CHAPITRE VIII
LA DEUXIÈME COMPAGNIE ET l'ÉCOLE DE MEUDON.
Le nouveau lieutenant allait rejoindre à Paris une seconde compagnie qui venait de se former.
Les premiers succès de Taérostat dirigé sur l'armée du Nord avaient vivement frappé le Comité de salut public, qui s'était résolu à compléter l'organisation de Taérostation militaire en créant cette deuxième compagnie par décret du 23 juin 1794, et en fondant définitivement t Ecole natio7iale aérostatique de Meudon,
Voici du reste le texte même du décret du 31 octobre 1794 instituant cette école sous la direction de Conté :
4 Le Comité de salut public, considérant que le service des aérostiers exige des connaissances et une pratique dans les arts, que l'on ne peut espérer de réunir qu'en préparant par des études et des exercices appropriés les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service et en étendre les ressources, soit auprès des armées où l'expérience a constaté déjà son utilité, soit par l'application que l'on peut faire de ce nouvel art pour le figuré du terrain sur les cartes, « Arrête ce qui suit :
« Art. 1". — Il sera établi, dans la maison nationale de Meudon, une école d'aérosticrs dans laquelle, indépendamment des exercices pour les former à la discipline militaire, et des travaux de construction et de réparation des aérostats auxquels ils seront employés, ils recevront des leçons de physique générale, de chimie, dé géographie et des différents arts mécaniques relatifs à l'aérostation.
« Art. 2. — Cette école sera composée de soixante aérostiers, y compris ceux déjà reçus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le
Un aérostier.
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Comité avait été chargé de former. Ils seront logés dans la maison nationale de Meudon qui leur sera désignée ; ils auront le même uniforme que celui qui a été réglé pour la deuxième compagnie d^aérostiers, et recevront également la solde de canonniers de première classe.
« Art. 3. — Les soixante aérostiers seront divisés en trois sections, chacune de vingt hommes. ^
« Art. 4. — 11 y aura pour chaque section un officier ayant le grade de sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimilés aux officiers d'artillerie du même grade et jouiront des traitement et solde qui leur sont attribués.
<t Art. 5 . — L'école des aérostiers aura pour chef un directeur chargé de diriger les opérations de construction et de réparation des aérostats, de régler et ordonner les exercices et manœuvres et de maintenir Tordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des armes et poudres ; il lui adressera les demandes de matières nécessaires et l'informera de ce qui pourra être mis à sa disposition pour le service des aérostats en campagne. Ses appointements seront de six mille livres.
« Art. 6. — Il y aura un sous-directeur, aux appointements de quatre mille livres, chargé des mêmes fonctions, sous les ordres et en l'absence du directeur.
« Art. 7. — Il y aura pour les trois sections un quartier-mcdtre chargé du décompte et des menues dépenses du matériel, pour lesquelles il lui sera remis un fonds d'avances, sur la proposition de la commission des armes et poudres. 11 en comptera tous les quinze jours à ladite, commission, sur mémoires visés par le dii'ecteur.
« Art. 8. — Un tambour sera attaché à ladite école.
« Art. 9. — Il y aura dans l'école un garde-magasin chargé détenir le registre de l'entrée et sortie de toutes matières, soit de consommation, soit destinées aux épreuves et constructions, ainsi que de veiller à la conservation des meubles, ustensiles, livres et machines servant à rinstruction ; il lui sera donné un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jugé nécessaire.
« Art. 10. — Le directeur présentera incessamment à l'approbation du Comité un règlement sur la distribution du temps pour les leçons et exercices, de manière que les élèves-aérostiers reçoivent l'instruction qui leur est nécessaire dans les sciences physiques et mathématiques, et se forment dans la pratique des arts mécaniques, autant néanmoins que le permettront les travaux de fabrication et les exercices des opérations et manœuvres.
«Art. H. — Le citoyen Conté, chargé de la conduite des travaux de Meudon relatifs à Taérostation, est nommé directeur. Le citoyen Bouchard, reçu aérostier de la deuxième compagnie, dont la levée avait été ordonnée, est nommé sous-directeur.
« Art. 12. — Le directeur présentera à l'approbation du Comité la nomination des citoyens qu'il jugera propres à remplir les places des officiers, sous-officiers et garde-magasin.
« Art. 13. — Il présenterade même à son approbation la nomination des instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il sera possible, parmi les aérostiers reçus qui ont donné des preuves de capacité.
a Art. 14. — Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple à la maison nationale de Meudon, qui sont invités à prendre les mesurés qu'ils jugeront convenables pour assurer le succès de cet établissement, maintenir l'ordre et la discipline de l'école et empêcher qu'il n'en résulte aucun inconvénient pour les autres opérations mises sous leur surveillance.
« Art. 15. — Expédition du présent arrêté serapareillement envoyée à.la commission des armes et poudres, chargée detconcourir à son exécution en ce qui la concerne.
« Signé : L.-B. Gdyton, Fourcroy, J.-F.-B. Delhat, Prieur, Pelet, Merlin, Camb acérés. »
Nous avons dit déjà en quoi consistaient les opérations que nécessitait la construction des aérostats. Mais en dehors de ces exercices pratiques, Conté faisait à ses élèves des cours scientifiques de toute sorte. La plupart de ces cours ne nous sont pas parvenus. Le dépôt des fortifications a pourtant conservé dans ses archives une très courte instruction sur l'aérostation ; on peut la citer, suivant l'expression du colonel Delambre, « comme un modèle de clarté, de concision et de patriotisme. j>
Elle débutait par ces paroles, un peu pompeuses comme tous les écrits de l'époque, mais bien faites pour inspirer aux élèves, avec l'amour de la patrie, le culte et l'orgueil de l'art qu'on leur enseignait.
<r Citoyens,
« Le Génie, les Talents, le Courage et la Force sont à l'ordre du jour pour chasser les tyrans de la terre sacrée de la Liberté !
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« C'est voler la patrie, c'est la trahir que de ne pas lui consacrer ses richesses, La carrière que vous allez parcourir vous oflre Theureuse occasion de payefla dette que tout citoyen a contractée envers elle. Que chacun d'entre vous s'empresse de faire servir au bonheur de cette mère commune les dons qu'il a reçus de la nature.
« L'intrigue et la corruption ne donnent plus les places.
ce S'il est des postes différents, s'il en est de plus ou moins élevés, vous savez qu'ils sont tous également glorieux, quand la patrie les marque ; et vous n'aurez pas la folle ambition de voir avec envie les premiers donnés au mérite et aux talents distingués.
« Des républicains nepeuvent reconnaître d'autres protecteurs.... >
Et parlant des aérostats :
« Celte découverte précieuse, ajoute-t-îl, dont un de nos représentants (!)a si bien prévu le premier toute l'utilité, augmente la confiance du soldat, et, en volant au combat, il vole à la victoire. Il dit maintenant : les observateurs, en calculant les forces respectives, comptent sur notre courage. Ils conseillent la marche : la victoire est à nous.
« Pleins de cette confiance, nos frères chargent ; ils triomphent!
« Qui de vous, citoyens, ne sent pas en cemomentdans son cœur le plus ardent désir de se signaler dans ce prenre d'exercices ? S'il en était un, il serait indigne de rester parmi vous I.... »
M. G. Tissandier, auquel nous sommes redevables de tant de patientes recherches sur l'histoire de l'aéronautique, rapporte de . curieux détails inédits sur l'école des aérostiers militaires.
« Ils proviennent, dit-il, d'une notice manuscrite écrite par un ancien aérostier de la première République, nommé Rouvenat.
«La chapelle du château deMeudon servait de salle d'étude. C'était sur l'autel que Ton plaçait le tableau noir destiné aux démonstrations. Le nombre des élèves était de soixante à soixante-dix. C'était parmi eux qu'on recrutait pour les deux compagnies actives.
4 Les élèves, dit Rouvenat, étaient organisés militairement. Cependant il n'y avait point d'officiers ; mais tous les mois, et parmi les élèves qui s'étaient distingués par leur aptitude et leur bonne conduite, M. Conté en établissait deux comme sergents et deux comme caporaux. Ils en portaient les insignes et en remplissaient les fonctions. L'uniforme était bleu foncé, doublure bleu ciel, collets et parements de velours noir, culotte courte bleue, guêtres noires et chapeau
(1) Gnjton de Moryeaa.
à trois cornes. L'arme était un sabre soutenu par un baudrier noir.
« On avait la nourriture du soldat, qui nous était fournie par des marchands deMeudon, payés par M. Conté. La solde était de 1 fr. 50 par jour ; mais comme cette solde se faisait d'abord en assignats, et ensuite en mandats territoriaux, on conçoit facilement qu'en raison de la dépréciation de cette monnaie du temps^ elle était à peu près réduite à zéro.»
Les élèves coopéraient à la construction des aérostats destinés à être envoyés aux armées et aux expériences qui avaient lieu fréquemment à Meudon. L'école et les ateliers étaient, du reste^ l'objet de nombreuses visites. Les membres du Comité de salut public, les députés de la Convention, des généraux, des savants s'intéressaient vivement à l'établissement et venaient volontiers assister aux expériences. L'art aérostatique se prête à ces petites représentations et à une mise en scène facile.
Presque toujours, quelques-uns des visiteurs manifestaient le désir de faire une ascension captive, et ils étaient alors accompagnés d'un élève, dans la petite nacelle qui ne pouvait enlever que deux observateurs.
On revenait d'une semblable visite, absolument enthousiaste d' aérostation.