CONTÉ
Nicolas-Jacques Conté naquit de cultivateurs aisés, le 4 août. 1755, au hameau de Saint-Cénery, près de Séez. Il montra, dès Tenfance, une goût prononcé pour Tétude, une adresse incroyable pour
tous lesarts, une merveilleuse dextérité de main : à neuf ans, il se construisit un violon sans autre outil que son.
couteau {]).
A l'âge de 1 4 ans^ son goût pour la peinture se révéla tout à coup. L'aventure mérite d'être contée.
Le petit Jacques allait de temps en temps voir ses tantes, religieuses à l'Hôlel-Dicu de Séez, qui se montraient fort enchantées de ses dispositions, de son goût pour Tétude, et qui soignèrent son éducation. Elles lui donnaient des crayons, des compas qui faisaient son bonheur et qu'il s'exerçait à manier habilement.
La supérieure de l'IIôtel-Dieu, M°° de Prémeslé, ayant décidé défaire refaire les peintures de la chapelle de cet établissement, fit venir du dehors un peintre appelé Couin, qui fut chargé de décorer lespanneaux et le maître-autel. Après avoir peint deux ou trois panneaux, il tomba malade et laissa l'ouvrage inachevé.
j|me jg Prémeslé, désolée de ce contre-temps, allait appeler un autre peintre, lorsque le jeune Conté se présenta pour continuer l'œuvre.
Il avait quatorze ans.
Conté fabrique un violon.
(1) Ce Tiolon Bervit même dans des concerts.
Jusque-là il n'avait fait que broyer les couleurs de rartiste et nettoyer ses pinceaux ; aussi sa proposition parut si téméraire que Ton en rit, sans vouloir y prêter aucune attention.
Mais l'enfant persistait.
— J'ai vu travailler le peintre, disait-il ; j'ai bien observé comment il s'y prenait, et j'en ferai bian autant. Permettez que je m'essaye sur un panneau. Si je ne
réussis pas, le mal ne sera ,^^ify\r^ N
pas grand : on en sera quitte pour effacer mon ouvrage.
Il revint si souvent à la charge ; il paraissait si sûr de lui-môme, que la supérieure finit par consentir; on lui donna des couleurs, une palette et des pin- -ceaux, et il se mit à l'œuvre. Vingt panneaux se trouvèrent rapidement exécutés. Ces tableaux , bien supérieurs aux premiers , représentaient les éyangélistes, des saints en prière et d'autres sujets religieux, avec des fonds de paysage.
On fut émerveillé du coloris brillant qu'il y avait mis et de la justesse d'expression des différents personnages ; on peut dire qu'il avait tout deviné d'un coup, dessin, couleur et perspective (1).
Un pareil coup d'essai devait obtenir et obtint un succès éclatant. Toute la noblesse du pays venait voir ces tableaux, et chacun voulut avoir son portrait peint par le jeune et précoce artiste.
Conté venait ainsi d'embrasser son premier métier, son premier art, avec lequel, du reste, il ne rompit jamais complètement, même aux époques les plus occupées de sa carrière scientifique.
Il lui dut de faire la connaissance de celle qui fut plus tard la compagne dévouée de sa vie. Une jeune veuve, demoiselle de Brossard, un peu plus âgée que lui, venait souvent chez M™* de
il se mit à l'œuvre .
Prémeslé. Là, elle vit le peintre; elle apprécia chez lui les talents et
(1) Jomard, ConU, - Paris. 1849.
les rares qualités du cœur. Ils s'aimèrent et finirent par s'épouser, mais après bien des traverses. Pour M"° de Brossard, fille d'un officier des chevau-légers, c'était déroger. Devenue M™* Conté, elle fut déshéritée par un de ses oncles, et ses cousins cessèrent de la voir.
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Conté vint passer trois ans à Paris (de t||p
1776 à 1779), pour étudier la peinture sous
de grands maîtres. Puis il se remit à la besogne
et se consacra plus spécialement au porlraitj qui
lui procura une honnête aisance.
Mais, au milieu de tous ces travaux . îl était
tourmenté par une autre pensée ;
son génie inventif lui révélait des
procédés nouveaux dans les arts.
Il poursuivait avec acharnement
des recherches chimiques dans le
but d'améliorer les couleurs, et,
chemin faisant, il inventait des
couleurs solides pour les émaux.
La physique et la mécanique le
sollicitaient vivement , et il y consacrait ses soirées , après avoir peint toute la journée.
Toutes les inventions nouvelles le passionnaient, et lorsqu'il apprit, à Séez, la découverte des ballons, il résolut de répéter l'expérience de Montgolfier. Un jour donc, il lança un grand ballon de papier du haut de la cathédrale ; ce ballon vint tomber près de Saint-Cénery et <r fit bien peur aux hommes et aux bestiaux », disait un témoin oculaire.
La Révolution le trouve à Paris — il était venu s'y installer en 1785. — L'émigration et les préoccupations du moment lui ont fait perdre les ressources qu'il puisait dans la peinture ; mais l'époque nouvelle qui s'ouvre avec ses besoins nouveaux, se trouve merveilleusement propre à l'éclosion complète de cet esprit ingénieux et fécond.
Tout lui est prétexte à invention. Il invente une machine à frapper les monnaies.
Il imagine une machine hydraulique, simple et ingénieuse, pour remplacer le vieux système de Marly.
Il lança un ballon da haut de la cathédrale.
Il apporte de notables perfectionnements aux procédés de blanchiment des toiles.
Il construit un baromètre fondé sur un principe nouveau.
Enfin et surtout, il puise dans son patriotisme Tidée de l'invention qui a le plus contribué à populariser son nom : celle des crayons. Ce petit instrument de travail semble bien peu de chose, et pourtant son aide est devenue si indispensable à nos ingénieurs, à nos officiers, que Ton ne voit pas comment on pourrait s'en passer. Or la guerre venait d'éclater, rompant tout commerce. Les crayons n'arrivaient plus. Il fallait nous affranchir du tribut payé aux Anglais, qui seuls en fabriquaient à cette époque.
L'agence des mines chargée d'y pourvoir s'adresse à Conté, et le requiert, pour ainsi dire, de suppléer la plombagine anglaise.
L'ingénieux artiste se met à la besogne; S8^ tête fermente; il cherche, et parvient à créer une substance propre à tenir lieu de cette mine de plomb qui nous manque. En huit jours^ des crayons étaient fabriqués, crayons de qualité parfaite et d'un prix de revient étonnant de bon marché : il avait suffi de lui commander la découverte (1), et dans son désintéressement, il fallut lui faire violence pour lui faire prendre un brevet d'invention.
Nous aurons à parler longuement du rôle de Conté en aérostation ; mais c'est ici le lieu de rappeler brièvement la part qu'il prit à la création du Conservatoire des arts et métiers, et ses nombreux travaux pendant l'expédition d'Egypte, dont un homme organisé comme lui devait être la colonne, suivant l'expression de Bertholet.
Le jugement porté par Napoléon est bien fait pour ratifier cette parole du grand chimiste.
— c< Conté, dit-il^ était à la tête des aérpnautes ; c'était un homme universel, ayant le goût, les connaissances et le génie des arts, précieux dans un pays éloigné, bon à tout, capable de créer les arts de la France au milieu des déserts de l'Arabie. »
Dans la pensée des auteurs de l'entreprise, en effet, il s'agissait bien de porter les arts de l'Europe chez ces peuplades engourdies, figées, pour ainsi dire, dans les lambeaux de l'antique civilisation égyptienne ; et ce n'est pas une des moindres gloires de cette expédition sans précédent que ce rôle d'initiateurs que ses promoteurs s'attribuaient, alors même que les résultats de leur généreuse tentative ne devaient pas être bien durables.
(1) Jomard, loe, eit.
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