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LE DIRECTEUR DE L^ÉGOLE DE CHALAIS

Après avoir suivi les diverses étapes qui marquent les progrès de la science aéronautique, nous arrivons enfin aux applications récentes qui ont doté notre armée d'une organisation complète et perfectionnée.

Cette organisation est due^ comme on le sait, au commandant Renard.

Le commandant Charles Renard est un Lorrain. Son père a été longtemps juge de paix près de Vézelive, et lui-même est né le 23 novembre 1847, à Damblain, dans les Vosges.

Il a fait ses études au lycée de Nancy dont il était un des plus brillants élèves, a remporté des prix au concours général et est entré en 1866 à l'école polytechnique. Sorti en 1868 dans l'arme du Génie, il venait de terminer les études spéciales de l'école d'application à Metz, lorsqu* éclata la guerre. Il y prit part comme lieutenant du Génie, attaché d'abord à l'armée de la Loire, et ensuite à Tarmée de Bourkaki.

Aussitôt qu'un homme se révèle par un coup d'éclat, on fouille son passé, on remonte sa vie jusqu'à sa prime jeunesse, pour y découvrir tout ce qui pouvait faire prévoir son génie futur.

Si c'est un grand général, on ne manque pas de faire remarquer que, le jourde sa première culotte, il se montrait déjà tacticien consommé

LES AÉROSTIEBS JnUTAlRES.

en commandant Tassant d'une redoute en neige^ défendue par six galopins comme lui.

Si c'est un mécanicien, on s'aperçoit tout à coup qu'àl'àge le plus tendre, il façonnait des machines avec des bâtons de chaise, sans autre secours que son couteau.

Si c'est un peintre, on découvre qu'il eharbonnait jadis les murs de la maison paternelle, à Ja grande colère de ses estimables parents.

Ce petit travail rétrospectif n'a pas manqué aux biographes et

...S'il se permet de faire sonner son piano....

aux reporters qui, pendant six mois, se sont disputé les détails sur l'existence du directeur de l'établissement aérostatique, et ses moindres gestes.

L'un rappelle que le capitaine Renard a toujours aimé les moyens de locomotion les plus insolites, et qu'il fut jadis un vélocipédiste distingué. Une traite de soixante kilomètres ne lui faisait pas peur, et, comme il n'est point de sujet sur lequel un inventeur ne trouve à s'exercer, les vélocipèdes lui ont fourni matière à un mémoire mathématique fort réussi, où il étudiait et projetait un véhicule à une seule roue.

Une escapade à Bruxelles, pendant son séjour à l'Ecole d'application, est prétexte nouveau à remarques sur l'exubérance de son caractère et les caprices de son imagination.

Sur la paille humide du cachot où cette fugue d'écolier le mène, ses méditations lui suggèrent un ingénieux moyen d'écarter les barreaux et de prendre la clef des champs, sans que ses candides gardiens soient parvenus à comprendre par où s'évapore cet insaisissable prisonnier.

Gela ne dépasse pourtant pas les preuves d'imagination des Latude et des Monte-Cristo ; et ce serait faire tort à l'éminent officier que de présenter ces^anecdotes comme les signes indubitables de son génie.

Nous aimons mieux y voir simplement les manifestations juvéniles de cette vivacité bon enfant qui fait du commandant Renard un des plus aimables compagnons qu'on puisse rêver , d'une gaîté méridionale, la parole abondante et claire, toute émaillée de mots pittoresques et imprévus.

Ses biographes ont rappelé qu'il était au besoin musicien et compositeur ; mais s'il se permet parfois de faire sonner sur son piano des valses qui ont des airs de fanfare et qui n'ont, pour la plupart, jamais été écrites, c'est surtout le genre gai qu'il a cultivé. — • Ce prétérit était nécessaire, car voilà longtemps que le commandant n'a plus le loisir de se livrer à desélucubralions Offenbachiques. — Ses camarades du régiment, alors qu'il était le joyeux lieutenant d'Arras, se rappellent ce fameux opéra des T/iermopyles^oxx la poésie du poème ne le cédait point à la musique, en fantaisie funambulesque :

Cesltous les jours quif-quif^ La situation de l'effectif t

Mais toutes ces anecdotes, tous les menus faits que l'on a rassemblés en faisceau, tous ceux encore qu'on pourrait aisément recueillir, ne donneraient pas la physionomie réelle de l'homme. C'est la façade que l'on esquisse ainsi, si l'on nous passe cette expression ; ce n'est • pas l'homme lui-même, l'homme de travail et de science qui perce à chaque instant cette enveloppe par des échappées lumineuses. ' Ce qui caractérise tout d'abord cet esprit sans cesse en éveil, c'est une merveilleuse faculté d'assimilation qui lui fait aborder tous les sujets avec une égale facilité. Il n'en est pas, dans le domaine de la science et de Tindustrie, qu'il n'ait étudié, et sur lequel il n'ait des idées arrêtées.

Il a touchée toutes les sciences ; et dans toutes il a marqué son empreinte par quelque découverte intéressante.

« C'est un mathématicien distingué, dit un de ses biographes les

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mieux renseignés ; prenant les questions de haut et les élucidant complètement, grâce au merveilleux instrument que lui prêtent les hautes mathématiques. Mais c'est aussi un physicien capable de rendre des points à un électricien de profession ; un météorologiste rompu à Tétude de Tatmosphère ; un chimiste qui invente des piles ; un mécanicien qui crée des moteurs nouveaux. lisait être, à l'occasion, chaudronnier, tisseur, cordier ; et dans chacun de ces métiers, il connaît le fond des choses, le fort et le faible, et peut en discuter avec les spécialistes, qu'il étonnera par la nouveauté et la clarté de ses aperçus.

« C'est en même temps un sympathique, un charmeur, che^ lequel la force de conviction devient de l'éloquence, chaque fois qu'il parle de la science k laquelle il se consacre .le plus volontiers : l'aéronautique. >

II faut avoir suivi cet homme de quarante ans, qui parait un jeune homme par son alerte vivacité, à travers ce parc de Chalais, où tout est son œuvre ; il faut l'avoir entendu donner, sur tout ce qui n'est point absolument secret, des explications claires et intelligibles au moins compétent, pour comprendre ce tempérament complexe et exubérant.

Au physique, le commandant Renard est de taille moyenne, plutôt petit, et pourvu d'un léger embonpoint ; la figure ronde, aux traits mobiles, avec des yeux vifs et toujours en mouvement.

La suite de notre récit fera connaître le créateur de l'aérostation militaire en France mieux qu'un portrait plus détaillé.

On peut dire que la navigation aérienne a été l'objet de ses constantes préoccupations,bien avant qu'il fût chargé des études officielles à ce sujet.

Aussitôt la guerre terminée, et tandis qu'il était lieutenant à Arras, vers 1873, il fit un mémoire sur le travail que nécessitait la sustentation des appareils plus lourds que l'air et se proposa, comme conclusion de son travail, de construire une aero/^/a/ze où les surfaces de sustentation étaient disposées en persiennes (1).

Il était bien difficile d'avoir le moteur léger que nécessitait la réalisation complète du projet rêvé, mais on pouvait tout au moins vérifier que la chute de l'appareil «se faisait non seulement aussi lentement qu'on le voulait, mais encore, par une disposition convenable des pians de glissement, sous une penle très douce. C'était

(0 Ce mémoire a été en partie publié récemment dans rezcellenie Hevue de CAéri^ nautique^ 1888, livr. 4, et 1889, livr. 1».

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donc en réalité un parachute dirigeable qu'on avait sous la main.

On établît un petit modèle qui fut expérimenté dans d'assez mauvaises conditions, en le laissant tomber du haut de la tour Saint-Eloi,. près d'Arras. Le vent était violent et, sous les rafales, Tappareil vint heurter la muraille, avant que la vitesse de chute fût suffisante pour régulariser l'action des plans inclinés.

L'expérience eût été plus facile si Ton avait pu lâcher VAéride — c'était le nom dont l'inventeur l'avait décoré — de la nacelle d'un ballon.

Il fallait donc un ballon*

Ne reculant devant aucune difficulté, on se remit h l'ouvrage. Parmi les camarades du lieutenant Renard, chacun tint à «contribuer à l'œuvre. Celui-ci se chargea de la couture, celui-là de la confection^ du filet. Les connaissances pratiques manquaient : on y suppléait par beaucoup d'imagination et beaucoup d'ingéniosité.

Quand on voulut gonfler le bel aérostat, on trouva difficilement un point de la canalisation du gaz où la prise fût assez forte pour donnerun débit rapide. Il fallut s'en aller en dehors de la ville ; et l'on eut quelque peine à achever l'opération, à cause du vent qui s'engouffrait dans l'aérostat et le vidait à chaque rafale, beaucoup plus vite qu'on ne parvenait à le remplir.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que VAéride petit modèle ne pouvait point avoir la prétention d'être un appareil de vol. Il s'agissait là tout juste de vérifier par l'expérience quelques vues théori* ques ; et en relatant cet essai, nous voulons seulement marqueriez point initial des recherches du commandant Renard, en même temps que sa première tendance vers les appareils plus lourds que Pair.

Ce n'est,' en effet, qu'en sacrifiant ses premières idées aux condi-tions d'opportunité, et parce que leur réalisation lui semblait impossible dans l'état actuel de l'industrie des moteurs, qu'il s'est attachépar la suite à poursuivre la solution de la navigation aérienne par les aérostatsj9/t/5 légers que tair.

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