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LA POSTE EN BALLON

Cest le 15 septembre 1870, que les journaux signalèrent rapproche des avant-gardes allemandes dans la banlieue de Paris. Le 20 septembre, le cercle d'investissement était fermé.

Trois jours après, un ballon monté par Taéronaute Jules Duruof emportait les premières dépêches de Paris investi.

L'aérostation était tombée en telle désuétude, à la fin de TEmpire, que c'est à peine si Ton put, à Paris, rassembler quelques vieux ballons — six à sept — appartenant à des particuliers. La plupart étaient en fort mauvais état et réclamaient d'urgentes réparations.

L'Etat en possédait un seul, X Impérial^ que Ton conservait précieusement au garde-meuble ; mais conserver une enveloppe de ballon ne consiste pas à l'enfermer pour Téternité dans une armoire, et lorsqu'on voulut déplier V Impérial, on s'aperçut qu'il était pourri.

Il y avait à Paris un certain nombre d'aéronautes et d'amateurs d'aéronautique dont le Gouvernement de la défense nationale accepta immédiateinent le concours. C'étaient, pour ne citer que ceux-là, Nadar; Eugène Godard, Gabriel Mangin, Duruof.

On avait songé tout d'abord à utiliser les ballons existants pour exécuter des ascensions captives ; mais la préoccupation d'assurer le transport des dépêches fit abandonner presque aussitôt ce dessein^ pour consacrer toutes les ressources aérostaliques au service de la poste aérienne.

L'administration des Postes acheta tous les ballons disponibles,

et les départs commencèrent immédiatement, pour se continuer

jusqu'à la fin du siège ; mais en même temps on dut installer deux

ateliers de fabrication dans les gares du Nord et d'Orléans, aux-

' quelles les Allemands créaient des loisirs.

Ces ateliers furent placés sous la direction, le premier, de MM. Yon et Camille Dartoi s; le second, de M. Eugène Godard. Ils fabriquèrent jusqu'à soixante aérostats pendant la durée du siège.

J06 LES AÉROSTIERS MIUTAIRES.

Les ballons que Ton résolut de construire devaient contenir 2,000 m. cubes de gaz; leur enveloppe était en percaline convenablement vernie ; elle était recouverte d'un filet en chanvre goudronné; et la nacelle pouvait contenir quatre personnes. Le constructeur se chargeait de procurer un pilote pour chacun de ses ballons. Ce pilote recevait 300 francs prélevés sur le prix de 4,000 francs fixé à forfait pour chaque aérostat. ,

L'Etat se chargeait, pour sa part, de fournir le gaz de gonflement»

Il fut aussi construit quelques ballons plus petits, de 1,200 m. cubes seulement.

On ne pouvait espérer trouver assez d'aéronautes de profession pour diriger tous les voyages, et on forma une école de pilotage aérien, à laquelle les marins enfermés dans Paris fournirent le plus fort contingent, car, sur soixante-quatre ascensions, trente furent conduites par eux. Malheureusement le temps manquait pour leur donner une instruction technique sérieuse, à laquelle les exercices pratiques préliminaires auraient du reste fait défaut. Il fallait se contenter de notions absolument rudimentaires.

Une nacelle était pendue à Tune des poutres de la gare^ raconte M. Tissandier : Télève y grimpait et criait le « lâchez tout 1 » Il va sans dire que rien ne bougeait.

Il apprenait alors à vider convenablement un sac de lest, et à tirer la corde de soupape. Puis il lançait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage, qui rappelle les leçons de natation à cale sèche (1) !

Les aérostats de Godard étaient à fuseaux bleus et rouges ou jaunes, alternés. Ceux de MM. Yon et Dartois étaient blancs. Les constructeurs présidaient eux-mêmes au départ de leurs ballons. M. Hervé Mangon, le savant météorologiste, ne manquait jamais de donner d'utiles indications sur la direction du vent et sa vitesse probable.

Pour chaque ballon de 2,000 mètres cubes, le poids mort était d'environ 500 kilog. — En le gonflant au gaz d'éclairage, il pouvait donc enlever près de 900 kilog. de poids utile, y compris les voyageurs. On lui confiait en général 2S0 kilogrammes de dépêches, trois ou quatre pigeons voyageurs chargés de rapporter à Paris des nouvelles, elles aéronau les improvisés se lançaient dans l'espace.

Au début du siège, les départs se faisaient dans la matinée.

Les ballons avaient ainsi à traverser toutes les lignes prussiennes,

(1) Un ballon, pendant le tvège, (Tissandier.)

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au commencement même de l'ascension, c'est-à-dire au moment où la navigation se faisait aux plus faibles altitudes.

En apercevant ce messager aérien qui les narguait, les soldats ennemis ne manquaient pas de se précipiter sur leurs armes, et l'aérostier entendait plus d'une balle siffler autour de lui.

L'état-major allemand, non sans raison, attribuait en partie la prolongation d'une résistance inattendue, à l'entente et au mutuel appui moral que se prêtaient la province et Paris ; il attachait une grande

Le mousquet à ballon.

importance à l'isolement complet de la capitale ; les ballons et les pigeons-voyageurs qui rapportaient dansParis les nouvelles du dehors étaient, pour les Allemands, un sujet d'agacement inexprimable : c'était le seul point où ils se trouvaient impuissants. Aussi mirent-ils tout en œuvre pour empêcher ce genre de communication.

. Les moyens matériels leur manquaient ; leurs fusUs ne portaient généralement pas jusqu'aux ballons ; et Tartillerie mettait trop de temps à régler son tir. Krupp imagina alors un mousquet à ballon — un gun balloon — sorte de fusil de rempart pivotant autour d'un affût à chandelier et facile à pointer sous les plus grands angles. L'affût lui-même était au centre d'une plate-forme montée sur roues.

On organisa un système d'observations régulières ; à peine la sortie d'un aérostat était-elle signalée, on relevait la route suivie ; des dépêches télégraphiques prévenaient tous les postes dans le secteur que devait parcourir le ballon. Non seulement les mousquets à ca-

nons, vite attelés, s'élançaient sur son passage, mais des patrouilles de uhlans le suivaient au galop, pour le saisir au moment deTatterjissage.

Nous ne croyons pas que l'engin de Krupp ait fait merveille ailleurs que dans sa promenade triomphale à travers les rues de Versailles ; mais les mesures de surveillance permirent tout d'abord de capturer ^rois ballons, du 27 octobre au 12 novembre.

On les lança en pleine nuit.

Pour achever do décourager les aéronautes, l'ennemi lança contre eux des décrets d'exception, leur refusant même la qualité de belligérants^ ce qui les exposiait à se faire fusiller sommairement, s'ils se laissaient prendre.

<r Eh ! quoi, s'écriait éloquemment M. Dumas, le savant chimiste, des opérations sont-elles punissables parce qu'elles reposent sur des principes nouveaux!

<r Comment! les voies de terre, de fer, nous étaient interdites; la voie de Tair nous restait seule, inconstante et douteuse ; elle n'avait jamais été pratiquée; quoi déplus légitime que son emploi! Nous l'avons conquise par des procédés méthodiques, et si elle fonctionne régulièrement au profit de nos armes, où est le délit ?

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« Que rennemi détruise, s'il le peut, nos ballons au passage ; qu^il s'empare de nos aéronautes au moment où ils touchent terre, soit ; c'est son intérêt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi entre ses mains, soient livrées à une cour martiale, au loin, en pays ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force...

« Dans Syracuse assiégée, Archimède opposant aussi aux effortsdeTennemi toutes les ressources delà science de son temps, rendait* pour les Romains l'attaque de plus en plus meurtrière. Marcellus, loin de lui faire un crime d'avoir prolongé la défense par ses inventions, ordonna que la vie de ce grand homme fût respectée, et, plein de regret pour sa mort fortuite, entoura sa famille de soins et d'é-^ gards!...»

Pour donner aux ballons quelques chances de plus d'échapper aux balles prussiennes, on pritla résolution de changerTheure des départset de les lancer en pleine nuit. C'était courir au-devant de dangers bien plus redoutables que ceux qu'on cherchait à éviter ; car il était tout d'abord impossible à Taéronaute d'apprécier sa route, en direction et en vitesse; trompé par le calme qui l'entourait, il était biensouvent entraîné, sans s'en douter, par un vent violent qui, en quelques heures, et avant même que le jour ne fût levé, l'emportait au-dessusde la mer.

Celte décision malheureuse fut certainement la cause principalede la perte du Jacquard sur les côtes d'Angleterre, et du Richard Wallace en vue de la Rochelle.

Ce furent les protestations de M. Janssen, croyons-nous, qui firent revenir à une pratique plus rationnelle.

Parmi tous ces voyages aériens, plusieurs furent remarquables à plus d'un titre. Nous serions entraînés trop loin si nous voulions les raconter tous; mais nous voulons du moins relater quelques épisodes de ces odyssées à travers les airs.

On sait que c'est dans un ballon, Y Armand Barbes^ que le ministrede l'intérieur, Gambetta, quitta Paris pour aller en province coordonner les efforts de la défense et animer tout de son souffle et de sa foi.

h' Armand Barbes était un ballon de 2,000 mètres cubes ; il était conduit par M. J. Trichet, et emmenait, avec Gambetta, son secrétaire, M. SpuUer.

Un second ballon, le Georye 5^/20?, conduit par J. Revilliod, devait partir en même temps, et enlever deux Américains, MM. May et Raynold, chargés d'une mission spéciale pour le Gouvernement delà Défense nationale, et un sous-préfet.

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Le 7 octobre, à 11 heures du matin, le double départ eut lieu de la place Saint-Pierre, devant une foule compactei et au cri de : Vive la République !

Les deux ballons franchirent la butte Montmartre, puis, laissant Saint-Denis sur leur droite, dépassèrent bientôt la ligne des forts. En atteignant les avant-postes prussiens, ils furent assaillispar une vive fusillade et quelques coups de canon. Les ballons ne se trouvaient qu'à une altitude de 600 mètres, et les voyageurs entendirent siffler les balles autour d'eux.

Il était prudent de s'élever un peu, afin de se mettre hors d'atteinte; mais le ballon qui portait Gambetta, par suite d'accident ou défausse manœuvre — peut-être quelque balle avait-elle percé son enveloppe — se mit tout à coup à descendre, sans que son pilote réussltàrarrèter;il toucha terre dans un champ que des troupes ennemies venaient à peine de quitter et à faible distance d'un poste allemand. Un sac de lest jeté précipitammenl lui permit de se relever aussitôt et de continuer sa route.

Il n*'était encore qu'à 20J) ra&tres cfaltitude, lorsque, vers jCreil, il reçut une nouvelle fusillade dirigée sur lui par des soldats wurtembergeois.

« En ce moment le danger était grand , dit le Moniteur Universel (édition de Tours),

qui publiait, le 10 octobre, le récit de cette mémorable ascension; heureusement lessoldattï en* nemis avaient leurs

...ri

Les Allemands lui envoyèrent nne salve de conps de faeils.

LES ÀÉR08TI£RS JflLlTAlRES. Ijj

armes en faisceau ; avant qu'ils les eussent saisies, le ballon, allégé de son lest, était remonté à huit cents mètres; les balles ne Font pas plus atteint que la première fois ; mais elles ont passé bien près des voyageurs, et M. Gambetta a eu même la main effleurée par un projectile. »

Dans ces diverses manœuvres, V Armand Barbes avait épuisé à peu près tout son lest, et réussissait avec peine à se maintenir. Il était encore tout près de terre, lorsque des Allemands, campés près de la lisière d'une forêt, lui envoyèrent une salve de coups de fusils. Enfin ce ballon n'échappa à ce dernier danger que pour aller s'accrocher •aux plus hautes branches d'un chêne, où il resta suspendu. Ce ne fut pas sans peine qu'avec l'aide des paysans accourus, les trois naufragés de l'air purent prendre terre.

Ils se trouvaient près de Montdidier, et il était2 heures 45 minutes. Le ballon avait mis trois heures et demie pour parcourir cent vingt kilomètres.

Une voiture passait qui se mit immédiatement à la disposition des aéronautes ; et ils purent enfin parvenir à Amiens le soir même.

Le George Sand avait été plus heureux que son compagnon de route. Après avoir essuyé la première fusillade, il put se maintenir à grande hauteur et prolonger son voyage jusqu'à 4 heures de l'aprèsmidi. Il descendit alors à Grémery, près de Roy e, d'où ses passagers rejoignirent Gambetta à Amiens..

Le 27 octobre, deux ballons partaient encore de conserve : c'étaient le Vauèan (1,200 mètres cubesj, conduit par le marin Guillaume emmenant deux passagers, et la Bretagne (2,000 mètres cubes), appartenant à une entreprise particulière et enlevant quatre personnes.

Le premier, parti de la gare d'Orléans à 9 heures du matin, dans la direction du nord-est, atterrissait, à 1 heure du soir, à Yignoles, dans la Meuse, c'est-à-dire en plein territoire occupé par l'ennemi. Un des passagers^ parlant très purement l'allemand, réussit à sauver la situation.

La ^r^to^n^ n'eut pas le même bonheur. Voici le récit qu'un des passagers, M. Manceau, fit du voyage :

« Après être resté deux heures à naviguer dans une direction qui n'avait rien de bien attrayant, M. Cuzon (le pilote) eut envie de descendre. Malgré les protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le ballon ne tarda pas à se rapprocher de la surface de la terre.... terre inhospitalière s'il en fut ; car les voyageurs aériens furent reçus par une vive mousqueterie. Ils étaient tombés au milieu

d'un tas de Prussiens qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes à bord ! .»

Au lieu de jeter du lest pour remonter vivement, c'est un passager, M. Wœrlh, qui saute à terre, pendant que le ballon remonte rapidemeni dans l'espace. M. Wœrth agite son mouchoir blanc, on le fait prisonnier et on le fourre en prison.

Le ballon était hors de portée^ il n'y avait qu'à le laisser filer. Mais M. Cuzon tenait à son idée : à coups de soupape, il force l'aérostat à descendre de nouveau ; et cette fois, c'est le pilote lui-même qui

Il enjambe à son tour.,

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donne l'exemple et qui saute à terre, suivi d'un des deux passagers restants, et laissant dans la nacelle M. Manceau^ qui part comme une flèche et atteint bien vite une altitude très élevée. Dans cette ascension trop rapide, et par suite du changement brusque de pression, l'abandonné est saisi de bourdonnements ; le sang lui sort par les oreilles ; mais^ sans perdre son sang-froid, il se pend à la corde de soupape, et l'aérostat se met à descendre aussi vite qu'il est monté. Quand il se croit assez près du sol, affolé, il enjambe à son tour le bord delà nacelle, saute de 10 mètres de haut et se casse la jambe, pendant que le ballon, tout flasque qu'il est, fait un dernier bond pour aller s'affaisser près de là.

Le malheureux se trouvait en plein marécage ; il se traîne péniblement, appelle : mais les paysans qui l'aperçoivent en si piteux

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élat le prennent pour un malfaiteur, et, sans Tintervention du curé, on lui aurait fait un mauvais parti.

Ce brave curé court ensuite à l'aérostat et profite de la nuit pour sauver les dépêches.

Il n'était que temps, car des hommes du é** uhlans, prévenus par quelque espion, arrivaient de grand matin s'emparer du blessé, et le forçaient, à coups de crosse de fusil^ à se traîner d'étape en étape.

M. Manceau, conduit à Mayence, fut jeté dans un cachot et fort maltraité. Mais quelle singulière ascension, quel singulier pilote 1 Que dirait-on du commandant d'un navire qui abandonnerait son bord avant que tousses passagers l'eussent évacué?

Vers la fin de novembre, tandis que le général Ducrot se préparait à courir tête baissée sur l'ennemi, dans la direction de Fontainebleau, et à forcer ses lignes^ il devenait nécessaire de coordonner cet effort avec Tattaque de l'armée de province qui se préparait à seconder les Parisiens.

« Il y eut, dit M. de Freycinet, dans cette lugubre épopée, un moment solennel d'espérance fc'est celui où, après Goulmier, la marche sur Paris se préparait. Plus de 200,000 hommes avaient été réunis autour d'Orléans, commandés par nos meilleurs chefs : d'Aurelle et Borel au centre, Ghanzy à l'aile gauche. Billot à l'aile droite.

« Les troupes, en dépit de la saison — on touchait au mois de décembre — se montraient pleines d'entrain. La délivrance de Paris obsédait tous les esprits. La province était impatiente de voler au secours de la capitale.

« Nous attendions, pour donner le signal, de recevoir l'annonce d'une sortie décisive, que de récents télégrammes de Trochu, apportés par cfe5;?î^eonst;oyayei/r5^ faisaient pressentir. »

€ Mardi 29 novembre, nous écrit Trochu, l'armée extérieure, commandée par le général Ducrot, le plus énergique, abordera les retranchements fortifiés de J'ennemi, et s'il lesenlève, poussera vers la Loire, probablement dans la direction de Gien.

« Mais, d fatalité ! cette nouvelle est devancée parles événements : au moment même où elle nous parvient, Ducrot est déjà aux prises avec l'ennemi; victorieux, refoulé, qui peut le dire? attendant, en tout cas, avec anxiété, le secours de l'armée de la Loire. »

Et pourtant Paris avait pris soin de lancer un ballon, la Ville d'Orléans^ le 24 novembre, en lui confiant des dépêches importantes sur sa situation et sur l'état des opérations.

Qu'était devenu ce ballon ?

AU heures trois quarts du soir, Taérostat s'était élevé de la gare

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du Nord, emmenant deux voyageurs, MM. Paul Rolier et Deschamps. Le vent semblait porter vers Tours, au moins dans les basses régions. Le ballon atteignit bientôt une hauteur de 2,000 mètres, hors de portée des projectiles ennemis, précaution que l'obscurité rendait sans doute inutile. Au bout d'un certain temps, les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de locomotives : c'était celui des vagues de la mer déferlant sur des rochers qu'ils purent distinguer dans l'ombre; mais aussitôt ils furent enveloppés d'un brouillard épais, qui ne se dissipa que pour leur montrer au-dessous d'eux la nappe d'eau à perte de vue. Ils aperçurent et purent compter

yitfint*

Les premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups.

successivement dix-sept navires auxquels ils essayèrent de faire des signaux de détresse, mais sans être aperçus ou compris.

Plus tard on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans les atteindre. Ils pouvaient alors se rendre compte de leur direction et de leur vitesse : un vent très fort les emportait vers le nord. Nulle terre n'apparaissait ; de nouveau le ballon entrait dans un nuage : ils lancèrent un pigeon, annonçant qu'ils 5e voyaient perdus. Le ballon se mil, du reste, à descendre; mais leur guide-rope, en s'immergeant, ralentit un peu la vitesse de leur course.

Tout à coup la terre apparaît à l'horizon. Une lueur d'espoir luit sur cette nacelle en perdition. Les aéronautes jettent à la mer un sac de journaux et de lettres, et le ballon, soulagé, se relève et change heureusement de direction vers l'est, vers la terre. II fallait atterrir. Un coup de soupape ramène l'aérostat, qui s'arrête sur le sommet des arbres.

C'était le 25'novembre ; il était 3 heures 40 minutes à leurs montres réglées sur Paris, lorsque les voyageurs purent toucher terre, en se

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^LES AÉROSTIERS MILITAIRES. il5

laissant glisser le long du guide-rope : leurballon, délesté subitement, s'échappa et disparut dans l'espace .

Dans quel pays étaient-ils tombés, après cette excursion de 13 heures ? Ils l'ignoraient.

Accablés de lassitude, mourant de faim^ encore suffoqués par le gaz qui s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rélablis, ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les premiers ôtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche, ils atteignirent une pauvre cabane abandonnée, où ils s'abritèrent.

Le lendemain, ils rencontrèrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité.

En effet, peu de temps après, deux bûcherons survinrent; mais ils parlaient une langue inconnue et ne comprenaient pas le français. Tout à coup l'un d'eux tire une boîte d'allumettes; M. Rolier se précipite, et lit sur la boîte : Christiania. Ce fut un trait der lumière : ils étaient en Norwège ; et, en effet, le ballon les avait déposés à Lifjeld, paroisse deSilgjord. On les réconforta, et bientôt menés chez le pasteur, ils furent mis en relation avec l'ingénieur des mines, M. Nielsen, qui parlait très bien le français.

A Drammen^ on leur rapporta le contenu de leur nacelle qu'on avait pu retrouver, et lorsqu'ils arrivèrent à Christiania, ils furent l'objet d'ovations chaleureuses, qui s'adressaient à la France malheureuse autant qu'à ses courageux enfants.

En reconnaissance d'un pareil accueil, ils se déterminèrent à offrir à l'Université de Christiania le ballon qui venait de parcourir plus de 1,200 kilomètres en 15 heures.

Un autre ballon, YArchimède^ cubant aussi 2,000 mètres, conduit par le marin Buffet, et emmenant deux passagers, était parti le même jour que la Ville d'Orléam,

Le départ s'était effectué à minuit 45 minutes, de la gare d'Orléans, et par une sorte de fatalité, son point d'atterrissage fut si éloigné que ses dépêches subirent aussi un grand retard. Il descendit, à 6 heures 45 minutes du matin, à Castelré, en Hollande, où les aéronautes furent également très bien reçus.

M. Tissandier fait remarquer que si YArchimède avait quitté Paris une heure plus tôt, comme la Ville dOrléans, ce ballon aurait atteint les bords de la mer avant le lever du jour et aurait pu s*y perdre, ce qui fait bien ressortir les dangers qu'offraient ces départs en pleine nuit.

Le marin Prmce , m on tant seut le liitllon le Jacquard j fat vicUnne trun accident de ce g^enre. Il était parti de la gare d'Orléans le 30 novembre, à il heures du soir, par une nuit très noire. On ne sait ce qu'il est devenu. Un navire anglais prétend avoir aperçu un ballon à hauteur de Plymouth, ce qui permet de conjecturer qu'il a dû se perdre en mer dans cette direction. Un autre ballon parti le même jour, à il heures 30 du soir, de la gare du Nord, le Jules Favre^ aperçut la mer au lever du jour; il allait traverser Belle-Ile vers une de ses extrémités qui n*a guère que cinq kilomètres de large. Au delà, c'en était fait. L'aéronaute, sans perdre de temps, monte dans les cordages, et ouvre en grand la soupape. Il se trouvait à 2,000 mètres d'altitude ; le ballon se mit à descendre avec une rapidité vertigineuse et frappa le sol avec une force terrible ; puis il s'aplatit après deux ou trois bonds énormes. L'enveloppe du ballon à moitié dégonflé avait heureusement formé parachute pendant la descente, sans quoi les aéronautes couraient fort le risque d'être broyés avec la nacelle. Au choc, le pilote fut précipité hors de la nacelle, et se brisa la jambe, tandis que le passager roulait à une vingtaine de mètres plus loin et en fut quitte pour de fortes contusions.

Citons enfin le ballon le if îcA«rrf Wallace, monté parle soldat Lacaze, et qui, parti à 3 heures 30 du matin de la gare du Nord, le 25 janvier, a dû se perdre en mer, en vue de la Rochelle.

Ce court aperçu permet de se rendre compte de quelle utilité les ballons-postes furent pour Paris assiégé. Ils ne pouvaient malheureusement pas y rentrer, et la capitale serait restée elle-même sans nouvelles du dehors, si les propriétaires de colombiers qui habitaient Paris avant le siège n'avaient pu mettre à la disposition de Tadministration des postes un assez grand nombre de pigeons. Ces pigeons, chaque ballon en emportait un certain nombre qui revenaient ensuite Successivement au colombier, rapportant fidèlement les dépêches qu'on leur avait confiées.

Comme on le sait, les dépêches destinées aux pigeohs voyageurs

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doivent être roulées et attachées sous une des fortes plumes de la queue ; mais pour que l'oiseau n'en éprouve pas de gêne, il faut que le poids qu'on lui ajoute ainsi soit faible. Il n'eût donc été possible de se servir de ce mode de correspondance que pour les dépêches urgentes et officielles, si Ton n'avait imaginé de photographier des lettres mises à côté les unes des autres, en réduisant leur image^ sur de très petites pellicules de coUodion. C'est le procédé de micro-photographie inventé tout d'abord par M. Dagron.

Pour lire les dépêches, on les plaçait sur le porte-objet d'un microscope photo-électrique, fort analogue à une lanterne magique, et les correspondances, projetées sur un écran, étaient suffisamment amplifiées pour pouvoir être lues distinctement.

Tous ces procédés ingénieux auraient pourtant été inutiles, si les ballons, en emportant les pigeons en province, n'en avaient rendu l'application possible. Malheureusement, vers la fin du siège, le froid était devenus! intense que les pauvres messagers ailés, tout transis, et trompés par la neige qui couvrait le sol, ne parvenaient plus à s'orienter. Aussi le nombre des pigeons rentrés dans les deux derniers mois était-il extrêmement faible. Sur 363 pigeons emportés par ballons et lancés en province, 57 seulement sont rentrés dans Paris; en voici la répartition pour chaque mois :

En septembre 4

octobre 18

novembre 17

décembre. 12

janvier 3

février. 3

L'organisation du service des ballons-postes et des pigeons voyageurs — du ravitaillement moral de Paris, comme disait Edmond About — fait le plus grand honneur à M. Rampont qui dirigeait, à Paris, l'administration des postes et des télégraphes.

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