L INSTALLATION A CHALAIS
Après avoir enlevé la promesse du Minisire qui mettait le parc de Gbalais à la disposition de Taérostation, le colonel Laussedat et le capitaine Renard partirent un beau jour, tout joyeux, pour aller visiter leur nouvelle conquête et en régler Torganisation.
C'était en mai 1877, par un merveilleux soleil de printemps dorant toute cette combe admirable du Val-Fleuryqui, des bois de Meudon, dévale vers la Seine.
Pour parvenir à Chalai^, en quittant la gare de Meudon, laissant à droite l'avenue qui monte au château, on traverse le village. A sa sortie, et tandis qu'au loin apparaissent les vieux arbres chenus de la forêt, à gauche un long mur austère marque l'enclos que nous cherchons.
Près de l'angle du mur, une petite porte y donne accès ; alors le coup d'oeil change. Les visiteurs découvrent un frais vallonaux flancs rapides, tout gazonnés. Des bouquets d'arbres sont semés là pour le plaisir des yeux, comme les perspectives habilement ménagées par le meilleur des jardiniers-paysagistes : la Nature.
Un grand étang hexagonal, d'oîi part un canal d'eau courante qui vase faire prendre, l'imprudente, sous les pistons de la pompe qu'abrite cette fabrique, là-bas, tout au fond du vallon.
Et parsemées dans la verdure, c'étaient des maisonnettes dont le crépi s'effritait, dont les toits étaient couverts de mousse, et qui, par leurs vitres brisées, laissaient entrer les lierres et les frondaisons folles de tout ce printemps qui poussait et qui verdissait.
Point d'allées bien sablées ! L'herbe avait poussé partout, ferme et drue. C'était sauvage, mais ravissant.
On se serait cru dans le parc de la Belle-au-bois-dormant, si la cheminée de la pompe élévatoire n^eût lancé jusqu'au ciel son pauache de fumée.
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IX» AÉKOSTlEftS jnUTAlBES.
Par quelles fortunes diverses était pas«»é ce coin de terre alors silencieux ? qu'importe.
Madame du Barry s\ élait construit, parait-il, une toote petite maison de campag^ne, peut-être celle qui se dresse près de Feutrée, sur le versant un peu raide du coteau, où elle s*étage à deux niveaux différents.
Si c'est là Fancienne villégiature de la favorite, il faut avouer qu'elle est assez délabrée et dépourvue de toute espèce de confortable aujourd*bui«
Pour ne pas remonter si loin le cours des souvenirs historiques, nous dirons que, dans le pays, le parc de Cbalais n*est connu que sous
l'appellation de haras \ c'est qu'en effet les d'Orléans lui avaient donné cette destination.
Mais il ne devait pas servir longtemps au paisible élevage des chevaux. Sasiluationunpeu lointaine se prétait bien aux mystérieuses besognes. Un beau jour, on y vit entrer des fourgons d'artillerie, lourd-chargés et bâchés, sur lesquels la grille se referma strictement aussitôt. L'activité était entrée avec eux dans Tenclos ; les ouvriers se mirent à l'œuvre. On éleva quelques bâtiments ; des machines furent installées; des hommes d'une discrétion à toute épreuve pénétraient seuls dans le parc, avec quelques officiers absolument muets.
On disait tout bas, pourtant, que tout ce bronze qui se fondait, toutes ces pièces qui se forgeaient, devaient former un engin de guerre merveilleux et terrible, capable de faucher des bataillons entiers en un clin d'œil.
Lorsque la guerre se déclara, les grilles se rouvrirent toutes grande», et les bouches à feu nouvelles, reluisantes au soleil, sortirent alteiïîes pour aller faire leur office sur les champs de bataille. C'étaient les mitrailleuses du colonel de Reffyc. Puis la guerre avait passé comme un ouragan. On ne parlait plus de mitrailleuses ; et le parc de Chalais, abandonné de nouveau, était de nouveau retombé dans sa solitude silencieuse^ lorsque les chefs du service de l'aérostalion vinrent en prendre possession.
iQgfallation primitive.
Huit jours après, le capitaine Renard s'y installait. Installation primitive, bien digne du cadre à moitié sauvage où elle s'accrochait : quelques bancs de caserne, des pieds de châlits empruntés au camp de Meudon, encore existant en 1877, et Tofficier se déclara suffisamment pourvu. /
Il faisait beau, et c'est à peine s'il songea à faire venir le vitrier qui expulsa de la maison de Madame du Barry le lierre envahissant et les aristoloches.
Pour tout personnel, le premier établissement compta tout d'abord, outre son directeur :
Quatre sapeurs du génie commandés par un sergent ;
M. Duté-Poitevin , aéronaute civil , chargé de construire le premier ballon du système Renard, la Sentinelle, '■ Un cordier complétait cette petite co-
\ lonie.
? Mais le branle était donné ; en deux
ou trois mois, tout ce coin de parc subit une complète transformation, à laquelle concourut vaillamment un ami du capitaine Renard, le lieutenant d'infanterie Duté-Poitevin. Krebs, dont le régiment tenait garnison
aux environs de Paris.
Cet officier avait la passion de la mécanique ; il y joignait une incroyable habileté manuelle, en sorte qu'il n'avait pas plus tôt conçu un organe,, qu'il était exécuté de ses propres mains, limé, ajusté et poli. On comprend quel secours pouvait apporter un pareil homme, dans une petite République où chacun payait de sa personne, mais où ce qui manquait le plus était un atelier organisé.
Cet atelier, patiemment, le lieutenant Krebs résolut de l'installer. • Profitant de tous ses moments de liberté aussi bien que des permissions qu'il pouvait obtenir, il accourait ; et peu à peu, dans ce vieil atelier où l'on avait fondu les mitrailleuses, les tours se dressaient de nouveau sur leurs bâtis, les étaus s'accrochaient aux établis, jusqu'au jour longtemps attendu, où un moteur à vapeur put mettre toutes ces machines en mouvement.
A la fin de l'année 1877, malgré les faibles ressources dont l'aéros tation avait été dotée, on pouvait mesurer le chemin parcouru à la liste des travaux accomplis.
1® Un petit atelier mécanique s'était installé peu à peu.
2^ On avait construit un appareil à fabriquer l'hydrogène, fondé
sur le principe de la circulation continue ; c'était le premier qui pût donner 150 à 200 mètres cubes de gaz par heure.
3*" On avait retrouvé le secret du fameux vernis de Conté, et une V usine s'était installée pour sa fabrication dans une des maisonnettes du parc.
4** Le capitaine Renard avait imaginé et fait construire une machine pour essayer la résistance des cordages: garantie si importante en aérostalion.
o"* On avait achevé la construction du ballon la Sentinelley en le dotant d'une soupape absolument nouvelle, d'unfiletà mailles graduées et de la suspension captive récemment imaginée.
Et tout cela était prêt à être présenté à l'inspection du général Dubost.
Toutefois on n'avait pas fait d'ascensions, et l'on s'était contenté d'essayer le ballon et sa suspension à l'état captif.
Cette activité n'avait pas porté préjudice aux études et aux expériences journalières qui sepoursuivaient,s'adressant àla fois à chaque élément du ballon, de manière à ne rien laisser au hasard de ce qui pouvait assurer la bonne confection et la sécurité des aéronautes.
Enfin un laboratoire de chimie et un observatoire météorologique étaient créés de toutes pièces.
N'était-ce pas là, dans l'œuf, le germe de la plus complète des organisations aéronautiques ? Et pouvait-on procéder plus sûrement et plus vivement?