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Lettre de l'abbé de Siran au comte de Bannes, p

LES ÉLECTIONS DE 1 789 EN GEVAUDAN 3û,

« Comment ? je ne suis pas logé de niveau avec lui « sur le même palier et sans autre distinction que la « chambre à gauche ? » On lui fait observer qu'à la différence de trois ou quatre marches près, il est mieux logé que le prélat : « Je veux, dit-il, une cham- « bre accolée à la sienne, sinon je pars. » L'hôte effrayé entre en composition : on ouvre l'appartement de l'évêque ainsi qu'un autre contigu, on mesure, on enlève une cloison mobile, on fait un appartement de même grandeur ; le baron attrape même par un heureux hasard la droite sur l'évêque et la garde sans protester.

C'est à l'hôtel du Juste qu'il eut une première escarmouche avec l'abbé de Siran. Dans un repas donné au mois d'août par les députés de la province, le marquis de Bermond, éloigné de M. de Bannes et sans lui adresser la parole, se permit d'observer honnêtement « que les ving-trois barons de Languedoc « ne sauraient représenter aux Etats le corps de la « Noblesse, n'ayant reçu d'elle aucun mandat. » Aussitôt le baron de crier : « Je la représente depuis « longtemps et je continuerai à la représenter malgré « elle. D'ailleurs ce n'est pas le lieu d'élever de « pareilles disputes.

— Pardon, dit l'évêque de Comminges, président de la députation, c'est vous, M. le baron, qui avez pris M. de Bermond sur le temps et sur le mot. »

L'abbé de Siran intervint alors : « Il me semble, « M. le baron, qu'en voulant représenter la Noblesse « malgré elle, suivant vos propres expressions, vous « avez prononcé contre votre système ; et puis, en « 1767, en exigeant des preuves d'origine militaire « et de l'année 1400, on a exclu une grande partie

LES PRELUDES

« de la Noblesse et on a élevé un mur entre elle et « les barons. »

A ce coup, M. de Bannes resta court. « Prenez « garde, lui souffla l'évêque de Comminges, ce n'est « là qu'un sophisme » ; mais cet avis ne le remit pas en selle. Le prélat ajouta finement : « Il est vrai « que les familles qui ne sont pas de 1400 n'en seront « jamais », et le débat prit fin. L'abbé de Siran ne l'avait ni commencé ni soutenu seul, et il n'avait pas dépassé les droits de la libre et honnête discussion.

Trois mois après, le dimanche 3o novembre, à six heures et demie du soir, il conversait à Versailles, dans l'Œil-de-Bœuf, avec un archevêque, un officier général, baron de Languedoc, et un ecclésiastique attaché à la cour. Survient M. de Bannes ; Siran le salue, comme les autres, d'un « Bonsoir M. le baron. » Celui-ci répond seulement d'un léger signe de tête. « Savez-vous l'époque des Etats de Languedoc ? » lui demande l'archevêque.

— Elle n'est pas encore déterminée.

— Mais M. l'abbé de Siran vient de me dire qu'elle est fixée au 8 janvier. »

Alors le baron, les yeux sur l'abbé, dit avec humeur : « C'est là que nous verrons nos rebelles ; qui sait à quoi aboutiront leurs clameurs ? Pour moi, je m'en moque, pourvu qu'on me rende les quatre-vingt mille livres que j'ai données pour ma baronnie.

— Gardez-vous bien de faire une pareille offre, répliqua l'archevêque ; ce doit être un pis aller ; on vous prendrait bien vite au mot.

— Oui, j'entends bien auparavant défendre mes droits », dit le baron, en se contredisant ; puis, levant la tête et fixant les yeux sur l'abbé, il ajouta : « Malgré

nos boute-feux, le roi en décidera et un arrêt du conseil ».,

Siran provoqué se défendit :

« Le roi, dit-il, en statuant lui-même sur ce qui concerne son autorité, ne prétend pas décider arbitrairement sur les droits de la nation et des provinces. Ce sera à celle du Languedoc elle-même à prononcer sur un objet de cette nature. Si cette cause est portée au conseil, ce ne sera pas sur le vœu seul de quelques barons qu'on la jugera ; la Noblesse et tous les intéressés seront entendus.

— Vous n'êtes qu'un drôle, un polisson, un brouillon, un prestolet, un moine défroqué, oui, un moine défroqué. C'est vous, moine défroqué, qui êtes le moteur de toute la fermentation du Languedoc, h

Etonné de ces injures et des gestes menaçants faits par un militaire à un ecclésiastique dans un lieu rempli de la majesté royale, l'abbé de Siran se tut. L'archevêque écarta le fougueux baron, et l'officier général, prenant l'abbé par la main, l'emmena dans la galerie.

L'affaire devint publique. Siran ne pouvait demander réparation ni par les armes : « son habit arrêtait son bras • ; ni par les tribunaux : les témoins ne voulant pas de procédure. Le 6 décembre, il écrivit à l'insulteur une longue lettre, qui devait être publiée, à moins de réparation convenable; mais il attendit vainement et en appela au public.

Outre les incidents ci-dessus racontés, l'abbé releva en passant une insinuation malveillante. Sortant de l'Œil-de-Bœuf, M. de Bannes aurait marqué son étonnement que le Gévaudan eût député et chargé de ses intérêts un homme aussi connu dans la province.

42 LES PRELUDES

« Depuis vingt ans, répond l'abbé, que j'habite le « Gévaudan et que j'y exerce les fonctions de grand « vicaire, j'ai été chargé successivement et suis encore « chargé d'affaires très importantes »» ; puis, supposant fièrement à son adversaire : « Qu'il y a loin, « s'écrie-t-il-, de votre députation à la mienne ! Le « hasard vous a placé parmi les Notables du royaume, « représentant illusoire d'une province, baron par la « grâce du roi, à l'aide de quatre-vingt mille livres « de finance et de quelques plus ou moins longues « suites d'aïeux du nom de Bannes ; tandis que j'ai « pour moi une élection libre, des pouvoirs en forme, « et je n'en use qu'au gré et pour l'avantage de tout « le pays que je représente. »

Ensuite il raille agréablement la verdeur de son langage, « ...étonné qu'un homme qui fait gloire de « mépriser le Tiers-Etat parle avec autant de facilité « la langue grossière de la classe la plus avilie de « cet ordre » ; il lui rappelle l'exemple généreux du Parlement de Paris, qui, à l'unanimité de quatrevingt-sept voix, vient de sacrifier ses privilèges à la nation, et lui jette enfin ce cri éloquent : « Puissiez- « vous l'imiter et comme notable à Versailles et comme « baron aux Etats ! So}rez partout citoyen et j'oublie « vos outrages l. »

Cette lettre piquante et habile fit du bruit « dans « les sociétés de la cour, de la ville et jusqu'en pro- « vince. » A Montpellier, où se tenaient les Etats du Languedoc, on la lut dans un salon devant quarante personnes : « Cent coups de bâton, dit un jeune « beau Rhodien », sont la seule réponse à faire.

— C'est chose facile à dire, reprit un officier;

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