, du dessein où était M. le duc de la Rochefoucauld d'employer le sieur Clodion à exécuter pour lui un groupe de moyenne grandeur. Je suis ravi qu'il l'ait effectué.

Quel était le sujet de ce groupe et qu'est-il devenu? Le duc de la Rochefoucauld avait-il persisté jusqu'au bout dans sa résolution et l'avait-il fait exécuter au sculpteur? Il n'en est plus parlé dans la correspondance de Natoire. D'autre part, il n'existe aucun renseignement, soit dans les livres spéciaux, soit dans les publications du temps, soit même aux Archives, qui réponde à cette question. D'autres ouvrages, qu'il produisit pendant son long séjour à Rome, sont plus connus par les catalogues des grandes ventes de la fin du xvin" siècle ; on en trouvera plus loin l'énumération à peu près complète.

Cependant le temps que Clodion devait passer à Rome comme élève de l'Académie s'avançait fort au moment où l'on donnait sur son compte les notes favorables que l'on vient de lire. Son inscription sur les registres d'entrée datait du 25 décembre 1762, et, les règlements fixant à quatre années exactement le séjour des pensionnaires au palais Mancini, sa place était déjà assignée à un-autre protégé du roi. Natoire, qui avait montré pour lui des dispositions bienveillantes, voulut probablement le retenir et le faire bénéficier de quelques exceptions que le Directeur général admettait à l'égard des élèves les plus méritants. En principe, d'après les statuts établis, l'Académie de Rome ne donnait l'hospitaUté qu'à douze élèves, ainsi que nous l'avons déjà expliqué dans l'étude précédente relative aux Adam, qui se renouvelaient par un roulement établi sur les bases suivantes : séjour de quatre années pour chaque pensionnaire et remplacement annuel de la moitié du personnel, soit donc

de six pensionnaires, par un égal contingent envoyé de la métropole. Mais nombre de causes diverses y créaient des vacances inattendues : les maladies d'abord, Fincompatibilité des santés avec le climat de l'Italie, puis encore les renonciations de certains sujets, qui préféraient Paris à Rome et ne pouvaient se décider à se mettre en route. Les vides ainsi produits étaient comblés soit par d'autres pensionnaires, soit par des prolongations accordées à ceux qui avaient fini leur temps, que le régime de l'École séduisait et qui désiraient y continuer leurs études. Mais lorsqu'en 1766 Clodion formulait une demande discrète en ce sens, les cadres se trouvaient au grand complet et les placets affluaient si abondamment à la Direction générale des Bâtiments du Roi, que M. de Marigny écrivait, à la date du 3 août ij36 : « On demande trop souvent des « prolongations, et, à force de les accorder, l'ordre ordinaire sera « interrompu. Ainsi, néant pour Sané. »

Clodion pressentant, d'après cet avis, un refus non moins catégorique, retira sa demande et se prépara à quitter l'Académie, mais non point le séjour de Rome, Sa résolution bien arrêtée sur ce point ne faisait de secret pour personne. Natoire en parlait comme d'un fait acquis. « Je crois que les sieurs La Vallée- « Poussin et Clodion, qui sont sur la fin de leur temps, resteront, '( après qu'ils seront sortis de pension, encore quelque temps à « Rome (16 octobre 1766). »

Et, deux mois plus tard : <( Les sieurs Poussin, Sané et Clo- « dion, qui sont remplacés par les nouveaux pensionnaires, resteci ront encore à Rome pour laisser passer la mauvaise saison ; '( vous (M. de Marigny) voulez bien que ce dernier jouisse de la « pension jusqu'à ce que le sieur Boucher soit arrivé. Il vous « demande cette grâce (10 décembre). » Cette deuxième lettre porte

I. Sané, dont parle cette lettre, un des collègues de Clodion, venait de solliciter une de ces prolongations.

en marge et en regard de la dernière phrase, de la main même du Directeur général des Bâtiments du Roi, le mot « Bon )>.

L'avantage était inespéré et de nature à consoler Clodion de Téchec de ses autres propositions. Il put même se flatter avec une apparence de raison que cet intérim se transformerait peu à peu pour lui en une véritable prise de possession des droits du nouveau pensionnaire. Pendant longtemps, en effet, on ne reçut aucune nouvelle de Boucher ; les lettres qui lui étaient adressées de Rome restaient sans réponse. Qu'était-il devenu? Avait-il renoncé à l'Italie, ou trouvé en France des offres assez avantageuses pour le faire hésiter sur le parti qu'il voulait prendre? Déjà on le disait passé au service du duc de Choiseul. Avec quelle joie anxieuse Clodion voyait les jours succéder aux jours et les mois aux mois, sans que cet enfant prodigue donnât de ses nouvelles ! Cette illusion cessa le jour où l'élève retardataire se présenta à l'Académie pour s'y faire installer, au mois de juin de l'année 1667, ainsi qu'en fait foi l'avis suivant : « Le sieur Boucher, sculpteur, est arrivé « hier, premier jour de juin, pour remplir la place de pensionnaire. « Il s'est arrêté six mois dans une terre de M. le duc de Choiseul « pour y travailler ; ses camarades de voyage, par conséquent, sont « à Rome six mois avant lui, qui sont le sieur Alizard, peintre, et « Heurtier, architecte. Le sieur Clodion a profité de ce vide, « comme vous avez bien voulu lui en donner la permission. Sou- « haitez-vous, Monsieur, que le dernier venu ne commence à « compter son temps de séjour à Rome que du moment qu'il y « est arrivé, ou bien de celui de l'arrivée de ses deux confrères « qui ont six mois avant lui ? »

Le sort en était jeté; il fallait céder la place et chercher dans Rome un autre abri. Nous ne savons en quelle partie de la ville l'artiste alla porter ses pénates, peut-être dans le même logis que son ami La 'Vallée-Poussin, à la via Condotti, sur la paroisse

Saint-Laurent in Lucina. 11 quittait avec regret TÉcole, ce coin de terre française dans le pays italien où il avait vécu pendant plus de quatre années. Comme tout cela avait passé vite dans le travail consciencieux de chaque jour, dans le contact incessant des merveilles de l'antiquité, qui le passionnaient encore comme au premier moment, dans ces habitudes de camaraderie que l'éloignement du pays natal rend plus intimes, dans cette confraternité intelligente avec de bons amis qui seront plus tard de grands artistes, Boizot, Houdon, Berruer, Guyard, Le Brun, Lagrenée, Hubert Robert, Taraval, Restout, Durameau, Julien, La Vallée- Poussin, Peyre, Cherpitel, Le Roy, Gondoin! Assurément, le fait de quitter le palais Mancini n'interrompait point des relations aussi solides; mais il n'en fallait pas moins renoncer, malgré tout, à cette vie en commun pleine de charmes et si propre à exciter ainsi qu'à entretenir l'émulation.

Des considérations de tout genre avaient déterminé Clodion à différer son retour en France. Il n'obéissait pas uniquement à son goût déclaré pour le beau ciel d'Italie, les agréments de la vie romaine et la liberté de son existence ainsi passée loin de tout contrôle, loin de toute entrave. Il songeait à sa fortune, à son avenir. Il savait que Rome servait encore de lieu de réunion à tout ce que l'Europe comptait d'éclairé dans les arts, parmi les amateurs illustres et puissants ; que son antique influence réussissait à balancer quelquefois l'influence alors rivale et déjà prépondérante de Paris, cet autre foyer artistique. Il avait appris par maints exemples qu'à Rome l'embauchage des artistes s'opérait journellement au nom des cours étrangères de Russie, de Pologne, de Suède, d'Allemagne, et jusqu'à celle du Grand-Seigneur ; que les peintres, les sculpteurs, les architectes français passaient les premiers dans ce choix; que le goût de notre nation jouissait dans toute l'Europe d'un merveilleux crédit, plus assuré, plus réel, plus incontesté

llrlidu- Duiardin ,

LE BAISER DU SATYRE Groupe en terre -cuite, par Clodion.

qu'il ne l'avait été du temps du grand roi lui-même et de toute sa puissance. Combien de ses camarades, moins laborieux que lui et moins bien doués, étaient poursuivis, obsédés des offres les plus brillantes : Le Brun, dont le nom n'arriva jamais à la célébrité, que la reine de Pologne faisait pour ainsi dire enlever de Rome de vive force; Boizot, chez qui les intermédiaires de la czarine multipliaient les commandes ; Guyard, que la duchesse de Parme attachait à son service, et bien d'autres exemples fameux, Falconet à Saint-Pétersbourg, Saly à Copenhague, La Datte à Turin, et son frère, son propre frère, Sigisbert Michel, à Berlin! Pour tous, on avait jeté des ponts d'or, devant tous on avait asservi et humilié l'élément indigène. Pourquoi donc n'aurait-il pas compté sans trop de présomption sur une fortune semblable à la leur? Elle aurait pu lui venir, comme à ses camarades, du côté de la Russie. Son exécuteur testamentaire, le sieur Dingé, qui a bien connu le détail de sa vie, le dit formellement : « Pendant son séjour à Rome, ses « productions étaient achetées avant même qu'il les eût finies. Il « travailla beaucoup pour l'impératrice Catherine II, qui tenta en « vain de l'appeler dans ses États. » Clodion ne répondit point aux offres de la Sémiramis du Nord. Dingé nous donne le secret de cette résolution dans la suite de sa citation : « Ses oeuvres, dit-il, « étaient achetées par les amateurs avant même qu'il les eût finies. » Il faisait donc simplement preuve d'un peu de bon sens en s'en tenant au présent et en ne lâchant pas, suivant le précepte de la fable, la proie pour l'ombre. Une heureuse occasion semblable à celle qu'il dédaignait en ce moment pouvait et devait raisonnablement se présenter dans la suite, tandis qu'il n'était pas assuré de retrouver à un autre moment la célébrité toute neuve et vivace qui se faisait autour de son nom. Aussi, sans abandonner ce rêve des succès lointains, il s'attachait pour l'instant à ce sol de Saint-Pierre, du Colisée, du Vatican, du Quirinal, du Corso, des

palais et des innombrables églises, à ce sol de la ville et de Tart éternels.

Cependant une proposition, 'partie cette fois de la Lorraine, aurait pu l'amener à modifier ses plans. Il s'agissait, à cette date, d'élever dans Nancy un monument à Stanislas, mort, comme on le sait, deux années auparavant, à Lunéville, des suites d'un terrible accident. On cherchait un homme expérimenté à qui remettre le soin de ce grand ouvrage, et autant que possible un artiste né dans le pays, lorsque le lieutenant général, M. Durival, mit en avant le nom de Glodion. Il appuyait cette candidature par des considérations fort honorables pour le jeune maître. « Mon protégé, disait-il, est le « petit-fils de MM. Adam et se montre dès à a présent au moins aussi habile qu'eux'. » Mais le projet avorta, et l'ex-pensionnaire du roi se prit d'un redoublement d'affection pour l'Italie. Il ne fallut rien moins afin de l'en tirer qu'un ordre formel de la Direction générale, lui prescrivant de rentrer sans délai à Paris. Le gouvernement entendait être obéi, les artistes le savaient et peu résistaient à une injonction aussi nettement formulée. Ce fut trois ans et demi après sa sortie de l'Académie qu'il reprit le chemin de la France. Natoire, parlant une dernière fois de son élève, écrivait à M. de Marigny, le 27 février 1771 : « Le « sieur Clodion se détermine enfin à retourner en France, après « neuf années de séjour à Rome. C'est un sculpteur qui, partout « où il se trouvera, se fera estimer avec distinction pour son talent. « Étant pensionnaire, il a rempli cette place avec honneur et y a « fait beaucoup de progrès. J'espère qu'il méritera vos bontés. « Il partira au commencement du mois prochain; je lui donnerai « la gratification ordinaire de 56 écus pour son voyage. » A cette communication le Directeur général répondait en termes obli-

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