‹ Les aérostiers militairesChapitre 15 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'aérostation militaire de iSOO A 1870.

1870 ! Date à jamais néfaste des convulsions de la Patrie agonisante sous le talon de l'étranger !

Le désastre de Sedan ouvrait aux Allemands le chemin de Paris, et par ces routes d'invasion qui n'avaient pas revu leurs drapeaux depuis 181S, le flot de leurs armées victorieuses gagnait peu à peu du terrain, s'étendant, lentement mais sûrement, jusqu'au cœur dupays.

Gomme en 1792, la France envahie était sans armées pour- tenir la campagne, sans matériel, sans organisation.

Confiante dans la solidité de ses forteresses, — Metz, Paris — et pendant que leurs remparts retenaient le meilleur des troupes ennemies, elle crut pouvoir, en frappant le sol, en faire jaillir tout ce qui lui manquait — hommes et choses.

Comme en 1792 encore — souvenir héroïque — ses enfants ne lui manquèrent pas. Se levant en masse, ils accoururent se ranger sous son drapeau. Mais, hélas I les volontaires de Sambre-et-Meuse avaient pu, parleur seule et patriotique témérité, par leur fougue audacieuse, surprendre et repousser des armées enkylosées dans une tactique compassée et surannée. Les jeunes troupes de 1870 avaient à lutter, au contraire, contre l'armée la mieux organisée qui fut jamais.

A cet instrument perfectionné, à ces soldats disciplinés et dressés, la France ne pouvait opposer qu'un rempart de poitrines humaines ; et par-dessus ces poitrines humaines broyées, la sinistre machine de guerre continua impitoyablement sa route jusqu'au bout.

Nous devions être vaincus ; mais il y a quelque honneur à recueil-

lir, même dans la défaite, lorsqu'on a vaillamment combattu jusqu'à récrasement,el nous pouvons être fiers de l'effort tenté,parce que nous n^avons subi le joug que quand toutes nos forces ont ét$ épuisées. Toutes les ressources de la nation sont mises en œuvre. Ses ingénieurs, ses savants, en foule, lui apportent leur concours, pour forger des armes à toute sa jeunesse pleine de courage et de foi. II n'est point d'industrie, il n'est pas de science qui ne lui rende quelque service ; et tandis que les fonderies usinent des canons, tournent des projectiles, tandis qu'on improvise des poudreries, des commissions de savants examinent les monceaux d'inventions qu'on leur apporte de toute part.

Parmi les graves préoccupations du moment, une de celles quihan* taicnt le plus tous ces cerveaux en effervescence, était la question des communications. Malaisément, on se figurait Paris coupé complètement du reste de la France. Qu'allait faire ce tronc sans tête? Et Paris lui-même, comment allait-il supporter cet isoleraient farouche d'une ville investie, où n'entrait pas une nouvelle véridique du dehors? Dans cette situation miséî^able et critique, la patrie de Goutelle et de Conté ne devait-elle pas songer aussitôt à ces ballons qui avaient rendu tant de services à Maubeuge et à Fleurus, pendant cette autre invasion que les jeunes troupes de la République avaient réussi à conjurer?

Le besoin en était plus pressant encore, et il ne s'agissait plus seu- . lement.d'un service de reconnaissances et d'observations, car tous les chemins étaient barrés par terre et par eau. L'air restait seul, librement ouvert au-dessus des armées envahissantes qui ne pouvaient rien, qu'assister, impuissantes, au vol des messagers aériens.

Les services que pouvaient rendre les aérostats tenus captifs pour les observations et reconnaissances étaient de bien moindre importance que ceux qu'on en pouvait attendre pour maintenir les communications entre la province et Paris assiégé.

On peut dire qu'ils ont admirablement rempli ce dernier rôle; tandis que — malheureusement — les quelques courageux aéronautes qui ont essayé de constituer un corps d*aérostiers militaires, se sont épuisés en vains et inutiles efforts ; nous chercherons à en déterminer les causes.

Parmi eux, nous devons citer M. Gaston Tissandier, l'homme de talent et de cœur bien connu, qui s'est fait l'historiographe des tentatives réalisées à cette époque tourmentée, et auquel nous ferons de bien fréquents emprunts dans cette courte notice.

Cet adepte convaincu de la science aéronautique n'avait-il pas

LES AÉROSTIERS MILITAIRES. iOi

comme un pressentiment des graves événements qui se préparaient, lorsqu'il écrivait, huit mois avant la guerre :

< L'école aérostatique de Meudon, supprimée dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pasêtrereconstituée?Attcndra-t-on qu'une guerre éclate pour former des aéronautes, pour improviser des ballons ? Ce serait une imprudence, une folie des plus grandes, car, dans notre siècle, les guerres vont vile, et le sort d'un empire pourrait bien avoir été décidé pendant qu'on ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon (f). »

Malgré le peu de succès des aérostiers en province, leurs efforts méritent d'être cités, d'abord parce qu'il est beau de dire tout ce qu'ils ont montré de foi ardente, d'abnégation et de courage; ensuite parce que leurs tentatives sont pleines d'enseignements pour l'avenir, et que ces enseignements, médités, ont permis, dans l'organisation des' troupes et du matériel actuels d'aérostation militaire, d'éviter les mêmes fautes et les mêmes erreurs.

On ne doit pas s'étonner, du reste, si l'utilisation des ballons en 1870 a donné lieu à tant de tâtonnements infructueux, alors qu'il n'y aurait eu qu'à reprendre les procédés et la pratique des aérostiers delà première république. Depuis leur licenciement, en effet, per- .sonne ne s'était plus occupé de ballons militaires en France. Les traditions s'étaient perdues ; tout était à refaire.

Dans cette longue période de 1799 à 1870, on ne trouverait à citer que de rares tentatives, qu'il serait impossible de rattacher à un essai d'organisation régulière, encore faudrait-il les chercher à l'étranger.

Ce serait d'abord en 1849.

Les Autrichiens assiégeaient Venise. Ils se souvenaient des embarras que leur avaient causés les ballons de Coutelle, et voulurent, à leur tour, tirer bon parti de ces auxiliaires aériens. Mais, ne se contentant pas d'en faire des observatoires élevés pour reconnaître la situation de la ville ennemie, ils imaginèrent do leur confier un rôle tout nouveau.

Les anciens avaient des chars armés de faux : les Autrichiens résolurent d'avoir des ballons incendiaires; et l'on vit, le 22 juin, s'élever de leur camp deux cents petits ballonneaux de papier, brillant au soleil. Chacun d'eux traînait son boulet, comme un forçat ; mais ce projectile était chargé de matières explosibles.

Le vent entraînait toute cette escadrille vers la ville, d'oîi partaient déjà des clameurs effrayées. Pourtantles ballons s'élevaient toujours;

(1) Voyages aériens^ p. 550.

lOS

LES AÉROSTIERS MIUTAIRBS.

ils rencontrèrent tout à coup un courant contraire; ils tournoyèrent un moment sur eux-mêmes et... revinrent vers leur point de départ, au grand effroi des Autrichiens affolés, qui voyaient se retourner contre eux un artifice si bien préparé contre l'ennemi.

Les bombes éclatèrent au-dessus de leur camp, et sans aucun dommage : ce qui ne permet pas de se faire une haute idée de cette merveilleuse invention.

Les Américains furent mieux inspirés dans leurs tentatives, en i86i pendant cette guerre de sécession où la libre imagination des citoyens

du Nouveau-Monde eut de si nombreuses occasions de se donner carrière. En plusieurs circonstances, le général Mac-Clellan retira quelques services de l'emploi des ballons. Nous n'en citerons que deux exemples.

Le premier concerne une ascension assez originale exécutée par le célèbre aéronaute La Mountain, II appartenait à Tarmée Unioniste, et faisait des observations de la nacelle d'un ballon captif, près de Washington. Trouvant insuffisante la hauteur que son câble lai permettait d'atteindre, il imagina d'imiter les raids audacieux des cavaliers, ses compatriotes, et de pousser une pointe en avant. II n'y avait pbur cela qu'à couper la corde : c'est ce que fit La Mountain.

Le vent était bon ; l'aérostat se mit à filer, passant à i,SOO mètres au-dessus des lignes ennemies. L'aéronaute observait et notait soigneusement ce qu'il voyait. Toutefois il s'agissait de ne pas tomber mal à propos au milieu des troupes sudistes ; l'aérostat, fort heureusement, put prolonger son voyage jusqu'en pays ami. Ce fut de l'Etat de Maryland, où il put atterrir, que La Mountain télégraphia au général Mac-Clellan les renseignements qu'il avait ainsi recueillis.

...Il n'y avait qu'à couper la corde.

LES AÉROSTIERS MILITAIRES. i03

C'est Taéronaiite AUan, de Rhode-Island, qui, le premier, songea à mettre en communication la nacelle d'un ballon captif avec un postede terre^ au moyen d*un fil télégraphique enroulé autourdu câble.

Voici la dépêche que le professeur Lowe, qui avait accompagné M- Allan dans la nacelle, put envoyer au Président des Etats- Unis :

« Washington, da ballon VJ^tfeprise,

« Sir, le point d'observation commande une étendue de cinquante milles à peu près en diamètre. La cité, avec sa ceinture de campements, présente une scène superbe. J'ai grand plaisir à vous envoyer cette dépèche, la première qui ait été télégraphiée d'une station aérienne, et à reconnaître tout ce que je vous dois pour m'avoir tant encouragé et m' avoir donné l'occasion de démontrer les services que la science aéronautique peut rendre à l'armée dans ces contrées. >

Après ces premiers essais^ on obtint un résultat plus satisfaisant encore au siège de Richmond, en mai 1862.

On essayait en même temps de tirer parti de la photographie au moyen d'un appareil disposé dans la nacelle elle-même. On réussit à prendre ainsi une vue perspective de tout le terrain situé de Richmond à Manchester à l'ouest, et à- Chikahominy à l'est.

On y voyait les détails importants du paysage, les cours d'eau, les routes et les chemins de fer, de telle sorte qu'on y pouvait placer les positions des troupes telles qu'elles étaient disposées sur le terrain. Il en fut tiré deux exemplaires qui reçurent un quadrillage identique et furent mis entre les mains du général et de l'aéronaute. Les carreaux étant désignés par des lettres, celui-ci pouvait, par une très courte dépêche, indiquer dans quel carreau, c'est-à-dire sur quel point, un mouvement venait à se produire.

Le 1*"^ juin 1862, le général Mac-Clellan avait précisément ses deux divisions un peu dispersées et battant le terrain, lorsque le ballon captif, s'étant élevé vers midi, put apercevoir un important mouvement du côté de l'ennemi. Par le fil télégraphique qui reliait directement la nacelle au quartier général, l'aéronaute lança cette dépêche :

Sortie de la maisoii Cadeys.

Mac-Clellan concentre aussitôt la division Heinsselmann qui se trouvait la plus rapprochée du champ de bataille. La division Summer avait déjà dépassé Chikahominy ; il la rappelle en toute hâte, et lui

LES AÉROSTIEBS MIUTAIKES.

donne Tordre de marcher immédiatement vers la rivière. En deux heures, le mouvement était terminé et Tennemi se heurtait à une armée compacte.

« Partout où les assiégés hasardèrent une attaque, dit le Journal militaire de Darmstadt qui raconte le fait, ils furent repoussés avec des pertes considérables, et furent attaqués sur les points les plus faibles par des forces supérieures. Ils dirigèrent contre le ballon un canon rayé d'une énorme portée. Les projectiles firent explosion près du ballon, et si près, que les aéronautes jugèrent prudent de s'éloigner. Le

Mac-Ciellan.

ballon, ramené à terre, fut conduit sur une autre position d'où il s'éleva de nouveau, hors de portée des pièces ennemies. Il fut mis encore en communication électrique avec la terre, et Tarmée assiégeante eut avis que de fortes masses de troupes se montraient à l'extrémité du champ de bataille ; dès que ces troupes furent arrivées à portée du canon des Unionistes, elles se virent couvertes de projectiles avec une rapidité qui dut leur paraître inconcevable. Il semblait que le Dieu des armées les eût complètement abandonnées ce jour-là. Elles marchaient comme au-devant du canon ennemi, et ne pouvaient avancer sans se heurter à un mur impénétrable de baïonnettes. 3>

C'est ainsi que, constamment au courant des mouvements de ses adversaires, grâce au ballon, JViac-ClclIan put choisir le moment opportun d'une vigoureuse offensive, lança ses troupes à là baïonnette et remporta la victoire.

Page 1