LE CAPITAINE RENARD
Le capitaine Renard est brun, petit, avec un peu d'embonpoint.
Il est né à Lamarche, dans les Vosges^ 3I a fait ses études au lycée de Nancy.
Il entra à l'Ecole polytechnique en 1866, en sortit officier du génie et resta à l'École d'application de Metz jusqu'en 1870.
Il fit la campagne de l'armée de la Loire, appartint à l'armée de Bourbaki, et l'armistice le trouva lieutenant du génie à Besançon. Enfin, plus tard, en 1877, il fut appelé à diriger
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l'atelier d'aérostation militaire de Meudon (1).
Le capitaine Renard a toujours été porté vers Tétude et la pratique des moyens de locomotion les moins en usage. Il était autrefois un vélocipédiste des plus distingués, faisant volontiers ses 60 kilomètres en guise d'absinthe. Tl fit même, un jour, un mémoire sur un vélocipède de son invention à une seule roue.
C'est un musicien consommé et compositeur par dessus le marché. Ses anais se souviennent d'un opéra comique dont il avait fait paroles et musique, intitulé : la Bataille des Thermopyles. Le père Léonidas, recevant le rapport journalier, détaillait l'allégro militaire suivant :
C'est tous les jours quif-quif La situation de Teffectif.
(I) Le Gaulois, 23 août 1884.
Le chœur final était aussi d'un grand effet
Rappelons-nous ces trois cents Spartiates, Qui sayaient si bien se dél>attre {bis) Qu'il n'en est pas resté un seul Qui n'se soit fait casser la gueule, etc.
Le capitaine Renai'd eut aussi toujours les plus grandes dispositions pour la science mécanique, ce qui lui permettait quelquefois de résoudre Jes problèmes les plus abracadabrants. Un exemple :
Étant à l'École de Metz, il fit un jour, avec quelques camarades, une véritable escapade, un voyage à Bruxelles. Dieu sait si on s'amusal Mais, hélas I il y eut un revers à la médaille :
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on fut pincé au retour et puni de quinze jours de prison.
Le jeune Renard ne se déconcerta pas et trouva le moyen de sortir à travers les barreaux de fer qui garnissaient les fenêtres; grâce à ce procédé, les prisonniers pouvaient prendre autant de liberté qu'ils voulaient. Le plus fort, c'est que l'autorité, ayant eu vent de la chose, chercha à savoir comment on s'y prenait pour s'envoler et ne put jamais le découvrir. Le système était des plus simples : grâce à un assemblage de boulons et d'écrous^ on rapprochait, à l'aide d'une clef anglaise, deux barreaux jusqu'à refus; on rapprochait de la même façon les deux voisins et on créait ainsi, entre les couples de barreaux, un espace suffisant pour le passage d'une personne. Lés boulons enlevés, les barreaux reprenaient d'eux - mêmes leut position primitive , sans laisser la moindre trace d'évasion ; . . .
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Actuellement, le capitaine Renard habile dans rimmense domaine de Chalais, avec son frère et sa belle-sœur: son frère, M. Paul Renard, est chargé du service du génie proprement dit, c'est-à-dire de la construction et de l'entretien des bâtiments militaires.
On se rappelle l'accident dont fut victime cet officier lorsqu'un générateur d'hydrogène fit explosion, et le blessa lui et plusieurs soldats.
Le capitaine Renard sort rarement de Chalais, dont il n'aime guère faire les honneurs aux personnes qui s'intéressent aux progrès de l'aéronautique : la passion qu'éprouve le capitaine pour les ballons se traduit par une grande défiance pour les ballonniers : il craint que ses découvertes ne soient déflorées par d'autres.
En 1878, M. Henry Giffard avait invité les membres de h commissioi^ d'aérostatioi^ ^
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visiter son grand ballon captif: le capitaine Renard écrivit au célèbre ingénieur. « Vos appareils sont copiés sur les miens ; une visite à votre ballon n'a donc pas d'intérêt pour moi... »
On sait d'ailleurs que tous les inventeurs sont particulièrement jaloux de leurs découvertes : or, le capitaine Renard est l'invention personnifiée ; il est de ces hommes qui inventeraient sur leur lit de mort.
En décembre 187S, dit le Petit Parisien^ le ballon l'Univers, contenant Godard, le colonel Laussedat et plusieurs officiers, dont le capitaine Renard, s'élevait de Vincennes par un temps favorable Une bourrasque survient, le ballon est déchiré. La vitesse de la descente s'accélère, devient vertigineuse. On va périr. Cependant Godard jette hâtivement tout son lest. Cette mesure sauve la vie des voyageurs; tous sont blessés grièvement. Pour
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sa part, le capitaine Renard a un bras cassé et une côte enfoncée. Mais voici le détail curieux :
Pendant la descente, le capitaine, dans Tintention de sauter à terre aussitôt que possible, s'était assis sur le bord de la nacelle, les jambes pendantes, la tête penchée en avant pour guetter le moment favorable. Dans cette position, il reçut dans la figure une multitude de grains de sable fin.
Sur son lit d'hôpital, cette circonstance lui revint. D'où diable pouvait venir ce sable?
Parbleu! c'est celui de Godard, qui, mince et léger, descendait à la fin de la chute moins rapidement que le ballon lui-même. Et làdessus voilà l'esprit de notre blessé au travail. Deux jours après il inventait un élévateur à grains dans lequel le blé, l'orge où les céréales à élever sont mus par un courant d'air.
C'est cet élévateur qui est employé depuis
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quatre ans par la Compagnie générale des Voitures, pour emmagasiner la nourriture de ses douze mille chevaux, dans la manutention modèle que M. Bixio a fait élever à Montmartre.
N'est-il pas réellement curieux de voir le microbe de Tinvention poursuivre le capitaine jusque sur son lit d'hôpital? Voilà une histoire qui distance de plusieurs longueurs celles que l'on raconte sur les inventeurs du nouveau monde et sur l'illustre Edison luimême.