CHAPITRE X
L AÉRONEF la France.
Le9 août 1884, il était 4 heures du soir, les astronomes qui, deTobservaloire de Meudon, braquaient leurs lunettes sur le disque radieux du soleil pour y découvrir une tache, virent tout à coup un point noir se promener dans le champ de Tobjectif.
Après avoir maudit Tinsecte insolent qui venait ainsi troubler leurs savantes recherches, l'idée leur prit de regarder pourtant à l'œil nu, dans l'espace, droit devant eux, et grand fut leur étonnemenl en constatant, au milieu de l'atmosphère, la présence d'un corps étranger, déforme hétéroclite, quelque chose comme un énorme poisson à grosse tète, au-dessous duquel pendait une longue boilede forme mal définie ; en avant de cette boîte tournait unehélice à deux branches ; en arrière se tendait un vaste gouvernail quadrangulaire.
L'océan aérien n'avait pas souvent vu pareil phénom(>ne, et nos astronomes diagnostiquèrent pourtant que ce bolide devait être un ballon dirigeable. On appela M. Janssen, Téminent directeur de l'observatoire, qui, lui, ne perdit pas son temps en discussions oiseuses ; mais, saisissant son appareil photographique, il le braqua et fit jouer l'obturateur.
Pendant ce temps, le ballon, ainsi portraicturé sans le savoir, continuait majestueusement sa route, remontant la brise et gagnant vers le sud, en se dirigeant vers le plateau de Ghàtillon et de Verrières : à hauteur de la route de Choisy à Versailles, la direction fut changée et le cap mis sur cette dernière ville.
Enfin, au-dessus de Villacoublay, le ballon, se trouvant éloigné de 4 kilomètres en ligne directe de son point de départ, exécuta un demi-tour sur la droite, grâce à une faible inclinaison donnée au gouvernail, et vira de bord sur une courbe élégante de 150 mètres de rayon.
Il avait alors le cap sur le dftme des Invalides, laissant ainst^
Clhalais sur la gauche. Mais, arrivé au-dessus du bois de Meudon, l'aérostat fit un nouveau changement de direction sur la gauche et vint bientôt planer à 300 mètres au-dessus de la pelouse du parc.
— Machine en arrière!
— Machine en avant !
Il évolue doucement pourchoisir remplacement de son atterrissage.
Carte de rascension du 9 août 1884.
tourne le nez au vent, donne un coup de soupape et descend sur le ^azon, od quelques douzaines de sapeurs accourent et le saisissent pour le rentrer sous son hangar.
Deux hommes descendent de la nacelle, : c'est d'abord le capitaine Ch. Renard, tout radieux de la réussite de Texpérience, puis son collaborateur, le capitaine d'infanterie Krebs, qui a laissé pour un jour le régiment de pompiers auquel il a réu ssi à se faire incorporer, -et qui est venu prendre part aux expériences définitives de ce dirigeable auquel il a si vaillamment collaboré.
Quelques personnages officiels étaient là, attendant le résultat.
J'aime à croire qu'ils furent enchantés du succès ; mais ils n'en laissèrent rien paraître, et ne trouvèrent pas un mot aimable pour Ie9 jeunes et courageux novateurs.
Le bruit de Theureux succès de cette tentative de navigation aérienne se répandit rapidement. Il est difficile de se promener dan& les airs sur un véhicule de forme bizarre, sans que la renommée en fasse retentir sa trompette, et les officiers aéronautes furent vite consolés de la grise mine officielle par les félicit ations chaleureuses qui leur parvinrent de toutes parts.
On était alors en plein congrès ; le général Campenon, ministre de la guerre, en se rendant à Versailles, fut fort étonné d'être assailli de questions sur un événement qu'il était seul à ignorer.
Le général Billot, Dupuy de Lôme, Hervé-Mangon , l'entourent, empressés :
— Ehbien, Ministre cachottier, c'est ainsi qu'on fait les coups à la sourdine dans votre département !
— Quels coups ? Quelle sourdine ?
— Ehl le ballon dirigeable!
— Penh ! peuh!... Oui certainement... pas encore de renseignements officiels... Que diable veulent-ils dire avec leur dirigeable? se répétait-il à lui-même.
Et pour avoir de plus amples éclaircissements, le Ministre invita le capitaine Renard à déjeuner. Aussitôt, ce fut un revirement complet dans les régions où celui-ci avait trouvé jusque-là le plus de résistance et d'opposition.
On se fait difficilement une idée de l'avalanche de lettres, de télégrammes, de visites, que le capitaine Renard reçut aussitôt que sa belle expérience fut connue.
Les reporters l'accablèrent d'interwiews auxquels il se dérobait tant qu'il pouvait en consignant sa porte ou en se retranchant derrière le secret professionnel, la chose offrant un intérêt militaire.
Un journaliste semi-scientifique se présenta un jour et lui tint à peu près ce langage :
— Capitaine, je suis M. X... que vous connaissez de réputation ; vous me savez grand amateur d'aérostation en même temps qu'écrivain: je viens vous demander une place dans votre nacelle, et vous pouvez compter sur un compte rendu des plus complets et des plus élogieux,
— Si j'avais une place de libre dans ma nacelle, je prendrais bien vite un aide pour ma manœuvre, et non pas un étranger ; encore bien moins un journaliste, attendu que je n'ai nul besoin de réclame.
— Ah ! vous le prenez ainsi ; eh bien, souvenez-yous que j'ai une plume : je m'en servirai.
Et il s'en est servi. Le journaliste rancunier ^et venimeux dont il s'agit n*a pas manqué, depuis cette époque, de verser périodiquehient quelques gouttes de son fiel dans les colonnes qui lui sont ouvertes. Cela débute généralement par ce « Delenda Carlhago » :
— Tant qu'on laissera n i( ^ les ressources de l'aéro-
station entre les mains des ineptes officiers de Meudon, cette science est condamnée à ne faire aucun progrès...
Je vous fais grâce du reste.
Ces diatribes ne sont pas pour émouvoir beaucoup le directeur de l'établissement de Chalais, qui pourrait du reste puiser quelque consolation dans la manifestation sympathique qui accompagna^le i8aoûtl884, la lecture de sa communication faite à l'Académie des sciences par Hervé-Mangon.
« Le 9 août, disait ce savant, est désormais une date mémorable^ et la gloire de cette journée revient à deux officiers français, dont l'armée peut être justement Gère. >
Le Ministre, avant d'allouer les fonds nécessaires à lacontinuation des expériences, manifesta le désir d'assister à une ascension.
Un journal crut pouvoir annoncer que l'expérience aurait lieu le 24 août. Au jour dit, la moitié de Paris se mit dehors pour jouir du spectacle. Plus de cinq mille personnes stationnaient sur la Concorde et sur la place du Carrousel, tendant le cou, mais ne voyant rien venir.
D'autres curieux, en foule, avaient pris le train de eudon et assiégeaient les murs du parc de Chalais.
Rien : le ballon ne sortit pas.
Le lendemain, la presse retentit de plaintes amères contre le capî- *taine Renard, qui n'était pour rien dans cette mystification.
« MiM. Renard et Krebs abusent vraiment un peu trop des bonnes dispositions du public! » s'écriait un journaliste.
Ah ! vous le prenez ainsi.
Enfin Tascension tant attendue eut lieu le 12 septembre 1884.
Le ballon^ que. ses constructeurs avaient baptisé la Frantr^, partit à 4 h. 45 par uns brise bien formée de 6 mètres par seconde, entraînant Taérostat vers le nord-est. On mit aussitôt Thélice en mouvement et, sous l'action de son gouvernail, le ballon décrivit un demi-cercle pour chercher à remonter le courant.
Sa vitesse était juste égale à celle de Tair^ et on le vit pendant dix minutes^ à 200 mètres d'altitude environ, dans une immobilité complète, tenant tête au vent, mais sans pouvoir gagner sur lui.
Retour de Vélizy.
L'aérostat se trouvait au-dessus des arbres : Tendroit n'était point ^propice à uri atterrissage ; il fallait, coûte que coûte, sortir de cette pénible situation.
— Attention ! cria le capitaine Renard. Je mets toute la pile en action.
Il tourne le commutateur, en effet, et la machine aussitôt de tourner avec une rapidité vertigineuse. Le mouvement se prononce enfin : l'aérostat gagne vers Chalais.
Mais, au même instant, le capitaine Krebs, qui ne quitte pas sa machine des yeux, s'aperçoit qu'elle s'échauiïe d'une façon tout à fait anormale.
— Stop ! s'écriet-il, au moment où l'anneau mobile sautait.
Le capitaine Renard ferme le courant: il était temps! l'hélice s'arrête, et le ballon, désemparé de sa machine, est aussitôt entraîné au-dessus des bois.
Dès que les aéronautes aperçurent un endroit convenable, ils opérèrent leur descente. On était à Vélizy, à 4 kilomètres de Meudon,
288 LES À^aOSTlERS MILITAIRES.
et peu de temps après, les aérostiers accourus le ramenèrent fort tranquillement et tout gonflé dans son hangar.
On avait relevé son hélice, pour qu'elle ne choquât pas le sol.
Rien n'élait plus singulier que cet énorme corps allongé porté sur les épaules d'une faible escouade qu'il semblait devoir écraser de son poids.
Le public est ainsi fait que, pour conserver sa faveur, il faut réussir toujours.
Cet insuccès, dont on ignorait la cause, fit oublier Téclatante ascension du 9 août.
<L La liste est innombrable, disait un journal, de ceux qui ont disparu ainsi, emportant avec eux un chef-d'œuvre ou une vérité qui devait arriver à la lumière comme le cheval d'Andrew à la victoire. Mais la bande qu'ils allaient éclipser ou ruiner s'est serrée et lésa, dans une brimade sournoise, acculé conlre la muraille. On a entendu craquer leurs os, et justice a été faite d'un juste, de par la décision d'un tribunal de scélérats. Quelques enthousiastes s'en allaient, l'autre jour, criant que l'on avait fait la conquête du vent, que les ballons allaient se servir de lui et le dompter. On traçait dans l'air le sillon de la marche humaine, et les savants labouraient et déchiraient le champ du ciel : la charrue avait été emportée dans une nacelle d'osier.
«C'étaient deux soldés de l'Etat, deux capitaines de régiments, détachés dans l'espace, qui avaient trouvé cela !
c II parait que la trouvaille ne valait rien. L*illusion est tombée au second essai, avec le ballon qui a piqué une tète dans un pré, au lieu de rester à tl&ner dans la nue >
Il était indispensable d'effacer la mauvaise impression produite par cet échec; l'obtention de nouveaux crédits était à ce prix. On se mit donc à la hâte à réparer la machine, dont Panneau était hors de service. Il fut remplacé par un anneau analogue, fourni cette fois par la maison Gramme.
Gela demanda un certain temps , et l'on ne fut prêt à partir que le 8 novembre 1884.
Le ballon, emportant toutes ses piles, s'éleva par un fort beau temps et fut dirigé vers Boulogne. Après avoir traversé la Seine au pont de Billancourt, il fut ramené facilement à Chalais^ comme la première fois. Pendant ce voyage, la vitesse atteinte fut égale à 6°^ par seconde.
Dans Taprës-midi, le ballon fit une nouvelle sortie, mais le brouillard empêchait les aéronautes de s'éloigner de Chalais, et ils se contentèrent d'évoluer autour du parc, sans le perdre de vue. L'atterrissage «e fit, comme les premières fois, sur la pelouse des départs.
Ce succès venait trop tard ; la faveur du public s'était lassée ; c'est à peiue si, occupé d'actualités nouvelles, il prêta une attention distraite au récit des deux belles ascensions du 8 novembre, et l'opinion publique resta sous l'impression de l'échec du 12 septembre.
Quant aux crédits nécessaires pour la continuation des expériences, le général Gampenon aurait sans doute réalisé sa promesse elles aurait alloués dans les premiers jours de 4885, s'il était resté ministre. Mais il céda la place au général LewaI, qui n'eut pas même le temps d'entendre parler d'aéroslation, et qui futremplacé... par son prédécesseur.
La moitié de l'année s'était écoulée ainsi; et l'on ne fut prêt à partir de nouveau qu'en août 1885.
Il avait fallu, en effet, faire quelques aménagements nouveaux.
Pendant les premières ascensions, le ballon avait été constamment monté par les mêmes aéronautes, le capitaine Renard et Krebs ; leur attention était continuellement absorbée par les manœuNres, et ils ne pouvaient pas exécuter de mesures précises de vitesse. Il fallut se contenter de compter les tours d'hélice, de mesurer les intensités et les tensions des courants employés à produire la force. Ce sont ces chiffres qui permirent plus tard de calculer assez exactement les vitesses par comparaison avec celles que Ton a pu mesurer exactement en 1885.
Le capitaine Renard, à la suite de ces premiers essais, sentît le besoin d'emmener un aéronaute de plus, afin d'exécuter plus facilement les mesures; il fallait donc alléger le ballon, et pour cela modifier diverses parties de l'appareil.
Il était indispensable de remplacer la machine dynamo-électrique qui avait causé l'insuccès du 12 septembre 1884, et qui, le 8 novembre, avait encore failli donner lieu à un incident fâcheux, par suite de la chute d'une partie des balais.
Le capitaine Renard adopta une machine Gramme pesant 100 kilogrammes, comme celle du capitaine Erebs : c'étaitle modèle habituel de 3 chevaux. Pour lui faire développer près de 9 chevaux, on dut faire tourner son anneau à la vertigineuse vitesse de 3,600 tours : sous l'effort centrifuge développé par cette rotation folle, l'anneau se distendait : on le frelta.
Les axes chauffaient dans leurs paliers; le capitaine Renard dut
LES ▲ÉBOSTIEBS. 19
imaginer un mode de graissage automatique fort ingénieux, qui supprima toute chance de grippement.
Enfin, après avoir soumis ce moteur nouveau à des épreuves à outrance pendant plusieurs semaines, on lit, le 25 août 1885, une première sortie d'essai, quoique Ton dût s'attendre à ne point rentrer à Chalais, à cause du vent beaucoup trop fort.
Le capitaine Krebs avait depuis longtemps pris son service aux Pompiers; il n'assistait pas à Tascension : le ballon était monté par le capitaine Charles Renard, assisté de son frère, le capitaine Paul Renard, chargé delà manœuvre du ballon.
Cette expérience préliminaire, si elle n'offrit pas un résultat susceptible de frapper Topinion publique, permit du moins d'essayer les divers organes moteurs, et c'est avec une entière confiance dans leur appareil que les deux frères partirent pour la sixième fois, le 22 septembre, emmenant avec eux M. A. Dulé-Poitevin, aéronaute oivil attaché à rétablissement, qui devait se charger de la manœuvre du ballon, ce qui permettait aux deux officiers, non seulement de manœuvrer la machine et le gouvernail, mais encore de procéder aux mesures indispensables.
Le ballon partit du lieu ordinaire de ces expériences et se dirigea sur Paris, en tenant directement tête au vent. On fit usage de toute la force motrice et, malgré le vent contraire, l'aérostat eut bientôt gagné la Seine, puis Boulogne et le Point-du-Jour. Après avoir franchi les fortifications, il retourna vers Chalais, qu'il atteignit très rapidement, favorisé cette fois par le courant aérien. Onze minutes suffirent pour parcourir au retour un chemin qui avait coûté à l'aller 47 minutes d'efforts.
Ce voyage n'avait ea aucun témoin officiel; mais, en apprenant la réussite, le Ministre de la guerre vint à Chalais le lendemain, 24 septembre, et demanda qu'on renouvelât l'expérience.
Le ballon fut sorti de son hangar, rapidement arrimé, et les aéroîiautes, ayant pris place dans la cabine de la nacelle, s'élevèrent encore une fois dans l'espace.
Le vent portait sur Paris; l'itinéraire fut donc à peu près le même ^ue la veille ; le voyage s'accomplit ponctuellement, et l'aérostat revint docilement prendre terre devant les assistants. *
Le général Campenon avait dû quitter Chalais avant le retour du ballon; mais le lendemain il témoigna hautement sa satisfaction au capitaine Renard, au milieu d'une réception au ministère de la guerre.
En résumé, sur sept voyages, le ballon la France était revenu «inq fois à son point de départ, comme on peut le voir par le tableau suivant :