Lavisse. Histoire de France, tome II, passim
une juridiction civile, malgré la présence d'un comte impérial dans la cité.
Enfin, lorsque l'œuvre de Charlemagne périt aux mains de faibles successeurs et que, des lambeaux de l'empire, chaque seigneur féodal se taille un héritage, le Gévaudan n'échappe pas au sort commun, et les comtes s'habituent aisément à gouverner en propriétaires un pays qu'ils avaient jusque là administré au nom du roi. A la fin du Xe siècle, en 998, la fondation du monastère bénédictin de Langogne nous révèle l'existence et la puissance d'Etienne, vicomte du Gévaudan. Divers hommages, prêtés durant le XIe siècle, établissent la suzeraineté des Bérenger, vicomtes du Gévaudan et de Millau, qui ne tardèrent pas à devenir, par d'heureuses alliances, vicomtes de Lodève, comtes de Provence, comtes de Barcelone et enfin rois d'Aragon *. Or, pendant qu'ils poursuivaient leur haute fortune vers des terres riches et ensoleillées, le Gévaudan, pauvre et froid, devenait toujours plus lointain et moins intéressant. Mais là, Pévèque restait, qui, en cet éloignement des vicomtes et dans la défaillance du pouvoir central, reprit avec plus de force et d'autorité qu'au temps des Barbares son rôle de « défenseur » et devint « le juge de paix armé » contre les pillards féodaux. C'est alors, au début du XIIe siècle, qu'apparaît la paixade, contribution de guerre pour le maintien de la paix, confiée à l'évêque de préférence à tout autre seigneur laïc, que la gestion de pareille affaire générale n'aurait pas manqué de tirer hors de pair 2.
1. Bulletin Lozère 1914. Ch. Porée, Les évêques-comtes du Gévaudan, p. 347.
2. Arch. Lozère, G 29. D'après le compois de la paixade ou de la paix, les évêques de Mende levaient chaque année 1 sou pougeois sur chaque chef de famille, 2 sous par paire de bœufs
Mais les raisons qui firent de l'évêque le trésorier de la paixa.de en firent insensiblement le chef, et voilà comment, semble-t-il, le successeur de saint Privât, pris d'ordinaire parmi les grands, fort de sa double autorité religieuse et politique, riche des biens de l'Eglise et de son propre patrimoine, reconnu aux heures de crise gérant des intérêts communs, acquit peu à peu dans un petit pa}^s infertile, partant peu convoité, un pouvoir politique prépondérant.
Ce pouvoir n'était pas pourtant incontesté, car du sol gévaudanais croissait aussi peu à peu une noblesse impatiente de la puissance épiscopale. En 1161, Aldebert III ne laissa pas de s'inquiéter sérieusement des progrès de cette féodalité laïque ; prenant un grand parti, il alla en France rendre hommage au roi et se mettre habilement dans la mouvance d'un suzerain plus fort. Louis VII accepta ce vasselage inattendu, qui laissait rayonner sa puissance sur des terres nouvelles ; mais, en échange, il consacra officiellement le pouvoir temporel de l'évêque Aldebert.
Au nom de la sainte et indivisible Trinité. Amen.
« Nous, Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Aldebert, vénérable évoque du Gévaudan, et à tous ses successeurs à jamais. Aucun de nos contemporains n'a mémoire qu'un évoque du Gévaudan soit venu à la cour des rois de France, nos prédécesseurs, ait reconnu leur puissance et leur ait fait acte de fidélité. Quoique tout ce pays, d'accès difficile et montagneux, ait toujours été en la puissance des évoques, non seulement pour porter des censures ecclésiastiques, mais encore pour juger les coupables par le glaive, l'illustre évêque Aldebert, pensant avec religion que la justice du glaive matériel regarde le
et sur chaque mulet, G deniers sur chaque bœuf non employé au labourage, 1 obole par brebis, chèvre ou pourceau, le tout pour entretenir la force armée qui maintenait la paix dans le diocèse.
sceptre royal, est venu vers notre Sérénité à Paris, et la, en présence de. toute notre baronnic, a reconnu que son évêché était dans la mouvance de notre couronne, et, la main sur le saint Evangile, a solennellement prêté serment de fidélité à Nous et à notre royaume. Mais Nous, ne voulant pas profiter de cet acte à l'avenir pour diminuer ou enlever quoi que ce soit de la puissance qu'il a eue jusqu'ici, Nous déclarons à tous, présents et à venir, que Nous accordons pleinement à l'Eglise du glorieux martyr Privât et à tous les évêques, successeurs canoniques de notre vénérable ami Aldebert, tout le pays de Gévaudan soumis à sa juridiction épiscopale, avec tous les droits royaux appartenant à notre couronne ; et, pour qu'ils l'aient en franche et paisible possession à jamais, Nous confirmons ce don de notre autorité royale. Pour qu'aucun de nos successeurs n'essaie de faire dommage et violence à la paix et tranquillité de ladite Eglise, dans notre bienveillance royale, Nous lui octroyons liberté et franchise de toute exaction.
Fait à Paris, l'an 1161 de l'Incarnation du Seigneur, etc. 1. »
Il a paru bon de citer in extenso ce document bien connu ; c'est vraiment la « Bulle d'or », sans doute à cause du sceau doré qui pend au parchemin, mais pour d'autres raisons encore : par elle le pouvoir de fait et de droit coutumier devint pouvoir de droit écrit ; par elle il resta debout au milieu des ruines de la féodalité politique, et, pour le renverser, il ne fallut rien moins que l'orage de 1789.
La haute diplomatie d'Aldebert III mit bien la puissance de l'évêque hors des atteintes de la noblesse gévaudanaise, mais non pas du « trop de zèle » des officiers royaux. Le traité de Corbeil (i258) ayant définitivement acquis à la couronne la vicomte de Grèzes, « le Gévaudan eut dès lors deux maîtres, le roi
î. ÀTcfa. Lozère, G2).
« et l'évêque, ce dernier le plus influent dans le pays. « Soucieux d'étendre les prérogatives royales, les « officiers de la sénéchaussée de Beaucaire,dont rele- <( vait la vicomte de Grèzes, tentèrent de porter « atteinte aux privilèges épiscopaux. Philippe le Bel « mit fin à de longues et délicates contestations par « le Paréage de 1307, qui, maintes fois confirmé par « ses successeurs jusqu'à la Révolution, doit être « considéré comme la charte constitutive du Gévau- « dan aux temps modernes *. »
Ce pacte, conclu entre Philippe IV et Guillaume Durand II, accorda à l'évêque le droit de battre monnaie de billon et d'argent pour tout le diocèse avec le titre de comte de Gévaudan, quoique la moitié du pays appartînt au roi de France. Le sol fut divisé en trois parts: le domaine du roi, celui de l'évêque et la terre commune. Cette division commanda naturellement l'organisation de la justice : un bailli royal à Marvejols, ville du roi; un bailli épiscopal à Mende, ville de l'évêque, et une cour siégeant alternativement à Mende et à Marvejols.
Le bailliage du Gévaudan était composé d'un bailli et d'un juge ordinaire, exerçant leur juridiction au nom de l'évêque et du roi et nommés par eux ou leurs délégués. A défaut d'entente, ils étaient choisis une année par le roi ou son sénéchal de Beaucaire et l'autre année par l'évêque, la nomination étant toujours faite au nom des deux pariers. Le bailli et le juge ordinaire choisissaient à leur tour les sousviguiers, les geôliers et autres officiers de justice.
Il y avait à la cour commune un notaire royal et Un
1. J. Roucaute, Un pays de la France centrale aux temps de la Ligue.
notaire épiscopal pour rédiger les actes et percevoir les revenus. Les geôles, les fourches patibulaires, les piloris étaient construits à frais communs, et, quatre fois par an, le bailli, le juge et les deux notaires devaient rendre compte de la moitié des dépenses et des recettes à l'évêque, en Gévaudan, et au sénéchal de Beaucaire, où il voudrait. Au-dessus du juge ordinaire et du bailli siégeait un juge d'appel, qui rendait, au nom du roi et de l'évêque, des jugements, dont on ne pouvait appeler qu'au roi, à Beaucaire ou à Paris. Pour marquer la dualité des pouvoirs, le sceau du bailliage du Gévaudan était frappé aux armes de Pévêque et du roi *.
Ainsi allèrent les choses jusqu'à la veille de la Révolution. Mais en 1786, le syndic du pays, inspiré par l'évêque, présenta au roi une requête tendant à ce que la séance royale du bailliage de Gévaudan fixée à Marvejoîs fût supprimée et confondue avec la séance épiscopaîe de Mende. Le 20 décembre 1788, les commissaires du diocèse, toujours par la même inspiration, approuvèrent une délibération, qui proposait au roi un plan nouveau : la cour épiscopaîe séant à Mende, la cour royale séant à Marvejoîs et la cour commune, séant alternativement dans la ville de l'évêque et dans la ville du roi, seraient supprimées ; une seule cour siégerait à Mende à perpétuité, avec un bailli d'épée, neuf juges, un greffier en chef, douze procureurs et quatre huissiers, en tout vingt-sept charges ou offices, avec finance partageable entre le roi et l'évêque ; les sujets seraient présentés par l'évêque et nommés par le roi.