‹ Les aérostiers militairesChapitre 18 sur 39 · LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTÉ · texte numérisé non relu

LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTÉ

Les lettres affluaient, on le croira sans peine. Bien des gens même venaient trouver directement les aéronautes pour leur donner leurs petites commissions.

Un monsieur vint réveiller M. Tissandier à six heures du matin, pour le supplier de prendre la clef de son appartement.

LES AÉROSTIERS MIUTAIRES.

— « Veuillez visiler mes meubles, lui dit-il, et médire, à votre retour, si mon mobilier est en bon état. Et puis, n'oubliez pas ma bonne ; rassurez-la.... > Inutile de dire la manière dont il fut mis à la porte.

Il ne restait plus qu'à lancer le ballon ; mais c'était le point délicat : il y avait loin de la coupe aux lèvres.

En attendant que le ballon de soie fût achevé, MM. G. Tissandier, Revillîod et Mangin, afin de tenter la fortune , partirent pour Chartres, emportant le ballon le Jean-Bart , dans lequel M. Albert Tissandier était sorti de Paris. D'après les prévisions de l'Observatoire , le vent sud-ouest était bien établi et devait persister assez pour permettre d'exécuter de là une première tentative.

Le 20 octobre, on gonfle le ballon ; il a fallu pour cela que la ville de Chartres se privât toute une nuit d'éclairage , car les gazomètres étaient insuffisants. Puis trente matelots prêtent leur concours pour

maintenir l'aérostat que lèvent secoue furieusement. Malgré le temps épouvantable, M. Revilliod est prêt à partir. Il enjambe la nacelle ; mais un officier s'approche à la hâte, remet un pli aux aéronautes qui le décachètent fiévreusement. Hélas! hélas! c'est une lettre du commandant Duval :

Le commandant brûlait ses papiers.

« Monsieur Taéronaute est prévenu que s'il ne peut partir immédiatement, il doit brûler son ballon et ses dépêches, s'il veut les sauver des mains de Tennemi. » f

Que veut dire cela? On court chez le commandant qui est en train lui-même de brûler ses papiers les moins utiles.

— Messieurs^ dit-il, les nouvelles sont mauvaises. Orléans et Dreux sont pris; Soissons a capitulé, et Tennemi bombarde Châteaudun. Il s'avance sur Chartres que j'ai ordre d'évacuer sans retard. Partez, vous-mêmes, aussi promptement que vous le pourrez; car les Allemands peuvent être ici dans un quart d'heure.

Mais des aéronautes n'abandonnent pas leur ballon : c'est une partie

LES AÉROSTIERS MlUTAIRES.

d'eux-mêmes. Vile le Jean-Bart pst dégonflé, roulé, plié, pendant que Ton trouve, non sans difficulté, un voilurier qui consent à le convoyer jusqu'à Dreux, que les Prussiens viennent de quitter.

L'échec de cette première tentative ne découragea pas nos aéronautes, qui se Iransporlèrcnt aussitôt au Mans avec deux ballons, le

Jean-Bart et le George Sand ; mais là le vent soufflait du nord : il fallut patienter.

Cependant, le 30 octobre, un dimanche, on se mit en devoir de gonfler Taérostat sur les bords de laSarthe; et Ton essaya quelques timides ascensions captives, en attendant toujours un vent favorable. Jmpa* lienls de réaliser leurs desseins, MM. Tissandier résolurent de se rendre à Rouen avec le Jean- Bart, espérant pouvoir, de cette ville, profiter de& vents régnants.

En effet, le 7 no vembre, tout somble à souhait;. et les deux aéronautes partent à 14 heures et demie, se dirigeant sur Paris. A cette constatation, racontent les voyageurs, leur émotion est si vive, la joie si grande, qu'ils en ont la respiration momentanément arrêtée.

X — <t Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans l'immensité céleste, nous avons la même pensée ; la même espérance fait battre nos cœurs I Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, l'imposant tableau de la capitale assiégée ; elle fait tomber à nos yeux la muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon. » Mais bientôt l'aérostat s'enfonce dans un nuage; et quand il en sort, quand les aéronautes reprennent la vue de la terre, tout-cet espoir entrevu s'évanouit subitement : sous leurs pieds se déroulent les replis de la Seine et les hauteurs des Andelys; mais le ballon a fortement dévié de sa route primitive ; il ne marche plus vers Paris l

Descente du Jean-Bart à Jutnièges.

LES AÉHOSTIERS MIUTÀIRES. 123'

Il ne restait qu*à atterrir, car le pays était occupé par les avantpostes français ; mais, conservant toujours quelque espérance, les voyageurs ne dégonflent pas leur ballon et font, le lendemain, une nouvelle tentative aussi infructueuse que la première et qui les ramène en Normandie. Ils descendent à Jumièges, sur la Seine, et ne se résolvent pas à dégonfler; ils veulent encore espérer un vent plus favorable ; mais pendant la nuit un ouragan secoue furieusement le pauvre aérostat à moitié flasque. A force d'être violemment roulé contre terre, il se déchire ; le cataplasme qui rend étanche le joint de la soupape se brise, et le gaz s'échappe à flot. C'était bien fini.

Ce fut la dernière tentative de ce genre ; les événements avaient marché; le 11 novembre, on placardait partout la nouvelle de la victoire de Coulmiers. La mauvaise fortune de la France semblait conjurée, et il semblait que des aéronautes avaient mieux à faire qu'à: s'épuiser en vains efforts pour une entreprise aussi aléatoire que le retour d'un ballon dans Paris.

Cette armée qui se révélait sur la Loire, cette jeune armée dont on avait douté jusque-là, n'avait-elle pas, comme l'armée de Jourdan, besoin d'aérostiers pour l'éclairer et la renseigner ? La tâche était tentante et fit abandonner tout autre projet.

Page 1