COUTELLE ET LES PRË3I1ERS AÉROSTIERS
Les commissions sont faites pour discuter, élaborer, arrêter les l)ases; mais lorsqu'on en doit arriver à Texécution, il faut des hommes d'action qui réalisent et mettent en œuvre.
La commission nommée en 1793 par le Comité de salut public afin d'organiser l'aérostation militaire, était merveilleusement composée pour mener à bien cette tâche. Les savants qu'elle comptait dans son sein n'étaient point des idéologues, ni dlnutiles discoureurs. Leurs propositions étaient pratiques, et ils s'adjoignirent pour Jes réaliser cet indispensable homme d'action dont nous parlions tout à l'heure, auquel il faut recourir toujours, dès que les entreprises humaines sortent de la période nébuleuse de la discussion.
Cet homme se nommait Coutelle.
C'était un physicien distingué, savant et modeste à la fois, Joignant à cela une persévérance et une énergie à toute épreuve, dont il trouva l'emploi par la suite dans les traverses d'une organisation difficile et les embarras inopinés de la conduite des aérostats militaires qu'il allait créer.
11 avait été précepteur du comte d'Artois, pour la physique, et, par suite de ces fonctions, avait porté le petit collet d'abbé, sans avoir jamais été dans les ordres pourtant.
On lui confia un vieil aérostat provenant du séquestre des biens d'un émigré, et avec lequel il put faire quelques expériences préliminaires indispensables, tout spécialement pour la fabrication de l'hydrogène.
La commission avait en effet, dans un but tout patriotique, résolu d'abandonner le procédé usuel des tonneaux que Charles avait créé et que l'on avait conservé depuis lors.
Ce procédé exigeait l'emploi de l'acide sulfurique qui, à cette époque, se fabriquait exclusivement au moyen du soufre. Or le Comité de salut public venait de réserver à la fabrication de la
poudre tout le soufre alors disponible, interdisant, sous les peines les plus sévères, de remployer à aucun autre usage.
Coutelle et Guyton qui seûible du reste, clans toute celte période^ le plus ardent promoteur de Taérostation, tournèrent leurs vues d'un autre côté. Voici comment le premier a parlé lui-môme de ses essais (1) :
«La commission, dit il^ se proposa d'employer la décomposition
de l'eau eur le fer ; mais cette expérience, faite par Lavoisier et répétée dans nos cabinets, n'avait pu donner que de faibles résultats. Une expérience en grand était nécessaire ; il fallait pouvoir extraire 12,000 à 15,000 pieds cubes de gaz, dans le temps le plus court, imaginer des appareils, etc.
« J'avais un assez beau cabinet de physique, j'y avais assemblé les meilleurs appareils pour les expériences sur l'électricité, la lumière et les gaz. Guyton était venu plusieurs fois chez moi faire ses expériences. Il y avait conduit, avec le docteur Chaussier, M. de Volta, lorsqu'il vint à Paris communiquer aux savants sa belle expérience sur la détonation du gaz hydrogène combiné avec le gaz oxygène. Guyton me proposa à la commission pour faire le premier essai de la décomposition de Teau dans de grands appareils. Je fus adressé au ministre de l'intérieur, chargé de fournir les fonds pour la dépense du matériel. Honoré du choix d*une commission aussi distinguée, j'acceptai celle (2) que me signa le ministre, sous la condition de ne recevoir aucun traitement pour moi.
« Le ministre mit à ma disposition la salle des Maréchaux aux Tuileries. Je fus chargé de la réparation d'un aérostat de vingt-sept pieds de diamètre, de faire tous les appareils, et de choisir un lieu
Guyton de Morvean.
(1) Voir dans \k Revue Scientifique 1886, n» 23, le curieux article où M. G. Tiseandier a rassemblé des documents intéressants et inédits sur toute cette organisation de l'aérostation.
(2) Je laisse à Coutelle la responsabilité du jeu de mots inconscient qu'il fait sur les diverses significations du mot commission et qu'autorisait le stjle du temps.
LES AÉROSTIBRS MILITAIRES.
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Daquesnoy était à table.
non fermé et convepable pour cette expérience ; je m'établis dans le jardin des Feuillants.
« L'aérostat était réparé, le fourneau flui renfermait un tuyau defonte, rempli de fer, était construit, les caisses et les tuyaux étaient disposés, et j'éUîs pn'^t à mcltre le feu au fourneau ; je désirais avoir des témoins. J'avais connu M. Conté dans k cours de physique de Charles, mon ami^ dont j'avais été plusieurs fois le pn'^vot; j'allai lui proposer de venir voir l'expérience; j'invitai également Charles, bien dispost'* à recevoir leurs conseils. »
Nous parlerons ailleurs plus en détail' du procédé de fabrication auquel s'arrêlèrenf nos aérostiers ; mais disons immédiatement
que Fexpériencc tentée par Coutelle dans le jardin des Feuillants, aux Tuileries, réussit complètement. En quelques heures on avait produit' plus de cent soixante-dix mètres cubes de gaz, et dans Tenthousiasme de ce succès, la Converftion prit, dès le 25 octobre 1793, un arrêté prescrivant l'emploi immédiat du ballon dont on disposait, à Tarmée du Nord que commandait le général Jôurdan.
On allait entrer dans la période des véritables applications; il ne s'agissait plus de s'égarer dans de vaines considérations spéculatives.
Coutelle confia à un de ses aides, Lhomond, le soin de prendre les dernières dispositions, et partit lui-môme pour rejoindre le général en chef, sonder ses intentions et prendre ses ordres, de manière à éviter toute perte de temps et toute fausse manœuvre.
Il eut quelque peine à rejoindre Jourdan qui manœuvrait, en Belgique, à la tête de cent mille hommes.. Coutelle se rendit d'abord à Maubeuge ; mais là, apprenant que le général était àBeaumont, il n'hésita pas à repartir à franc étrier.
Il n'est pas toujours aisé de se faire admettre devant un général d'armée.' Dans la période révolutionnaire, il était surtout bon de passer par l'antichambre des neprésentants du peuple, sous l'étroite
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surveillance desquels le Comité de salut public prenait soin de placer les généraux en chef.
A l'armée du Nord, le représentant s'appelait Duqifesnoy. Or Duquesnoy était à table, lorsque Coutelle se présenta couvert de boue. Duquesnoy n'aimait point qu'on le dérangeât lorsqu'il était à table; et ce fut de fort méchante humeur qu'il donna l'ordre d'introduire l'importun.
Il saisit violemment Tordre du Comité que lui tendait Coutelle et le froissa sans vouloir le lire. Avant que le malheureux aérostier eût ouvert la bouche, Duquesnoy l'avait déjà menacé de le faire fusiller, ce qui n'est jamais un moyen parlementaire d'apprendre ce dont il s'agit.
Cependant le chiffon en papier était là, sur la table ; le Comité de salut public n'avait point accoutumé ses représentants à traiter légèrement ses ordres : Duquesnoy y jeta les yeux enfin.
Il ne comprenait rien à ce grimoire et était bien près de le traiter d'apocryphe.
Qu'était ce ballon dont on lui parlait ? et quel usage en pouvait-on faire aux armées ?
Coutelle lui expliqua tout cela, doucement, clairement, et eut la bonne fortune de convaincre son interlocuteur, qu'il vit se dérider peu à peu. Grâce à son accent convaincu et persuasif, il en fil si bien la conquête, que le représentant bourru finit par s'enthousiasmer luimême aux espérances de l'aérostier ; et lorsque celui-ci lui fit le récit de son voyage et lui énuméra les obstacles qu'il avait dû surmonter, Duquesnoy le complimenta sur son énergie et son dévouement.
Les voies se trouvaient ainsi singulièrement aplanies, et Coutelle put enfin pousser jusqu'à Beaumont, où il rejoignit Jourdan. Il trouva le général en chef fort préoccupé des mouvements de l'ennemi, dont les lignes n'étaient pas à plus d'une demi-lieue des avant-postes français.
— Voyez vous-même, lui dit Jourdan, s'il est opportun d'amener ici cette machine nouvelle, quand les troupes sont sur le point d'en venir aux mains. Il est fort à craindre que vous n'arriviez trop tard, ou que l'armée n'ait changé de ligne d'opérations, vous forçant ainsi, pour la suivre, à des marches longues et pénibles. Votre ballon ■est-il susceptible de supporter ces manœuvres? Restera-t-il gonflé assez longtemps pour qu'on soit assuré de l'avoir tout prêt au moment favorable ?
Depuis que Coutelle se trouvait sur un réel théâtre de guerre, au* milieu des troupes en mouvement, bien des faits lui étaient apparus
qui lui démontraient la justesse des objections du général en chef. DansTétat actuel et rudimen taire de l'organisation aérostatique, il lui paraissait de plus en plus malaisé de traîner Taérostat à la suite d'une armée en marche, en s'éloignantdu fourneau producteur d'hydrogène si long à construire et qu'il n'était pas possible de rendre mobile.
Toutes ces difficultés, auxquelles on n'avait pas songé tout d'abord, semblaient restreindre le rôle des
ballons militaires à l'observation des mouvements ennemis dans les opérations d'un siège, où l'on peut établir un appareil de fabrication du gaz sur une position centrale. Quant à les appliquer à la guerfe de campagne, c'était là une inconnue redoutable, devant laquelle on ne devait certes pas recijer ; mais il fallait tout au moins les soumettre auparavant à de nouvelles expériences et compléter leur installation à ce point de vue nouveau.
Coutelle ne fit donc pas difficulté de se rendre aux observations de Jourdan, qui le renvoya porteur, pour le Comité de salut public, de dépêches expliquant . la situation.
Ce voyage ne devait pas laisser de porter des fruits en provoquant une organisation plus complète et mieux définie de l'aérostation milita^ire.
Toutes les difficultés entrevues, Coutelle, de retour à Paris, les exposait dans un rapport circonstancié au Comité de salut public, qui, sur la proposilion deCarnot, ordonna, le 24 novembre 1793, que des expériences nouvelles et complètes seraient immédiatement entreprises.
Le ballon préparé pour l'armée du Nord fut donc transporté au Petit- Meudon, où l'on devait trouver un emplacement plus favorable aux essais préliminaires, et où allaient s'installer définitivement les ateliers d'aérostation.
C'est alors que Coutelle s'associa complètement son ami, le phy-
LES AéBOSTJEBS. 3
Voyez vous-même, dit Jourdan.
sicien Conté, dont Tinfluence devait dès lors donner une impulsion scientifique si féconde à toute cette entreprise, et qui dirigea par la suite les travaux de Meudon, tandis que Coutelle prenait le commandement effectif des troupes d'aérostiers.
Les expériences préliminaires sur les ballons captifs que Coutelle et Conté jugaient indispensables, avant de conduire à l'ennemi des engins d'un genre si nouveau, durèrent jusqu'à la fin du mois de mars 1794.
La seule construction du fourneau producteur du gaz avait pris
un temps précieux ; mais la réussite fut complète.
Le 29 mars, les deux amis purent convoquar la commission pour la faire assister à l'expérience concluante d'une ascension au moyen d'un ballon tenu par deux cordes.
u Pour la première fois, dit Coutelle, je montai dans la nacelle ; les commissaires me donnèrent une suite de signaux à répéter et d'observations à faire. Je me fis successivement élever de toute la lon-« gueur des cordes , deux cent soixante-dix toises ; j'étais alors à trois cent cinquante toises environ au-dessus de la Seine. Je distinguais, avec ma lunette, les sept coudes que forme la Seine jusqu'à Meulan. J'étudiai les moyens d'observer, de correspondre, au moyen de signaux suspendus à la nacelle, et d'autres que l'on étendait à terre. Après plusieurs heures d'observation, je donnai le signal de me faire descendre. »
Coutelle et Conté se crurent alors assez sûrs d'eux-mêmes et de leur matériel pour provoquer enfin l'organisation définitive d'une compagnie.
Le Comité de salut public institua cette compagnie par décret du 13 germinal an II (2 avril 1794), désirant, disait-il, faire promptement servir à la .défense de la République cette nouvelle machine qui présentait de si précieux avantages.
La compagnie d*aérostiers devait être composée, ajoutait le décret : d'un capitaine ayant les appointements de ceux de !'• classe; d'un sergent-major, qui fera en même temps les fonctions de quartier-
Carnot.
maître; d'uQ sergeni, de deux caporaux et de vingt hommes, dont la moitié au moins aura un commencement de pratique dans les arts nécessaires à ce service, tels que maçonnerie, charpenterie, peinture d'impression, chimie, etc.
L'uniforme était habit, veste et culotte bleus, avec passepoils rouges, collets et parements noirs, boutons d'infanterie.
Mais ce bel uniforme n'était pas souvent de mise, et les aérostiers devaient fréquemment endosser la veste etle pantalon de coutil bleu, pour le travail.
Ils devaient être armés d'un sabre et de deux pistolets.
Enfin, aussitôt la compagnie recrutée, son capitaine, le brave Coutelle, qui méritait bien de la commander par son dévouement et son activité, devait, à Meudon même, la soumettre à un rapide régime d'entraînement, en l'exerçant aux manœuvres et travaux relatifs à Taérostation (1).
C'est ainsi que le Petit-Meudon^ où Conté s'était installé dans les dépendances du château, devint le centre des opérations et manœuvres aérostatiques.
Avant de raconter l'odyssée de la première compagnie d'aérostiers et de jeter un coup d'œil sur la construction de son matériel dans les ateliers de Conté, qui nous en a retracé le souvenir sur une précieuse collection d'aquarelles, nous devons une mention toute spéciale à ce savant dont Monge a pu dire qu'il avait toutes les sciences dans la tête et tous les arts dans la main.
Son rôle ne s'est pas borné, en effet, à l'organisation qui nous préoccupe plus spécialement ici. A l'époque tourmentée qui Ta vu se mêler aux affaires publiques, il a su, dans toutes les branches des sciences et des arts, marquer sa brillante empreinte, et l'on doit regretter peut-être que la postérité n'ait pas entouré son nom d'un souvenir suffisamment reconnaissant.
(1) Ont signé aa registre portant cette délibération, les membres du Comité de salut public : C'A. Prieur, Carnot, Rabespierre, Lindet, Billaud ^e Varenne, Barrère.