LE MATÉRIEL DES PREMIERS AÉROSTIERS
L'enveloppe du ballon.
Le ballon qui servit tout d'abord aux expériences de Coutelle et •de Conté était un vieil aérostat de 27 pieds de diamètre — soit près de 9 mètres — comptant de nombreux états de service, et qui réclamait un repos légitimement gagné. Aussi Conté s'empressa-t-il de lui donner des successeurs, dès que ses ateliers furent en état de fonctionner.
C'est de Meudon que sortirent tous les ballons qui s'illustrèrent ^ux armées : V Entreprenant, que nous suivrons à Maubeuge, à Charleroi et à Fleurus; le Céleste qui fut attaché à l'armée de Sambre-et- Meuse, tandis que V Hercule et V Intrépide devaient opérer à l'armée -de Rhin-et-Moselle ; le Télémaque enfin, auquel un sort impitoyable xefusa le baptême du feu : ce pauvre ballon ne naquit que pour voir «e fermer, sous les coups du Directoire, les ateliers qui l'avaient confectionné ; il s'en alla pourrir à l'Ecole de Metz, sous prétexte d'y servir à l'instruction des générations futures.
Les premiers ballons construits, du type de V Entreprenant^ étaient complètement sphériques et avaient, comme lui, 27 pieds de diamètre.
Conté recommandait d'employer le taffetas écru, qui convient parti- ^îulièremcnt à la confection de l'enveloppe, parce que la soie, n'ayant subi aucun apprêt de teinture ni de blanchiment, conserve mieux -sa force et sa résistance.
A défaut de soie écrue, on devrait prendre du taffetas blanc, pour les mêmes raisons.
Pour construire une enveloppe de ballon, on doit la décomposer en un certain nombre de fuseaux assez étroits afin qu'on
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les puisse découper dans une pièce d'étoffe de largeur ordinaire.
L'opération n'est point fort difficile, et ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de se construire de petits ballons en papier faciles à remplir de gaz, trouveraient bien facilement les tracés géométriques qui permettraient de dessiner le patron d'un fuseau. Tous les fuseaux sont du reste identiques.
' La plus grande largeur de l'un d'eux, augmentée de deux recouvrements sur les bord« pour le collage, ne saurait dépasser la largeur de l'étoffe employée ; donc, pour avoir le nombre des fuseaux qui doivent constituer la sphère, il suffira de diviser la longueur de la circonférence mesurée le long d*un grand cercle équatorial, par la largeur de l'étoffe. La longueur de cette circonférence est connue, puisqu'on se (ionne le diamètre du ballon : le nombre des fuseaux est donc facile à déterminer.
Reste à tracer le patron de ce fuseau développé sur une surface plane, ou la moitié de ce fuseau, puisqu'il est évidemment symétrique de part et d'autre de la ligne de plus grande largeur.
On trace un quart de circonférence qui représente la moitié de l'axe d'un fuseau, et l'on divise cet arc en un certain nombre ^e parties égales. Il s'agit de déterminer la largeur du fuseau en chacun des points de division. Or cette largeur est précisément proportionnelle à la perpendiculaire menée du point au rayon zénithal.
Si donc on trace maintenant sur un plan et en grandeur réelle le demi-axe développé du fuseau et qu'on le divise en autant de parties égales qu'il en existe sur le quart de cercle ci-dessus, il est facile de porter sur les perpendiculaires à l'axe élevées des divers points de division , les longueurs représentant les diverses largeurs du fuseau.
Cette épure est très simple en définitive.
Lorsqu'on a obtenu les points successifs du contour, il s'agit de les réunir par une courbe continue.
On plante des pointes en chacun de ces points et l'on appuie contre ces pointes une règle flexible qui prend d'elle-même la courbure convenable, de telle sorte qu'il suffit de tracer le contour en suivant cette règle au crayon.
La courbe ainsi obtenue est le contour réel du fuseau ; mais on doit laisser le long du bord et à l'extérieur environ deux centimètres pour permettre de coller les fuseaux entre eux et de les coudre.
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Le pairon aînsi obtenu sert à construire un gabarit en bois que Ton superpose ensuite à Tétoffe étendue avec soin sur une longue table ; on trace à Tencre de Chine le contour exact du fuseau, puis le bord du recouvrement parallèle au contour et suivant lequel on coupe enfin.
Les fuseaux étant coupés, on les colle deux à deux.
La colle dont se servait Conté était un mélange en proportions convenables de colle forte, d'une dissolution de caoutchouc, d'huile de lin siccative et de glu.
Cette colle est si énergique que, d'après ce savant, on pourrait se dispenser de coudre les fuseaux d'un ballon ainsi réunis. Mais comme on ne saurait prendre trop de précautions pour la solidité de l'aérostat et la sécurité des voyageurs qui s'y confient, on avait soin pourtant de coudre les fuseaux à deux coutures parallèles. Le travail de couture, dans les ateliers de Meudon, était confié à une équipe de douze à quinze femmes, dirigée par M"*' Bouchard, dont le mari était sous-directeur des ateliers.
Le vernis.
Lorsque l'enveloppe est préparée et cousue, il convient de lui assurer l'imperméabilité, sans laquelle elle ne pourrait rester gonflée ni rendre aucun service.
On obtient ce résultat en recouvrant l'étoffe de plusieurs couches d'un enduit ou vernis.
Les qualités d'un bon vernis sont multiples et jusqu'à un certain point contradictoires.
11 faut qu'il sèche assez vite pour que l'aérostat ne soit pas trop longtemps immobilisé ; il ne faut pas qu'il soit trop siccatif, afin de ne pas donner un enduit cassant ; il doit être doux, moelleux, et Tétoffe qui en est revêtue doit se froisser facilement et se comprimer dans la main comme un mouchoir de poche.
Joignez à cela qu'à aucun prix on ne doit admettre un vernis attaquant Tétoffe : vous aurez une faible partie des qualités d'un bon vernis, et une liste des défauts tout au moins qu'il faut éviter.
Charles et Robert employaient un vernis à base d'huile de lin plus ou moins cuite. Conté améliora le procédé et l'amena à ce point de perfection que ses ballons purent tenir la campagne pendant des
LES AÉBOSTIERS MILITAIRES.
mois entiers, sans avoir besoin qu'on renouvelât leur provision de gaz(l).
Les vernis contiennent principalement deux sortes de substances : les unes siccatives qui assurent l'élanchéité; les autres, émolUentes, donnent à la composition le liant nécessaire et corrigent les défauts des éléments siccatifs. On est obligé en outre de joindre parfois aux
Vernissage d'un ballon, d'après une aquarelle de Conté.
matières de ces deux catégories certains dissolvants des éléments solides, servant aussi à étendre et à diminuer la consistance de Tensemble.
Le vernis de Conté se composait plus spécialement de :
i ^ Huile de lin siccative ;
2° Caoutchouc, cire ou même glu ;
3^ Enfin, comme dissolvants : l'essence (Je térébenthine et Thuile -de lin épurée.
La manière de préparer toutes ces substances et de les mélanger en proportions convenables était Tobjel de soins minutieux ;
(1) On assure qu'un aérostat est resté gonflé à Meudon six mois de suite, sans altération -tle l'enveloppe, et toujours plein malgré les intempéries ; mais il serait intéressant de «avoir quelle force ascensionnelle il avait conservée à la fin de cette période.
LES AÉHOSTIERS MlUTAlRES.
de telle sorte que la description, même fort détaillée, de la préparation serait loin de suffire à qui voudrait entreprendre la reconstitution de ce précieux vernis, sans connaître les tours de main nombreux qui en assurent le résultat.
La o^anipulation de tous ces produits ne va pas, du reste, sans quelque danger — et Conté fut assez grièvement blessé dans une expérience nouvelle sur Tac-
Conté fut grièvement blessé.
tion réciproque des gaz et des vernis.
Plusieurs matras étaient remplis des diflérents gaz en expérience ; une lumière était dans le laboratoire, mais à l'extrémité, et Conté avait expressément recommandé de lenir les porles bien fermées, pour éviter les courants d'air.
Malgré cette précaution, au moment où il débouchait un matras
plein d'hydrogène, une porte s'ouvre; le courant d'air poussel'hydrogène sur la lumière qui renflamme.
Aussitôt se produit une violente explosion.
Conté a le visage couvert des éclats de verre, la face et les mains^ couvertes de sang.
Ses élèves et ses amis, dit Jomard, étaient plongés dans la désolation ; et — ce qui prouve en quelle considération on le tenait — le Directoire faisait tous les jours prendre de ses nouvelles.
Ce déplorable accident coûta Toeil gauche à notre chimiste.
L'opération du vernissage, à Meudon, se faisait dans une immensesalle du château, dite salle des Gardes.
Pour étendre la première couche de vernis, on se servait de grosses éponges bien débarrassées des graviers et coquillages qui auraient élé autant de risques de déchirure pour Tenveloppe.
Pour l'application de ce procédé, on trempe les éponges dans l'eau ;. on les presse ensuite de manière à les laisser légèrement humides, ce qui les empêche de durcir lorsqu'on les imbibe de vernis.
L'aérostat est étendu sur une table le long de laquelle se placent
les vernisseurs qui enduisent Tétoffe à grands coups et avec célérité en repoussant les plis devant eux à mesure de l'avancement du travail. *
Il ne faut pas ensuite laisser l'étoffe trop longtemps dans les mêmes plis, car le vernis ainsi étendu a une tendance à s'échaufler ; etTon sait que la soie est une matière animale qui se détériore à une température assezbasse, en perdant alors toute solidité. Cet effet pyrophorique «e produit, du reste, également avec de la toile, du coton, des étoupes et même les éponges servant au vernissage ; on doit donc y prêter
la plus grande attention, car c'est un danger permanent d'incendie.
La première couche étant ainsi étendue bien également, Conté faisait gonfler l'aérostat d'air atmosphérique, au moyen d'un gros soufflet — que les petits ventilateurs remplacent avantageusement aujourd'hui — et, le suspendant par ses deux pôles, on laissait sécher librement.
La seconde couche et la troisième se mettaient alors successivement sur le ballon ainsi gonflé à l'air, en laissant bien à chaque couche le temps de sécher.
Pour empêcher le ballon de coller lorsqu'il était plié, on le couvrait enfin d'une dissolution alcaline de potasse et de chaux, qu'il fallait du reste employer avec beaucoup de précautions, car elle était caustique etauraltbrûlé l'étoffe dans les parties où le vernis aurait fait défaut. Conté donne une autre recette, et propose de mélanger un corps gras saponifié et du suif avec une certaine quantité de beurre salé et d'huile siccative. On fait bouillir le tout, en y ajoutant des matières grasses tant que le mélange pique la langue.
Les aérostats de la première République étaient vernis également à l'extérieur et à l'intérieur.
Pour cette dernière opération, on retournait l'enveloppe en Ja faisant passer tout entière par l'orifice d'appendice inférieur.
L'orifice supérieur était muni d'une soupape ; et le ballon se trouvait prêt à recevoir le g«tz.
On confectionnait en même temps le filet et la gondole ou nacelle.
Fabrication des ballons en baudruche.
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Celle-ci était en osier, revêtue de cuir à l'extérieur ; sa forme était légèrement ovale.
A chaque extrémité, elle présentait un siège pour les aéronautcs, et son plancher était percé d'un trou rond de 0"" dO en son milieu, pour permettre de voir le sol sans se pencher en dehors. C'est aussi par cette ouverture qu'on laissait descendre, le long d'une fine cordelette, les bulletins qui faisaient connaître au poste de terre ce que l'on voyait du ballon (1). Ces bulletins étaient attachés à des anneaux de métal pouvant glisser le long de la corde.
On fabriquait également à Meudon de petits ballons en baudruche qui servaient de pilotes et qu'on lâchait avant les ascensions pour déterminer la direction et la vitesse du vent.
La baudruche ne se coud pas et se réunit par collage à chaud de la matière sur elle-même.
On commençait par faire un gabarit en charpente qui servait à faire un moule en sable de mouleur. Lorsque la surface de ce moule était bien dressée au moyen d'une cerce en bois, les ouvriers collaient les morceaux de baudruche et les juxtaposaient sur le moule.
(1) TwBandier, — Revue scientif. 4 déc. 1886.