CHAPITRE X
EN EGYPTE. — LA FIN d'l'N CORPS.
Sur ces entrefaites, on trouva pourtant le moyen de satisfaire legénéral Hoche et de le débarrasser de ses aérostiers.
L'Expédition d'Egypte s'organisait, et Conté prenait place parmi la pléiade de savants qui ont donné à l'entreprise son magnifique caractère scientifique. Mais, en partant, il ne voulut pas quitter tout à fait son institution favorite de Meudon et fit admettre la première compagnie dans la composition de Tarmée. Il emmenait Coutelle, avec Télite de Técole de Meudon et son meilleur matériel aérostatique (7 germinal an VII).
Malheureusement tout ce matériel fut détruit à Aboukir (!•' et 2 août 1798), avec le vaisseau le Patriote^ qui le portait; et Conté en fut réduit à utiliser ses aérostiers dans les ateliers qu'il installa pour fabriquer les mille choses qui manquaient à l'armée.
Les officiers d'aérostiers reçurent diverses missions; Coutelle lui-même, dont le sang-froid et le courage étaient éprouvés, fut chargé d'un long voyage d'exploration en Ethiopie et partit accoutré d'un costume d'Arabe^ pour explorer les sources du Nil.
Les seules manifestations aérostatiques que l'on ait à noter pendant rexpédij;ion d'Egypte furent des ascensions de Montgolfières en toile ou en papier, à l'occasion de réjouissances et de fêtes publiques.
Voici ce que dit à ce sujet le baron D.-J. Larrey, premier chirurgien de la garde, dans une note manuscrite communiquée par son fils à M. G. Tissandier :
« Une circonstance remarquable s'offrit à nos yeux peu de jours après notre arrivée au Caire (24 juillet 1798). Les rues, presque toujours remplies de chiens qui sont l'objet de la vénération des habitants, gênaient la marche de nos cavaliers. On ne pouvait les tuer, pour ne point affliger leurs propriétaires, mais on résolut de les enipoisonner pendant la nuit avec la noix vomique qu'on mêla à de la viande. La veille ou le même jour de cette expédition nocturne».
OU avait lancé un ballon dans l espace, qui passa par-dessus la ville en la traversant de l'est à l'ouest. Le gaz inflammable qui apparaissait au sortir du réservoir pour entrer dans le ballon fut considéré par les habitants de cette cité comme la cause de la mort de leurs animaux, et ils s'écrièrent: Nous n'avons pas à nous plaindre, puisque Dieu Ta voulu, allhakarim. Cette ascension fit une grande impression sur l'esprit du peuple. »
Bien entendu, h gaz inflammable qui apparaissait au sortir du réservoir est fort improprement désigné et n'est autre chose que la flamme du foyer allumé sous la Montgolfière.
Le baron Jomard rapporte aussi que trois Montgolfières furent lancées au Caire, la première à l'occasion de la fête anniversaire du 4"' vendémiaire.
On voulait frapper l'imagination des Egyptiens : ils eurent d'abord grand^peur, et se mirent à prendre la fuite. La machine avait 42 mètres de diamètre ; mais, comme elle était en papier, elle ne put résister à la pression de l'air; le ballon fut déchiré et le réchaud l'enflamma. Quand les Egyptiens le virent descendre tout embrasé, ils crurent que c'était une nouvelle machine de guerre inventée pour mettre le feu aux villes ennemies.
Une autre ascension eut lieu sur la place Ezbékyeh, pour l'anniversaire de la bataille de Rivoli, le 23 nivôse an VII ; la Montgolfière était en toile et mesurait 13 mètres, 6 de diamètre. On ramena la machine intacte du fort Dupuis aux ateliers. Cette fois, les habitants, depuis les Ulémas qui passent pour les plus instruits, jusqu'aux derniers des citadins, affectèrent la plus grande indifférence. Il en avait été de môme à l'ascension du 20 frimaire, effectuée sur la même place et que cent mille spectateurs considérèrent avec le plus grand flegme.
Au retour d'Egypte, la première compagnie d'aérostiers trouva à Marseille l'ordre qui la licenciait. Déjà ladeuxième compagnie n'existait plus. Elle était depuis si longtemps laissée dans l'inaction qu'il ne restait plus qu'à la dissoudre officiellement. Le Directoire le fit d'un trait de plume, le 29 pluviôse de l'an Vil (28 janvier 1799); et comme s'il avait eu honte de l'arrêté qu'il rendait, dit M. Tissandier, il le termina par ces mots que l'on peut lire aux Archives nationales : le présent arrêté ne sera pas imprime.
L'arrêté du Directoire disposait en outre que le corps du Génie serait chargé de conserver les traditions de l'école de Meudon. On envoya même à l'école de Metz deux officiers et le sergent-major
de la 2™® compagnie, pour y donner renseignement théorique et pratique. Ils avaient à leur disposition le Télémaque ^ le dernier ballon construit à Meudon.
Mais le Génie n'accepta jamais de rhéritage de Meudon que quelques archives et, comme reliques, Tenveloppe du ballon dcFlcurus, qui devait, hélas ! tomber en 4870 aux mains prussiennes.
Jamais laloi de pluviôse ne fut exécutée. Malgré les réclamations que fit entendre, en 4799, Prieur, de la Côtc-d'Or, ancien représentant du peuple, alors sous-directeur du Génie à Paris, et qui s'intéressait vivement à Taérostation, le silence le plus complet se fit sur la question. Pas une tradition no fut transmise; pas une leçon ne fut donnée; et pendant la dernière guerre de 4870, Metz complètement investi par l'armée allemande, Metz où se trouvait l'école d'application officielle de l'aérostation militaire, n'eut ni un aéronaute, ni un ballon (1).
Les notes manuscrites inédites sur l'école de Meudon insistent vrvement sur la tristesse que causa à ses élèves la suppression de cette école.
« Ce qui est encore présent à ma mémoire, dit M. Rouvenat dans ses Souvenirs^ c'est le chagrin, le désespoir môme de beaucoup d'entre nous, lorsque la nouvelle du licenciement de l'école nous parvint ; ce n'était point tant l'école que nous regrettions, c'était de quitter M. Conlé, qui toujours et dans toutes les circonstances avait été plutôt pour nous un père qu'un directeur. C'était un homme doux, affable, plein d'indulgence pour nos incartades de jeunesse ; aussi étions-nous pleins de zèle et de bonnes dispositions pour faire tout ce qu'il commandait. C'est donc bien tristement que l'école se sépara, chaque élève muni d'un certificat de M. Conté. Comme nous devenions libres, chacun prit une direction différente ; les uns partirent pour l'armée, les autres retournèrent chez leurs parents, où ils embrassèrent différentes professions. jd
Nous avons raconté comment Conté finit ses jours le 6 décembre
Son fidèle compagnon, qui lui resta lié jusqu'à la fin d'une inaltérable amitié, Coutellc lui survécut longtemps encore. A son retour d'Egypte, il avait été nommé colonel et, après le 18 brumaire, il devint inspecteur aux revues.
Mis. à la retraite en 1816, il se retira dans sa ville natale^ au Mans, où il passa le reste de ses jours.
(1) Delambra.
•94 LES AÉROSTIERS MILITAIKES,
1793-4799, voilà donc les deux dates qui limitent la trop courte carrière de nos premiers aérostiers militaires. Dans ces six années pourtant, les hommes qui étaient à leur tête, grâce à beaucoup d'énergie unie à une science profonde, réussirent à accomplir de grandes choses. Entre leurs mains, les ballons acquirent de brillants états de services; il suffirait d'y inscrire leurs trois premières étapes : Maubeuge, Charleroi, Fleurus, pour justifier le rôle honorable qu'ils «urent tenir aux armées.
Pourquoi fallut-il que l'enthousiasme de la première heure (1), malgré tous les services rendus, ait si vite fait place à l'indifférence qui devait amener la suppression de l'aérostation militaire !
Dans un temps oii les armées peu nombçeusesévoluaient rapidement, changeant brusquement et de ligne d'opérations, et souvent même de base, les généraux n'avaient souci que de leurs combattants et se désintéressaient facilement des services auxiliaires, qui ne semblaient leur apporter que de l'embarras.
L'aérostation avait évidemment contre elle de n'être pas aussi mobile que le reste dfe Tarmée. Il lui fallait à proximité son parc et son. fourneau de gonflement. Mais combien les anciens aérostiers savaient eflacer cet inconvénient par leur zèle à conserver leur ballon gonflé des mois entiers !
Les temps sont changés. La guerre, dans cette fin du xix* siècle, est
(1) Ilestcarieax de lire le procès-rerbal officiel de la première Exposition qu*on ait iaite des produits de rinda«trie, en l'an VI; les aérostiers figurèrent dignement à cette Exposition où ils furent acclamés. Voici comment s'exprime la pièce da temps à leur égard :
c Les exercices finis, un spectacle non moins intéressant s'offre aux regards enchantés. Un ballon d'une prodigieuse circonférence, manœuvré par une compagnie ci'aéroetiers, s'avance an pied de l'amphithéâtre, où le ministre de l'intérieur vient de distribuer les prix aux vainqueurs des jeux. Il plane majestueusement û une hauteur de 30 mètres.
«( La vue de ce globe superbe et des braves qui le dirigent, rappelle aux citoyens ravis l'une des plus importantes victoires remportées par les armées républicaines, celle de Fleurus, où le génie français, déployant toutes les ressources de l'art et de la valeur, a élevé dans les airs, à l'aide d'un ballon, les guerriers qui observaient les mouvements de l'ennemi, et facilitèrent au général Jourdan le moyen de le déconcerter.
<L Ce souvenir glorieux excite de vives acclamations de reconnaissance pour les invincibles Armées républicaines.
a Une nacelle d'une structure exquise est suspendue k ce globe, et soutient dans l'air un élève aérostier qui tient à la main un drapeau tricolore.
(L L'aéronaute fait le tour de l'enceinte dans son char aérien, et salue avec son drapeau l'assemblée, qui répond par des cris de : Vive la République I
»ï Parvenu dans la perpendiculaire du fort élevé dans l'enceinte, tel que la Fable peint le maître du tonnerre, il lance sur le fort un boulet fulminant et enflamme la fortification.
<£ En ce moment, le bâtis incendié est réduit en cendres. Les citoyens applaudissent avec ransport à cette expérience, d
devenue scientifique. Elle traîne après elle un lourd attirail industriel; » 1
«lie demande aux derniers progrès de la civilisation de se plier à ses j
«xigences. Chemins de fer, télégraphe, éclairage optique,... il n'est • j
pas jusqu'aux vélocipèdes, aux pigeons voyageurs, aux chiens mili- l
taires qu'elle n'appelle à coopérer aux opérations. :
Le moment n'était-il pas venu de se souvenir des aérostiers de Coutelle et de Conté ? Le moment n'était-il pas venu de réorganiser «ette école de Meudon, si éphémère et si brillante pourtant ?
LES AÉBOSTIBBS.