‹ Les affaires d'HaitiChapitre 24 sur 48 · LEURS AVEUX · texte numérisé non relu

LEURS AVEUX

Monsieur le Directeur^

Le numéro de la «République Radicale» du 14 Novembre contient une lettre qui vous a été adressée par un correspondant haïtien et dans laquelle l'auteur prétend vous renseigner sur les affaires de mon pays.

Il y dit que les membres du parti dit libéral^ aujourd'hui en révolte contre l'Assemblée nationale laquelle siège en permanence à la capitale, avaient autrefois réglé le service de la dette extérieure d'Haïti. En effet ils l'avaient réglé mais ce fut en reniant l'emprunt contracté à Paris, en 1875, par la nation haïtienne. Le procédé était simple^ facile^ commode, mais peu scientifique. A si bon compte^ quel gouvernement ne réglerait immédiatement le service de la plus lourde des dettes publiques?...

Ces scrupuleux financiers n'ont point été exilés par M. Salomon dont, au contraire^ ils n'ont jamais voulu accepter les amnisties. Je l'ai déjà prouvé dans le numéro de votre journal qui porte la date du 5 Novembre et votre correspondant l'avait lui-même reconnu dans sa précédente lettre du 2 Novembre.

H reproche au gouvernement légal d'Haïti d'avoir violé le secret des lettres. Lois même que la chose serait vraie, y aurait.il là motif à insurrection?

11 est prouvé que les insurgés de Jacmel, des libéraux (?)^ ont violé le secret des lettres d'un citoyen qui depuis six ans.

(1) REPUBLIQUE RADICALE du 16 Novemhrp. 1883. Haiti.

vit à l'étranger dans le plus profond respect des lois de soir pays. Non contents de cela, ils les ont publiées dans un journal qu'ils rédigent. Plus maladroits encore que ces malheureux surexcités ou énervés leurs amis de Paris ont fait reproduirjces lettres dans une brochure spéciale tout le long de laquelle ils calomnient^ sous le voile d'un triple anonjme de la façon la plus grave, la réputation d'un de leurs compatriotes dont ils sont certains pourtant de la parfaite honorabilité. Sont-ce iii les agissements dignes de véritables libéraux?

J'ai fait observer aussi, par le bienveillant concours de votre journal^ que le président d'Haïti avait refuse la dotation extraordinaire que les Chambres lui avaient accordée.

Quant à ce qu'on dit de la Banque Nationale d'Haïti, il est navrant d'avoir à discuter avec quelqu'un qui semble ignorer que le premier effet de toute crise politique est de rendre l'argent rare et de faire monter le taux du change. C'est de la finance élémentaire pourtant.

Les soi-disant Ubéraux ont revendiqué les droits du peuple par la plume. Ils l'ont fait si mal^ ou bien ils avaient si peu raison que le peuple leur a donné tort. Us ont eu recours à la révolte, dit on, «devenue pour eux un devoir». D'abord, la petite phrase de La Fayette : «Quand la Constitution est violée^ l'insurrection est le plus saint des devoirs,» est parfaitement démodée.

La saine politique en rejette les conséquences et vous avez bien eu raison^ Monsieur le directeur, d'ajouter ces mots sous forme de conmientaire à la lettre du 14 Novemhre :

«S'il fallait se mettre en révolte, les armes à la main dès que le gouvernement vous déplait^ nous connaissons d'autres pays

que la République haïtienne où la révolution serait déchaî- 11 ée.»

En effet^ à ce compte, tous les pays de la terre seraient perpétuellement en révolution.

Les prétendus libéraux n'ont jamais soutenu une seule fois, à la Chambre et au Sénat, que la Constitution fut vicJée. Pourtant le député des Abricots, un sénateur et un député de Jérémie sont les trois chefs de l'insurrection de cette ville. La Chambre et le Sénat viennent de les déclarer déchus de leur mandat et dé les mettre hors la loi. (Moniteur haïtien du 13 Octobre 1883).

La loi sur la cession des terres aux paysans est le véritable motif de l'insurrection non seulement parce que les insurgés sont de grands propriétaires fonciers inhabiles et pratiquant l'absentéisme mais parce qu'ils savent que le dictateur haïtien Pétion ne fut si populaire que parce qu'il concéda des terres à ses officiers et à un petit nombre de soldats libérés du service qui devinrent des paysans. Si le parti national fait le paysan propriétaire, il deviendra inexpugnable au pouvoir. De là l'insurrection.

D'ailleurs les coreligionnaires des insurgés l'ont implicitement avoué dans un journal qui s'occupe un peu de questions maritimes (1). Le 4 Novembre dernier, ils y publiaient un arti» cle dans lequel ils disaient que les rebelles se décidèrent tout à fait à une action armée après qu'eut été votée une loi en date du 7 Mars, et qui, par conséquent, est postérieure à celle du 28 Février.

Les insurgés de Miragoâne étaient réunis à la Jamaïque, à

(1) Le MONITEUR des Intérêts Maritimes du 4 Novembre.

deux jours de mer d'Haïti^ prêts à un coup de main^ et la révolte s'organisait depuis longtemps.

Us s'embarquèrent.

La loi du 28 Février est la plus grande loi qui ait été votée en Haïti depuis quatre vingts ans. Elle contient, en sa brièveté, une triple révolution. Elle est agraire, elle est économique et financière elle est politique. On n'en saisit point encore l'immense portée.

Si peu de gens peuvent comprendre la quintessence des choses î

Les insurgés ont tiré l'épée, on leur répond par l'épée. Tout ce qu'on pourra écrire maintenant ne changera rien au cours des choses là-bas. En ce moment, on est à l'action décisive.

Le président Salomon sera clément pour les pauvres d'esprit qui avaient eu la folie de croire aux fallacieuses paroles de ces éminents fmanciers. Ils savent insulter, ils savent calomnier leur patrie^ ils savent déchaîner au milieu d'elle la guerre civile tant exécrable^ si funeste^ si ruineuse et si divisante, mais comme ils savent mieux fuir lorsque sonne l'heure de la «discussion définitive»!

82 «LES AFFAIRES D'HAÏTI 1883 — 1884 «v^

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