L'EMEUTE DE PORT-AU-PRINCE
On a mené grand bruit autour des événements dont la ville de Port-au-Prince a été le théâtre pendant les journées des 22 et 23 Septembre dernier. Des journaux illustrés ont même publié des gravures où^ par des caprices de l'imagination on essayait de représenter la capitale de la république antilëenne.
Des journalistes auxquels on fait la réputation de pouvoir reaseigner leurs compatriotes sur les questions extérieures, mais qui n'ont que des notions fort imparfaites sur l'histoire la géographie et l'ethnographie d'Haïti^ ont porté sur les hommes et sur les choses de ce pays des jugements fantaisistes qui font sourire ceux qui connaissent à fond les questions haïtiennes et ceux qui ont quelque peu étudié le droit international moderne.
On a été jusqu'à insinuer que le président Salomon^ ancien ambassadeur d'Haïti à Paris^ dont l'épouse est une blanche née française et qui a accordé toutes sortes d'avantages financiers aux Français là-bas^ était une espèce d'agent de l'Allemagne^ délégué à la présidence d'Haïti. C'est à faire pouffer!
Le 22 Septembre au matin^ une centaine d'individus tentèrent un mouvement insurrectionnel à Port-au-Prince en faveur des insurgés actuellement bloqués à Miragoâne et à Jérémie et dont le sort va bientôt se décider.
Ces émeutiers se divisèrent en trois bandes. L'une surprit l'hôtel du gouverneur de la viUe et y massacra quelques soldats et le gouverneur lui-même^ le général Pénor Benjamin.
(1) PAPILLON du 18 novembre 1883.
Les deux autr^ occupèrent quelques maisons de la rue des Fronts-Forts et de la rue du Quai^ d'où elles dirigèrent un fenourri sur toutes les personnes qui passaient à la portée de leurs fusils.
Port-au-Prince est une ville de 35.000 âmes, mais par les jours de grand marché^ le samedi sa population s'augmente d'une quinzaine de mille âmes en moyenne car on y vient acheter et vendre des provisions de dix à douze lieux à la ronde. Le 22 Septembre était un samedi. Les paysannes qui venaient d'arriver en ville, saisies d'une panique folle, en entendant siffler les balles s'empressèrent de fuir dans toutes les directions.
Cependant le gouvernement d'abord désarmé par la mort du commandant de l'arrondissement^ lançait ses troupes sur les maisons occupées par les émeutiers et les faisait enlever. Ceux-ci, en se retirant, mirent le feu pour protéger leur retraite et gagnèrent les consulats dont^ malheureusement^ Port-au- Prince fourmille.
Disons en passant que le gouvernement haïtien fera bien, sitôt l'insun^ection comprimée, de retirer leur exéquatur à tous les consuls qui pullulent dans les villes d'Haïti et qui, plus souvent que de raison s'arrogent le droit d'arborer les couleurs des pays qu'ils croient représenter, lors même que ces pays ne font aucun commerce avec Haïti ou n'y ont pas de nationaux. Il est temps que cet abus prenne fin d'autant plus que ces agents commerciaux se mêlent trop des affaires politiques haïtiennes et que quelques-uns d'entre eux affectent même ime attitude trop impertmnte et absolument intolérable vis-à-vis des gouvernants haïtiens.
Les émeutiers embarqués pour l'étranger, se répandirent
dans les Antilles. De Saint-Thomas et de la Jamaïque, ils câblèrent à New- York et à Paris !es fausses nouvelles que plusieurs journaux ont accueillies dans les premiers jours d'octobre.
Ils disaient en leurs télégranmies, que 1.500 personnes avaient été tuées à Port-au-Prince; que la moitié de la ville avait été incendiée et que îes pertes matérielles s'élevaient au chiffre de 25 millions de francs. Ce n'es^ pas en fuyant qu'on peut apprendre tant de choses à la fois.
La vérité c'est que trenite personnes seulement et non quinze cents ont été victimes de cette déplorable équipée.
Les cadavres ont été enterrés par les soins du conseil municipal de la ville qui a fait constater leur identité et qui a publié la liste des noms. Il n'y a eu qu'un petit nombre de maisons de la rue du Quai et de la rue des Fronts-Forts qui aient été incendiées. Quelques magasins d'épiciers ont été il est vrai, saccagés par les paysans^ lesquels revenus de leur terreur, étaient furieux d'avoir perdu leurs provisions ou leurs* marchandises. Les dégâts ne sont pas encore estimés. Us nc^ sont pas considérables. Ils seront vite réparés.
En toute cette affaire, le gouvernement s'est admirablement conduit. Trois jours après la répression de la rébellion, il accordait magnanimement une amnistie à tous les émeutiers en en exceptant les cinq chefs. Le ministre de la guerre le général Brénor Prophète a lui-même mené les troupes à l'attaque des positions qu'occupaient les mutins. Le président d'Haïti M. Salomon, malade et alité le samedi^ s'est levé le Dimanche est sorti du palais et a été haranguer les soldats lesquels, exaspérés par la perte du général Benjamin qu'ils adoraient voulaient mettre tout à sac.
Toutes îes nations ont eu leur luxiu*e de sang a dit le Dante. Ces soldats avaient été aveuglés par la colère^ absoliunent com. me l'onti été les marins qui, en coopérant à la prise de Hué il y a quelques semaines^ se souvenaient de l'héroïque comomandant Rivière; absolument comme le jfurent ceux qui regrettent l'effusion du sang de la semaine de mai 1871.
Quant à Tultimatum lancé par les consuls le 23 Septembre^ lorsque tout était fini^ le gouvernement d'Haïti n'avait pas à en tenir compte. Il n'était pas sériteux^ ayant été signé par des consuls de Venezuela et de Norvège^ lesquels menaçaient le gouvernement de Port-au-Prince lorsque, moins que personne^ ils avaient le droit de s'ingérer dans les affaires politiques d'Haïti car non seulement ils ne «ont que des agents purement commerciaux^ mais les pays dont ils montrent le pavillon n'ooit pas de nationaux en Haïti. De plus si signataires qu'ils fussent d'un ultimatum^ d'ailleurs mal rédigé^ il n'y avait pas à leur disposition, en rade de Port-au-Prince aucun navire de guerre suédois ou vénézuélien (1).
Tout l'odieux et tout le ridicule de la campagne menée contre le gouvernement d'Haïti^ lequel est foncièrement et notoirement ami de la France retombera sur quelques plaisantins haïtiens qu'on dirait des acéphales lesquels dans leur haine enfantine contre un ministère légal soutenu par un parlement qui siège en permanence à Port-au Prince^ vont partout col-
(l^,Uagent commercial de la Belgique, vice^ccmsul de Grèce (?) à Port-au-Prince avait aussi signé ce comique ultim,atum.
Hditi ne fait pas d^affaires directement avec la Grèce. Un consul de Grèce à Port-au-Prince est chose bizarre et superflue; quand cet agent
portant les nouvelles les plus calomnieuses pour l'honneur de leur patrie et de leur race. Ils sont un objet de risée pour les journalistes auxquels ils vont porter leurs communications sur les hommes et sur les choses de leur pays, communications
se mêle des affaires politiques du jmys où il ne représeyite que des intérêts commerciaux absolument fictifs il commet une incongruité diplomatique, D^un autre côté, la Belgique ?i'a pas de marine de guerre. Un consul de Belgique qui lance un ultimatum collectif que, pour sa part, il ne peut faire exécuter puisqu'il n'est qtt'ageut commercial et qu'il ne dispose d^aucun moyen matériel, covimet une double bravade aussi inu tile que déplacée.
Le gouvernement haïtien a pour devoir de retirer Vexéquatur aux agents comynerciaux qui se sont payés la fantaisie de le menacer et de demander le rappel des agents diplomatiques giti ont signé ^ultimatum. dit 23 septembre. HaA.ti a coopéré à l'indépendance du Venezuela, ce pays est trop notre obligé pour que son consul ait eu l'outrecuidance de nous insulter. La conduite du ministre des Etats-Unis lui fait le plus grand honneur. Plus de la moitié du commerce d'Hdïti se fait avec les Etats- Unis : le représenvtxmt de ce grand pays a pourtant respecté les droits de notre gouvernement agissant dans la plénitude de son pouvoir sitr son propre territoire. Noxis ne Voublierons pas.
Toute réparation à une injure publique, si tardive qu'elle sait, doit être publique surtout; quand iHnjure est e^idurée par tout un peuple. Nous flétrissons nettement cette attitiide équivoque de prétendus avàs qui nous humilient en publie, devariit tout l'univers, et qui -nous présentent à la muette, dans le silence des cabinets diplomatiques des excuses qui restent ignorées par le plus grand nombre.
jrtissi antipatriotiques qu'elles sont inutiles et qui seront toujours nuisibles pour les individus qu'ils pensent servir^
Je l'ai déjà dit ici et je le répète: encore qu'elle soit naïve, douce et bien trop bonne la nation haïtienne n'aime point les traîtres et méprise les renégats. J'ajoute : La noble et grande et fière nation française aussi ne les aime pas (1).
(1) « L'amour de la patrie est regardé x>ar les Fraivçais comvie la plus hante vertu », a dit Heiiri Heine, dans sa Lutèce. Les Français méprisent souverainement les étrangers qui viennent en France vilipeiider le pays dont ils sont originaires; en même temps ils donnent toujours raison à l'étranger qui. en France, d^jend les hommes et les choses de sa patrie même contre les écrivaiits français. De tout ceci, j'ai fait expérience personnelle. Vannée dernière. Et les Français ont bien raison. Qui trahit sa patrie peut tout trahir; qui renie son pays peut tout renier.