CHAPITRE IX
A l'aR3IÉE du BHIN.
C'est au mois de mars 1793 que les aérostiers de Meudon durent mobiliser la deuxième compagnie active, par arrêté du Comité de salut public en date du 3 germinal an III (23 mars 1793).
Coulelle fut rappelé de Borcette pour présider à Torganisalion de cette nouvelle compagnie et la conduire à Tarmée du Bhin^ tandis que la première compagnie, sous les ordres du capitaine Lhomond, devait suivre Jourdan à l'armée deSambre-et-Meuse.
On attachait une importance toute particulière à la campagne qu'allait entreprendre Coutelle : il s'agissait, en effet, d'aller coopérer au siège de Mayence, qui arrêtait le général Lefebvre depuis onze mois, et de hâter cette opération par une reconnaissance complète des défenses de la place.
Les aérostiers s'arrêtèrent à Creutsnach, petite ville bâtie au milieu des montagnes. On devait y établir le fourneau à gaz et l'atelier de réparations ; et l'on se hâta dans cette besogne, car la localité était absolument dénuée d'agrément et de ressources.
C'était pourtant un lieu de délices, en comparaison des environs de Mayence, au moment où Coutelle y parvint avec son aérostat.
Tout avait été ravagé et pillé à dix lieues à la ronde. Les villages étaient des monceaux de décombres : tout ce qui était combustible avait été brûlé. Tous les êtres humains avaient fui ; il n'était resté que quelques juifs qui cherchaient à tirer du soldat le peu d'argent ou plutôt d'assignats qu'il recevait pour sa solde. Lamoitié du temps, les charrois de pain manquaient, et quel pain ! dit Selle de Beau champ, un mélange de son et de paille hachée, bon tout au plus â reconstruire les murs des chaumières.
Jusqu'à trois ou quatre lieues du camp, des soldats couraient les champs et déterraient quelques pommes de terre oubliées.
C'est dans cet état de misère que la 2°^' compagnie passa un mois devant Mayence.
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LES AÉ^ROSTIEUS MILITAIUES.
La première ascension tentée pour reconnaître la place fut fort belle. Coulelle et un officier du génie avaient pris place dans la nacelle et restèrent une heure environ à portée de canon des remparts.
La seconde ascension fut beaucoup plus accidentée. Le vent était très fort au départ, et Coutelle se résolut à monter seul dans la nacelle, pour laissera l'aérostat le plus possible de force ascensionnelle. On comprend que c'est là l'unique moyen de combattre la force du vent.
Le ballon se trouve, en effet, soumis à deux efforts diff*érents : l'un vertical, la force ascensionnelle, —tend à le maintenir bien d'aplomb au-dessus du point d'attache de son câble; l'autre, horizontal, n'est autre que l'effort du vent pour entraîner le ballon ; cette dernière force écarte le ballon de la verticale ; mais la force ascensionnelle tend à l'y ramener, avec d'autant plus d'énergie qu'elle est plus considérable.
En définitive, la position d'équilibre est atteinte lorsque la direction des câbles de retenue est précisément celle de la résultante des deux
efforts divergents que nous venons de définir.
Coutelle partit donc avec trois cents livres d'' excès de légèreté, autrement dît de force ascensionnelle, ce qui devait contribuer à maintenir Taéro^tat , si le vent n'avait soufflé en véritable oura-
A peine en l'air, le ballon fut assailli par trois bourrasques
La première ascension fut fort bell^.
LES AÉHOSÏIEKS MILITAIRES. 81
successives; elles le rabattirent jusqu'à terre au bout de ses cordes, qui avaient alors cent cinquante toises de long.
Chaque fois, ce fut comme le choc d'un gigantesque marteau; après que la' nacelle avait touché terre en craquant et brisant même les barres qui maintenaient le fond, l'aérostat se relevait de toute la force de son excès de légèreté^ bondissait dans l'espace en entraînant les soixante-quatre personnes cramponnées aux cordes^ trente-deux de chaque côté, et les soulevant en partie.
La garnison de Mayence, sur les remparts, suivait anxieusement les péripéties de cette émouvante ascension, de cette lutte des hommes contre les éléments. Personne ne songeait à tirer sur le ballon.
Tout à coup un groupe 3e cinq officiers autrichiens apparaît sur le glacis, abrité par le drapeau parlementaire. L'état-major français marche au-devaut d'eux.
Celui qui semblait commander parmi les <>fficiers étrangers, s'adressaut aussitôt au général français :
— Monsieur le général, s'écrie-t-il, je vous en prie, faites descepdre ce brave officier. Le vent va le faire périr ; il ne faut pas qu'il meure par un accident étranger à la guerre (1).
Et faisant quelques pas encore :
— C'est moi, ajouta-t-il, en saluant profondément, qui ai fait tirer sur lui à Maubeuge.
On sentait à ces derniers mots toute l'estime que cette première rencontre avait laissée dans l'esprit du général autrichien pour le courage et l'énergie du chef des aérostiers.
Coutelle ne voulut rien entendre et fut récompensé de sa persévérance indomptable par une accalmie de l'ouragan qui lui permit enfin de jeter un coup d'œil au-dessous de lui.
La ville se déroulait à ses pieds avec sa ceinture de remparts ; il pouvait compter à la simple vue les canons qui les armaient, et distinguait nettement les personnes qui encombraient les rues et les places, la tête levée vers le ballon planant maintenant calmé, mais frémissant encore sous un reste de brise.
Quand le capitaine d'aérostiers eut recueilli toutes les indications qui lui étaient nécessaires, il fit signe de ramener l'aérostat, et prit
(1) De Beanchamp anare que la sortie des officiers ne 8*e8t p'unt faite dans des circonstances aussi mémorables. D'après lai, c*est & la première ascension que la seule curiosité leur aurait fait demander un armistice ; le temps était beau et Taérostat parfaitement calme. Mal8 le récit de Coutelle lui-même est formel, et c'est d'après ce récit que nous rapportons cet épisode.
LSS AÉBOSTIBBS. 6
terre, avec son imperturbable sang-froid, au milieu de sa petite troupe encore émue du danger qu'il avait couru.
Les soldats auxiliaires surtout qu'on avait été forcé d'adjoindre aux aérostiers pour maintenir le ballon, peu habitués au spectacle d'un drame aussi émouvant, se tenaient pâles, et moitié tremblants.
— Ils n'avaient pas été, comme moi, exposés aux regards et à l'intérêt de plus de cent cinquante mille hommes, écrit fièrement Cou telle.
Et qu'il fut bien payé de son courage, en recevant les félicitations des généraux autrichiens qui se précipitèrent au-devant de lui avec des cris d'admiration et d'enthousiasme !
On s'empressa de leur faire les honneurs de ce matériel si nouveau pour eux, et si plein de surprise; et ils ne rentrèrent dans la place qu'après que les témoignages les plus courtois eurent répondu aux sentiments de noble générosité qui avaient inspiré leur démarche.
Cette entrevue où les deux partis oublient un moment (Jue les hasards de la politique les ont lancés l'un contre l'autre, ne rappellet-elle pas les armistices devant Sébastopol, où les officiers français et russes savaient faire échange de bons procédés et oublier qu'une heure après ils tireraient les uns sur les autres ? Ces souvenirs généreux d'une guerre courloise et qui sied à notre caractère toujours un peu chevaleresque, ne valent-ils pas mieux que la barbarie froide et méthodique que Ton a voulu, depuis, ériger en principe inexorable de la guerre ?
Toutes ces courtoisies, si l'on en croit de Beauchamp, ne rendaient pas le séjour du camp plus commode; ce fut donc avec plaisir que l'on reçut l'ordre de se rendre devant Mannheim où se trouvait alors le quartier général du commandant de Tarmée du Rhin, le général Pichegru.
C'est là que se place l'anecdote suivante, qui montre encore une fois en quelle estime l'ennemi tenait Coutelle et ses aérostiers. Voici* du reste, le récit qu'en fit Coutelle lui -môme:
« Le général qui nous commandait m'envoya en parlementaire sur l'autre rive. Aussitôt que les officiers autrichiens eurent appris que je commandais l'aérostat, ils me comblèrent d'amitiés et me firent mille questions. Un officier observa que si les cordes cassaient, je pourrais tomber dans le camp ennemi.
« — Monsieur l'ingénieur aérien, répondit un officier supérieur, serait traité comme un officier distingué. C'est moi, ajouta-t-il en m'adressant la parole , qui vous ai fait remarquer au prince de
LI£S AËROSTIERS MILITAIRES.
Cobourg, dont je suis aide de camp , à la bataille de Fleurus. « Il me témoigna le plus grand désir de connaître nos opérations pour remplir Taérostat ; je lui promis de les lui faire voir dans le plus grand détail, s'il obtenait ^autorisation de venir dans notre camp. Je fis observer qu'on ne devait pas nous interdire la vue de la place, puisqu'en m'élevant sur l'autre rive, je plongerais dessus. Le lendemain, noire général reçut Tinvilation de m'y faire passer; mais nous fûmes obligés de partir. »
On m'envoya en parlementaire.
La campagne d'été était terminée ; les hommes, harassés de fatigues, avaient grand besoin de repos, et l'aérostat lui-même, sans abri et fatigué par les intempéries, réclamait d'impérieuses réparations.
On dirigea donc la 2* compagnie d'aérostiers, pour hiverner, vers la petite ville de Frankenthal, sur le Rhin, à deux lieues de Worms, et non loin de Mannheim.
On établit là un dépôt et des ateliers, comme on l'avait fait à Borcette, et l'on s'occupa activement, malgré les ouragans qui troublèrent trop souvent les travaux, d'apporter au matériel de nombreuses et profondes améUorations, au sujet desquelles une active correspondance fut échangée entre Coutelle et Conté, à Meudon.
Dès que la (in de l'hiver permit de reprendre les opérations actives, Pichegru se prépara à passer le Neckar et appela les aérostiers à lui.
En arrivant le matin à Mannheim, les officiers de la compagnie reçurent par un aide de camp l'invitation d'aller dîner chez le général en chef.
LES AKROSTIERS MILITAIRES.
Selle de Beauchamp trace de ce dîner un amusant tableau en même temps qu'une piquante silhouette de Pichegru.
« Tous les convives étaient réunis au salon, lorsque le général parut et Ton passa immédiatement dans la salle à manger où Ton se mit à table.
« Un diner de chartreux eût été plus bruyant; chacun osait à peine dire un mot bien bas à son voisin, contenu qu'on était par l'air froid et sévère de l'amphitryon. Lui-même, il n'ouvrit la bouche pendant
tout le repas que
pour gronder les.
domestiques > avec
une rudesse d'assez
mauvais genre.
« Avec ce côté grossierqui dénonçait la bassesse de son origine, on pouvait lire sur ses traits une grande énergie qui justifiaiten quelque sorte son élévation. Mais ce qui frappa le plus les convives, ce fut cet air de préoccupation silencieuse au sein de laquelle le général semblait s'abstraire, et qui, s'iP ne formait un trait naturel de son caractère, pouvait bien se rapporter au combat qui se livrait déjà dans son esprit, au sujet des propositions de trahison qui lui étaient faites et que Tenlèvement de sa correspondance a révélées depuis. »
A rissue du dîner, les officiers d'aérostiers ayant reçu Tordre de se porter aux avant-postes, se rendirent immédiatement dans la tente du capitaine, pour y prendre ses dernières instructions et régler les détails de la marche.
On avait campé Taérostat en dehors de la ville, afin d'éviter la traversée difficile de ses fortifications, et le ballon avait élé placé sous la garde d'une sentinelle, dans une enceinte fermée par des piquets et des cordes.
Tout à coup une explosion très forte se fait entendre du côlé du campement.
La sentinelle crie : Aux armes! Chacun court au bruit; et l'on
Il n'ouvrit la bouche que pour gronder.
LES AÉHOSTJEHS MILITAIRES. 85
trouve le malheureux soldat blessé, auprès du ballon affaissé et perdant son gaz. Une inspection rapide fait découvrir une multitude de petits trous et de déchirures: on avait tiré sur lui une arme bourrée de chevrotines et de petits clous, dans l'intention de le mettre irrémédiablement hors de service.
Mais quel était le coupable ? Malgré les recherches immédiates et la rage avec laquelle les aérostiers battirent les environs et les bords du fleuve, il fut impossible de rien découvrir.
Ainsi fut terminée malencontreusement celte campagne dès son début. L'aérostat était en si piteux état qu'on le dirigea sur Strasbourg, et l'armée tout entière ne tarda pas, du reste, à repasser le Rhin.
Tandis que l'on établissait les ateliers à Kolbseim, village situé à trois lieues de Strasbourg, Coutelle, nommé che( de bataillon et chargé de commander aux deux compagnies d'aérostiers, était rappelé à Paris.
Sur ces entrefaites, le général Moreau avait, à la tète de l'armée du Rhin, remplacé Pichegru, devenu à bon droit suspect au gouvernement, et l'on reprit le mouvement en avant.
L'aérostat, transporté d'abord à Molsheim, gros bourg situé sur le canal de Mutzig, rejoignit l'armée au delà de Rastadt, sur la route de Stuttgard, où l'on ne fit qu'un court séjour de quatre jours.
Le lieutenant de Beauchamp, qui ne perdait pas de temps et qui décidément était dévoré de la fièvre matrimoniale, raconte qu'il faillit se marier dans cette ville, après une ascension faite en compagnie d'une jeune dame dont ce court voyage suffit à le rendre fort épris.
Gomme à Aix-la-Chapelle, Tordre de départ vint souffler sur ce beau feu et... l'éteindre. ^
On allait à Donawert rejoindre le quartier général.
Les aérostiers y parvinrent à la nuit tombante, et dès le lendemain matin durent faire une ascension pour reconnaître où se trouvaient les principales forces de l'ennemi, dont l'armée garnissait l'autre rive du Danube.
Les Autrichiens avaient reculé pendant la nuit, et le général, averti à temps, était parti à leur poursuite, laissant toutefois des ordres pour le capitaine des aérostiers, et lui enjoignant notamment de laisser monter dans sa nacelle le prieur d'un couvent des Bernardins où il avait logé.
86 LES AÉnOSTlEltS MILITAIRES.
C'était une politesse à Tadresse de ce brave homme, qui désirait fort avoir une idée de ce qu'on éprouvait en se rapprochant du ciel.
A force de courir à la suite de Tarmée en marche, Faéroslat, qui n'avait point reçu de gaz depuis deux mois, avait beaucoup perdu de sa force ascensionnelle, et c'est tout au plus s'il pouvait maintenant enlever deux aéronaules.
Eu apercevant le bon moine qui était fort gros, le capitaine s'écria qu'il n'avait pas besoin de lest ; il s'installa dans la nacelle avec le prieur, et l'aérostat les enleva ainsi jusqu'à une soixantaine de toises, sans pouvoir monter plus haut.
Du reste, au même instant apparaissait le signal de ramener. Le prieur était saisi de vertiges, et comme il avait amplement déjeuné, le mal de cœur l'avait pris^ le mettant dans le plus lamentable état. Il était tout pâle et défait en mettant pied à terre, promettant qu'on ne.le prendraitplvs à monter dans une machine aussi diabolique.
Mais on apportait un ordre, et, après l'avoir lu, le capitaine le remit au lieutenant Selle de Beauchamp en lui disant :
— Tiens, voilà la demande d'un rapport à faire ; monte vite, et fais-le.
Le lieutenant sauta dans la nacelle et demanda qu'on apportât du lest, car il était,mince et léger.
— Du lest! fit le capitaine ; et pourquoi faire ? L'aérostat n'enlève plus : nous avons eu bien de la peine à parvenir à soixante toises.
— C'est vrai, répliqua l'autre; mais vous étiez deux, et le prieur pèse plus de deux cents.
— Bon, bon! est-ce que tu as peur?
« A ce mot, raconte de Beauchamp, je réponds en jetant le drapeau de départ, et me voilà parti, mais parti comme une flèche lancée par le plus habile archer. Dès le premier instant, je vis le danger, car, à la manière dont je montais, je sentis que mes jeunes gens étaient dominés par l'énorme force ascensionnelle qui m'emportait. A chaque instant j'entendais craquer les cordes d'ascension, ainsi que le filet dont les mailles s'échappaient. Je calculais que je n'avais aucun moyen de déperdition pour le gaz, puisque depuis longtemps on n'utilisait plus la soupape; que si l'une des cordes cassait, il était clair que le globe de taffetas s'élèverait et irait se perdre dans les nues, pendjjnt que le filet, la naceHe et celui qui l'occupait tomberaient comme une pelote au milieu de ses camarades. Toutes ces combinaisons n'étaient pas plaisantes, et pourtant je les faisais d'assez grand sang- froid.
« Pendant ce temps, je montais toujours, sans me ralentir autrement que par des secousses, qui attestaient qu'on faisait en bas tout ce qu'on pouvait pour me sauver. C'est dans cette espèce d'agonie expectante que j'arrivai à deux cents toises, et je remarquai alors que le poids des cordes rendait le mouvement moins accéléré. J'essayai de donner le signal d'arrêt; et ce ne fut pas sans une vive satisfaction que je sentis l'aérostat obéir et rester stationnaire.
<' Je respirai alors, et je jetai les yeux autour de moi; en vérité, je me ctus payé de mon alerte par l'admirable spectacle qui frappait mes regards : ma vue s'étendait sur plus de vingt lieues du majestueux fleuve qui coulait en serpentant à mes pieds. L'armée autrichienne se retirait en disputant le terrain devant l'armée française, dont les dernières colonnes s'occupaient encore à traverser le Danube. Quelques escarmouches d'avanl-postes se dessinaient à ma gauche, tandis qu'une batterie ennemie cherchait à retarder le passage de quelques-uns de nos bataillons.
« Tout ce magnifique panorama se développait pour moi, pour moi seul, qui planais en ce moment dans les airs comme l'aigle de ces montagnes que Ton apercevait dans l'éloignement.
<i Je rédigeai tranquillement mon rapport, puis j'ordonnai la descente, qui ne se fit pas sans secousses ; mais enfin j'arrivai à terre. »
Les camarades de l'aérostier le reçurent h bras ouverts, lui montrant la paume de leur main saignante et sciée par les cordes; car ils s'y étaient cramponnés désespérément, se laissant enlever sans lâcher prise, ce qui causait les secousses et les craquements ressentis par l'aéronaute. On s'étonnait que des câbles aussi petits eussent été capables d'y résister.
C'était, du reste, la dernière galopade d'un coursier fourbu. Le ballon était flasque et appesanti : il fallut songer à le dégonfler, et ce fut soigneusement roulée en paquet et chargée sur un fourgon que son enveloppe fit le voyage d'Augsbourg.
La ville était agréable, et les aérostiers auraient volontiers consenti à y rester quelque temps pour préparer un nouveau gonflement; mais les hasards de la guerre en décidèrent autrement, et il fallut bientôt revenir en arrière, par suite des événements malheureux qui venaient de se passera l'armée de Sambre-et-Meuse.
La première compagnie d'aérostiers se trouvait avec cette armée, qu'elle éclairait par des ascensions. Malheureusement pour son histoire, il lui a manqué un chroniqueur, sans compter qu'il semble
LKS AÉUOSTIEKS WILITAIREE.
que la destinée ail réservé aux aérosiiers du Rhin les occasions les plus favorables de se faire remarquer.
Quoi qu'il en soit, l'armée de Jourdan s'était d'abord portée victorieusement' jusqu'à Naab; mais, tandis que Moreau s'avançait au cœur de l'Allemagne, encore trop lentement au gré du vainqueur, des plaines Lombardes qui lui tendait la main par-dessus le Tyrol, Jourdan, qui protégeait le flanc de l'armée du Rhin , se laissa battre à Wurtzbourg.
Les aérostiers et leur matériel, qui se trouvaient enfermés dans cette place, tombèrent au pouvoir de l'ennemi en même temps qu'elle.
Quant au reste de l'armée de Jourdan, elle fut forcée de se retirer précipitamment devant le prince Charles.
Moreau, qui se trouvait alors à Munich, voyait ainsi son flanc gauche découvert, et l'ennemi menaçait déjà ses derrières. Il se résolut alors à battre en retraite.
La deuxième compagnie d'aéros-
tiers n'avait pas eu le temps de
regonfler son ballon et fut dirigée
s ur Strasbourg par le chemin le
plus court, à travers une contrée infestée par les coureurs ennemis.
Cette fameuse retraite de Moreau avait terminé la campagne
active, et la compagnie d'aérostiers put enfin se reposer à Molsheim,
près de Strasbourg, où était établi son parc, qui fut, quelque temps
après, transporté à la Robertsau, la célèbre promenade de Strasbourg.
Elle ne devait plus^ du reste, coopérer à aucune opération de
guerre.
En vain ses officiers réclamèrent une place au milieu de l'armée qui allait entrer en campagne. Ils n'obtinrent aucune satisfaction. C'était pourtant Jourdan qui la commandait ; Jourdan, le vainqueur deFleurus! Avait-il donc oublié les services passés de ce pauvre aérostat aujourd'hui oublié et inactif ?
Un beau jour, on le vit arriver à Strasbourg, se rendant à l'armée. Sa voilure s'arrêta précisément devant l'hôlel où logeait Selle de Beauchamp.
J*ordoDDai la descente.
La portière s'ouvrit, et un aide de camp, alerte et pimpant, sauta sur la chaussée et, se retournant, offrit la main au général pour Faider à descendre.
Cet aide de camp, bien pincé dans son uniforme et fort empanaché, tournait le dos à de Beauchamp qui l'observait de sa fenêtre.
— C'est singulier, se disait le lieutenant d'aérostiers, je jurerais que je connais icLiu tournure-là 1
Jaurdan approchait avec son jeune compagnon, dont on pouvait alors voir les traits,
— Ah I parbleu , pensa de Beauchamp en se rejetant en arrière, voilà qui est trop fort! %
Il reconnaissait avec stu- tS^ péfaction la jeune dame qu'il avait failli épouser à Aix-la-Chapelle. Qu'on se rassure du reste, ce n'était pas pour courir après le plus volage des épouseurs qu'elle avait embrassé le métier des armes, mais sans doute pour égaler la gloire de ses émules, les Bradamante ctles Clorinde.
Quelques jours après, Jourdan passait le Rhin, sans songer à a ssocier à ses opérations nouvelles le vieux compagnon de ses glorieux débuts.
Guyton de Morveau n'était plus là pour réchauffer la foi et l'enthousiasme. '
On s'apercevait que les puissants protecteurs de l'aérostation a vaient cessé d'être influents dans les eonseils du gouvernement. On n 'était plus servi comme on avait coutume de l'être. Les demandes restaient sans réponse et s'enfouissaient dans les cartons du ministère. Selle de Beauchamp, qui commandait alors la compagnie, en l'absence du capitaine, n'en sollicitait pas avec moins d'ardeur sa mise en activité : il ne recevait que des réponses évasives, qui faisaient prévoir une dislocation prochaine.
L'aide de camp de Jourdan.
Cependant la première compagnie, qui avait disparu dans le désastre de Wurtzbourg, avait été rendue à la liberté par le traité de Léoben.
Elle était toujours virtuellement attachée à Tarmée de Sambre-et- Meuse, qui la laissait dans une complète inaction. Hoche lui-même , qui n'avait pas eu l'occasion d'apprécier ses services, montrait pour Taérostation une inexplicable aversion, demandant qu'on le débarrassât de cet inutile impedimentum. Voici le témoignage écrit des efforts qu'il fit en ce sens, et qui ne contribuèrent pas peu à amener la dissolution des troupes d'aérostiers :
« A Wctzlar, le 13 fructidor an V (30 août 1797).
« Le général commandant en chef V armée de Sambreet-Meuse au Ministre
de la guerre,
« Je VOUS informe, citoyen ministre, qu'il existe à l'armée de « Sambre-et-Meuse une compagnie à' aér os ta tiers {sic) qui lui est « absolument inutile; peut-être pourrait-elle servir utilement dans « la iV division militaire. Le voisinage de la capitale, du télégra- « phe, pourrait lui faire faire des découvertes essentielles au bien « public ; je vous engage donc à me permettre de diminuer l'armée « de cette troupe qui ne peut être qu'à sa charge.
« Signé : L. Hoche. »