AU PIED DU MUR
Monsieur le Directeur
Permettez-moi d'ajouter à ma lettre précédente que vous avez bien voulu insérer, quelques considérations économiques sur lesquelles il importe de rétablir la vérité,
M. Salomon ne songe nullement à céder l'Ile de la Tortue aux Américains. H ne le peut ni ne l'oserait. Et le voudrait-il que les Chambres qui siègent en permanence seraient là pour l'en empêcher. C'est l'île de la Gonave qui doit être affeo-rriée à une Compagnie française. Le projet de loi est à l'étude; il viendra en discussion en séances publiques de la Chambre et du Sénat. Je me propose même de le critiquer (2).
Les ennemis de M. Salomon ont employé tous les moyens pour faire croire au peuple haïtien que le président^ ayar:t épousé une blanche^ une Française, voulait vendre le pays aux blancs. C'est là une infâme calomnie.
C'est M. Salomon qui, en 1880, a fait reconnaître par le Parlement haïtien l'emprunt contracté à Paris en 1875 par Haïti, emprunt que les soi-disant libéraux^ en ce moment en rébellion, avaient fait renier en 1876, alors qu'Us étaient à la tète de l'administration.
M. Salomon est arrivé au pouvoir en Octobre 1879, Ses ernie-
(1) REPUBLIQUE RADICALE du 5 Novembre. Haiti. (3) J^ai teniL parole. Voir ma brochure intitulée : «Haiti aux Haïtiens».
mis d'aujourd'hui étaient déjà en exil, H leur fit proposer de rentrer dans leurs foyers car lui qui avait été banni par les parents et amis des prétendus libéraux il savait mieux que personne combien l'exil est cruel, déplorable et dur. Les exilés ont dédaigneusement repoussé ses offres^ l'ont berné bafoué insulté, et ont finalement répondu qu'ils reviendraient le fusil à la main. Ds ont tenu parole pour le malheur d'Haïti.
Le parti dit libéral à Port-au-Prince ne correspond nullement au parti républicain français. A quel parti républicain d'abord (1)? En France, les partis républicains sont ouverts à tous. Là.bas le parti dit libéral est exclusif fermé. C'est le parti national qui est ouvert. En France, jamais un républicain, fut-il collectiviste, radical, opportuniste, conservateur fut-il insurgé même, ne violerait le secret des lettres. Les insurgés de Jacmel ont violé le secret des miennes. La chose ne leur profitera pas. En France, pas un républicain ne voudrait escalader le pouvoir les armes à la main. Les insurgés haïtiens au lieu de chercher à renverser le gouvernement de M. Salomon par la persuasion, par le livre, par le journal ou en champ clos de Parlement, entrent en insurrection contre la nation contre la volonté nationale, contre l'Assemblée nationale. Et leurs
(1) Tous les Haïtiens sont républicains. Il faut qu'un individu soit crapuleusement ignorant en politique pour qu'il puisse croire qu'un repu, hlicain jrançais lequel aime son pays à l'adoration et est toujours prêt à se faire hacher pour lui, puisse ressembler, même de loin, à un prétendu libéral ha:itien qui refuse d'hêtre s:oldat, cpii juit toute responsabilité civique, qui, vivant à l'étranger, y insulte son pays et sa race sous le voile d'un lâche anonyme, .
coreligionnaires à l'étranger ont la maladresse de calomnier et de renier leur race (1).
En ce qui touche les malheureux événements dont Port-au- Prince a eu le spectacle les 22 et 23 Septembre^ on peut lire dans le «Rappel» dans le «Temps» dans la «République Radicale», que le cabinet de Port-au-Prince d'abord désarmé, avait eu une attitude des plus louables pendant l'émeute et des plus magnanimes après sa répression. Trois jours après sa victoire à Port-au-Prince il accordait une amnistie aux émeutiers de cette ville.
A l'heure où j'écris la parole est définitivement au canon. La flotille de guerre du gouvernement haïtien fait peut-être entendre sa voix devant Jérémie ou devant Miragoâne. Dure, mais inéluctable nécessité!
Attendons les lettres et non les télégrammes.
Dans un état démocratique on ne doit considérer que l'inté. rêt du plus grand nombre. M. Salomon et ses ministres ont pris en main la cause du plus grand nombre^ la cause des paysans. Ceux qui habitent les montagnes de Jacmel l'ont si bien compris qu'ils viennent d'offrir en don^ et spontanément^ à la patrie toute leur récolte annuelle de café. Ce fait nous ramène aux plus beaux jours de Sparte ou de Rome, aux époques glorieuses de la Révolution française.
(1) On sHmagine trop facilement qu'un parti libéral et un parti con^ servatexLT sont opposés absolument. C^est une erremr. Les partis différents en France sont essentiellement français. Le parti libéral français diffère entièrement du parti libéral de n'importe quel pays du globe. Un libéral français ne ressemble pa^ à un libéral italien,
Funck - Brentano - Cours de VEcole des Sciences Politiques. Leçon du 22 Janvier 1884,^ Notes pers(ynnelles.
M. Salomon veut affranchir les paysans de la serviture matérielle et immatérielle dans laquelle ils croupissent depuis quatre vingts ans. La cause est noble et sainte. D réussira.
J'ajoute que sans l'affranchissement, l'éducation et la richesse du paysan^ il n'y aura jamais ni véritable liberté ni légitime richesse pour le bourgeois haïtien.
Si même il était sincère^ politique, rigoureusement conséquent avec lui-même^ le parti dit libéral n'aurait jamais pris les armes, et 1«5 ayant prises il désirerait être vaincu.
Vainqueur et montant au pouvoir à la suite d'une insurrection, son autorité serait illibérale illégitime comme son origine. II aurait menti à son programme menti à son nom. Les insurrections répétées renverseraient l'oeuvre sortie d'une insurrection, n est vaincu d'avance.
On peut espérer que vers la fin du mois prochain la pacification complète de la République d'Haïti sera un fait accompli.
n y a intérêt capital à ce que la nation haïtienne puisse évoluer en paix : elle est la sentinelle avancée de la civilisation noire-latine.