CONTRE VENTS ET MARÉE
Les résultats obtenus étaient assez satisfaisants pour enhardir l'auteur de toute celte organisation. Il crut alors avoir suffisamment fait ses preuves pour pouvoir exposer, enfin sans réticence, les idées grandioses qu'il caressait depuis si longtemps déjà.
Qu'était-ce que ces ballons retenus par un fil pour celui qui rêvait la conquête de Tair, pour celui qui aspirait à planer librement en plein ciel, sans crainte et sans entrave ?
— Et maintenant, s'écria-t-il, au grand œuvre I
Le grand œuvre, pour lui, ce n'était pas la recherche de la pierre philosophale ; mais quand il osa en parler, on le traita pourtant comme un vulgaire alchimiste.
La direction des ballons ! Encore cette chimère ! Pourquoi s'écarter delà voie très pratique où l'on s'était engagé ?
On n'était pas loin de le considérer comme ces maniaques qui ne déraisonnent que sur un point déterminé.
— Renard! quel excellent garçon ! Quel mathématicien hors ligne î Quel inventeur ingénieux ! Mais ne laissez pas aveclui la conversation s'égarer sur l'aéronautique^ si vous ne voulez pas voir son esprit déménager outrageusement. Son œil s'enflamme alors; ses cheveux se dressent ;ses mouvements deviennent saccadés; et le malheureux s'embarque enfin dans des théories à perte de vue sur les surfaces résistantes, l'hélice, le moteur nécessaire, les poids, etc., etc.
— Mais si ses travaux antérieurs permettent de lui prêter quelque créance....? Mais s'il avait raison...?
— Entre nous, je n'ai pas envie de me déconsidérer en patronnant de telles propositions : voyez ce pauvre Babinet ! A-t-on assez ri de ses idées sur le plus lourd que l'air!... Je juge inutile de soulever contre moi semblable hilarité ; et je m'abstiens. \oilà la conduite d'un sage, et j'ai toujours passé pour tel.
Tel était à peu près le courant d'idées auquel le capitaine Renard
se heurta hiérarchiquement, lorsqu'il essaya, en 1878, de lancer son projet de ballon dirigeable. On lui enjoignit de se tenir coi et de renoncer à toute initiative sur ce sujet.
Heureusement Renard n^était pas homme à se laisser mettre ainsi sous le boisseau ; à ses autres qualités, il joignait une persévérante ténacité, qui devait tôt ou tard triompher des obstacles. Il suffisait de mettre la main sur un point d'appui solide. Or, ce point d'appui, l'inventeur finit par le trouver.
Il avait eu occasion de rencontrer assez fréquemment M. Henri Laurent, directeur de la soierie aux Grands Magasins du Louvre, dont les attaches avec Gambelta lui étaient connues.
Gambetta, le tout-puissant Gambetta ! n'était-ce pas là le point d'appui rêvé ?
Restait à se concilier les bonnes grâces de l'homme d'État, et le hasard se réservait devenir en aide au plus embarrassé des aérophiles.
C'était au commencement de 1878; justement le capitaine Delahaye avait été envoyé à Lyon pour étudier la fabrication des étoffes de soie. Il reprenait le chemin de fer pour rentrer à Paris, lorsqu'il eut la bonne fortune de monter dans le même wagon que M. Henri Laurent. La conversation ne pouvait manquer de s'engager sur les ballons. L'officier fit part des déboires auxquels le modeste établissement de Chalais était en butte.
— Vous croyez donc à la direction des ballons ? lui dit son in-terlocuteur.
— Comment, si j'y crois!... Tout ne démontre-t-il pas la possibilité de naviguer dans l'air comme on navigue sur l'eau ?... Les tentatives de Giffardet deDupuy deLôme, insuffisantes pour une solution définitive, ne sont-elles pas faites pour frapper les yeux de tout esprit clairvoyant ?...
— Et il ne vous manque que les fonds nécessaires ?
— Absolument ; mais hélas! nous devons renoncera les demander parla voie naturelle et hiérarchique. Il n'y a plus qu'un moyen, c'est d'obtnnir directement un vote de la commission du budget. Ah ! si
Le capitaine Delahaye rencontra M. Laurent.
LES AÉROSTlbRS MILITAIRES.
Gambçtta parut enfin...
nous osions!,.. N*esUce pas Gambetta qui est président de la commission ?...
Et ne peut -on pas dire que ce qu'il veut est bien près de se faire ? S'il voulait prendre TafTaire en main I„.
— Gambetta ?
— Pourquoi pas ? Tancien dictateur de Tours doit bien quelque reconnaissance auxballons, grâce auxquels il a pu gagner la province. Mieux que tout autre, il est à même d'apprécier les services que rendra Taérostation, alors surtout qu'on pourra diriger les ballons.
M. Laurent était pensif. Après un moment de silence :
— Gambetta est un ami de mon frère, dit-il : il connaîtra, vous pouvez en être assuré, les projets du capitaine Renard et la situation où Ton vous laisse.
Trois jours après, le capitaine Renard obtenait une audience du président de la commission du budget. Une lettre lui donnait rendez-vous, à minuit, à l'hôtel de la Chaussée-d'Antin.
Il s'y rendit, accompagné du capitaine Delahaye, tous deux fort anxieux du résultat de cette démarche suprême.
Gambetta n'était pas encore là. Il fallait l'attendre.
A cette époque de sa vie déjà, Tapproche du célèbre orateur était
LBS AÉROSTIERS MILITAIRES.
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fort difficile, grâce à un entourage jaloux de son influence et dont les rangs serrés s'ouvraient avec peine devant les nouveaux venus. Malgré la lettre d'introduction dont le capitaine Renard était pourvu, on essaya de réconduire et de lui persuader que Gambolta ne rentrerait pas ce soir-là^ Il ne fallut rien moins que l'intervention énergique de M. Arthur Laurent, agent supérieur des forges de Saint- Elienne, et Tami personnel du tribun, pour faire taire les mauvais vouloirs et permettre aux visiteurs d'attendre dans les bureaux de la République Fraîiçaise.
Gambelta parut enfin ; il avait passé la soirée dans le monde ; la fleur h la* boutonnière, il entrait en fredonnant, et de belle humeur.
Les officiers et MM. Laurent furent immédiatement introduits, et, sans préambule :
— Il paraît, dit Gambetta, que vous avez des idées sérieuses sur les ballons^, contez-moi cela.
Le capitaine Renard s'empressa d'exposer son programme.- Le grand désir de sortir victorieux de la lutte le rendit éloquent auprès de cet éloquent. Il insista sur le but patriotique qu'il poursuivait en voulant doter la France d'aérostats captifs, d'un service de poste aérienne, et même de ballons dirigeables.
— Mais, interrompit le puissant interlocuteur, êtes-vous sûr d'arriver ?
— Non, fit nettement le capitaine. Mais considérez cette opération comme une assurance. Donnez-moi 200,000 francs : ce sera la prime de cette assurance. Tablez sur ma bonne mine, mes antécédents, et les témoignages de tous les officiers de mon arme, sur mes aptitudes et mes études spéciales. Vos 200 ,000 francs seront peutêtre perdus; mais si je réussis, la France sera bien payée.... Youlez- V0U3 que je vous explique mon système ?
— Non, non, dit Tautre vivement. C'est inutile. J'ai assez confiance en vous pour vous donner les 200,000 francs qu'il vous faut. J'aime les gens qui parlent net, et je suis pressé.
L'entrevue était terminée. Le capitaine Renard saisit le bras de son camarade, et quand ils se retrouvèrent sur le boulevard, triomphants, le trottoir n'était pas assez large pour contenir leur joie.
Quelques jours après, en plein vote du budget de la guerre, le président de la commission du budget introduisait une demande de crédit supplémentaire pour les expériences d'aérostation, et 200,000 francs étaient alloués à la commission des voies aériennes.
Mais la période des déboires n'était pas close. Le colonel Laus-
sedat, un peu froissé de n'avoir pas été consulté, prélendit que les 200,000 francs étant mis à la libre disposition de la commission dont il était le président, il avait bien le droit de les répartir à sa guise et de faire profiler de cette aubaine chacun des services qui y ressortissaient. Dans le partage, Taérostation reçut 50, 000 francs seulement.
Cela ne faisait pas l'affaire du capitaine Renard, qui protesta aigrement. Ses rapports avec son chef hiérarchique s'envenimèrent, au point que celui-ci, ne cherchant qu'une occasion d'être désagréable au ballonnier, obtint le renvoi du capitaine Delahaye à son régiment.
Devant ce mauvais vouloir, le capitaine Renard fit une nouvelle démarche auprès de Gambetta.
— Ah ! ah I fit celui-ci, que la lutte mettait en verve ; on voudrait donc vous tirer au renard !
Nous y mettrons bon ordre...
Le colonel, mis sur la sellette devant la commission du budget, fut fort aigre à l'égard du capitaine Renard et termina en s'emportant et en déclarant que son subordonné finirait « dans la peau d'un Rossel ! »
Cette exagération lyrique arracha un : oh ! oh ! de la bouche même de M. Bethmont, le plus sage des parlementaires.
La cause de l'aérostation était gagnée, les 200,000 francs lui furent intégralement attribués, et pour prévenir le retour de semblables conflits, ce service fut détaché des attributions de la commission des voies aériennes, et rattaché au dépôt des fortifications.
Il n'était peut-être pas inutile de narrer les péripéties de ces orageux débuts, pour bien montrer que les difficultés que la nature oppose aux inventeurs ne sont pas toujours les plus grandes qu'ils aient à vaincre.
Le trottoir n'était pas assez large.
Une ère de calme et de travail — l'un ne va pas sans l'autre — s'ouvrait enfin pour l'établissement de Chalais. Le général de Rivière, directeur du service du Génie, était par-
failement disposé pour raérostation. Il tint scrupuleusement la main à Texécution des décisions de la commission du budget qui dotaient ce service.
A son exemple, les directeurs qui se succédèrent à la tête du dépôt des fortifications, furent généralement bienveillants.
Le mot d'ordre semblait être « confiance. » Le capitaine Renard avait su la conquérir ; on nelui marchandait pas les moyens de poursuivre son œuvre, et Ton voulait bien croire au succès.
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Le hangar à ballons.
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L'établissement de Chalais pouvait ainsi recevoir une impulsion nouvelle. Son personnel s'accroissait peu à peu et,sur ces entrefaites, son directeur obtenait que le lieutenant Krebs lui fût régulièrement adjoint.
Le concours de cet officier devait être particulièrement précieux, grâce à son ingéniosité surtout ce qui concerne la mécanique, et soulagea le capitaine Renard dans tous les détails d'exécution.
Tout le monde se mit de tout cœur à l'ouvrage, et quand Gambetta vint, au mois de septembre 1879^ visiter Chalais, accompagné du général de Rivière, de MM. Blandin et Martin-Feuillée, il fut émerveillé des résultats obtenus (1).
(1) Dans son rapport sur le badget de la guerre, M. Blandin parla avec éloge de Chalais et des officiers qui dirigeaient cet établissement.
On décida, séance tenante, pour 1880, la création de huit parcs de ballons captifs, Tinstruction de huit sections d'aérostiers pour leur manœuvre, et la construction d'un ballon dirigeable.
Il fut convenu que l'on commencerait par établir un grand Jiangar devant abriter les ballons gonflés ; et, pour suffire à ce nouveau programme de travaux, le capitaine Paul Renard fut adjoint à son frère.
Tous les travaux étaient en pleine activité, lorsque le général
On loi fit voir un modèle en petit.
de Rivière fut brusquement remplacé par le général de Villenoisy.
L'arrivée de ce dernier à la direction du -Génie marqua un temps d'arrêt complet dans la marche du service de l'aérostation. Sceptique à toute innovation, tenant pour nul et non avenu tout ce qui provenait de l'initiative de son prédécesseur, le général de Villenoisy ne voulait pas entendre parler de Chalais. Après avoir refusé toute allocation de fonds, il ne se décida à délier les cordons de sa bourse que pour l'achèvement des travaux de bâtiments en cours d'exécution.
Aussi cette longue période de deux ans, de 1880 à 1882, avec un atelier mieux monté et un personnel nombreux, fut-elle moins féconde en heureux résultats que la seule année précédente.
L'établissement d'aérostation construisit des bâtiments^ mais pas de ballons !
Il eût mieux valu le supprimer. On ne l'osait pas, de peur d'opposition de la part du ministre et de Gambetta : on se contentait de l'annihiler.
LES AEB0TIBB8.
Les se ois fonds qoe l'on obtenait, étaient arrachés directement à grand*peine a o général Farre, lorsqo*il Tenait visiter rétablissement, comme il le fit en avril 1880, en compagnie de Gambetta ; "grâce à ces maigres subsides, c'est à peine si l'on put construire le matériel de quatre parcs de ballons captifs, au lieu de huit. Quant au ballon dirigeable» les bureaux se contentaient d*en demander des projets détaillés, qui s'en allaient courir
L*ftteHer de ift couture.
les bureaux du mini s 1ère et s enfouir dans les archives.
Telle était la situation ^lorsqu*un nouveau Ministre de la guerre, le général
Billot, vint à son tour, en juin 1882, visiter l'établissement de Chalais, et faire sortir l'aérostation du marasme où elle se traînait péniblement.
Dans cette visite, le général Billot examina rapidement les parcs de ballons captifs qu'il ne vit pas fonctionner ; mais il porta toute son attention sur les travaux relatifs aux aérostats dirigeables.
On lui fit voir un modèle en petit, gonflé au gaz, pour lui donner une idée générale du projet ; puis on lui montra les piles inventées par le capitaine Gh. Renard pour actionner la machine motrice du dirigeable.
Sur tous les renseignements recueillis, sur toutes les explications entendues, le Ministre établit sa conviction que la réussite n'était
qu'une question d'argent. Il se retira, en promettant les fonds nécessaires à la construction du ballon dirigeable ; ces fonds furent alloués en effet, peu de temps après, malgré une dernière tentative de résistance des bureaux.
La question du dirigeable paraissait au général Billot tellement primer toutle reste qu'il crut devoir prescrire de laisser sommeiller celle des ballons captifs, pour pousser la construction du ballon allongé avec toute l'activité dont on était susceptible.
Du reste, s'il restait à établir quelques parcs de captifs, la constitution de ce matériel semblait étudiée à fond, et avait fait ses preuves dans les grandes manœuvres, en 1880, 81 et 82.
Avant d'aborder nous-mêmes la description des appareils dirigeables et des expériences remarquables auxquelles ils ont donné lieu, nous allons donc décrire le matériel d'un équipage déballons captifs tels qu'on doit les employer dans les places assiégées, aussi bien qu'à la suite des armées.