LES LOIS AGRAIRES EN HAÏTI
Avant qu'il soit longtemps, le beau rêve de Nunez de Balboa sera devenu une réalité; Tisthme de Panama sera coupé^ et les navires pourront se rendre de New-York à San Francisco sans avoir besoin d'aller doubler le Cap Hom. Les nations commerçantes songent déjà à se disputer effectivement^ et par tous les moyens en leur pouvoir les nouveaux débouchés qui leur seront offerts dans l'océan Pacifique; celles d'entre ell^ qui possèdent des colonies dans la mer des Antilles pensent à y fortifier leurs positions ou à en acquérir de plus nombreuses; celles d'entre elles qui n'en possèdent point en cherchent à tout prix. C'est donc, plus que jamais le moment d'attirer l'attention des savants des politiques et des commerçants, sur la grande Antille indépendante, et surtout sur la portion occiden. taie de l'île d'Haïti, où la civilisation française s'est développée avec une rapidité qui, pour trop ignorée qu'elle soit en Euro, pe n'en est pas moins sérieuse, digne d'estime et d'encouragement.
fi> Cet article fut publié dans le numéro de la REVUE DU MONDE LATIN du 25 Janvier 1884. Dans ce livre et pour suivre Vordre chronologique que je m'étais imposé, il aurait dû vernir immédiatement après Varticle intitulé FUSILLEURS ET LIBERAUX qui parut sur le PAPILLON du 20 Janvier.
Comme cette étude est une compositfLon didactique, un travail d^en^ semble qui résume et répète Unis mes articles publiés par les joumaur quotidiens ou hebdomadaires de Paris du mois d* Avril 1883 au mois de Janvier 1884, je crois qu'il est meilleur de la détacher afin de la pré^ senter en un chapitre spécial, de la faire lire ici en dernier.
Haïti fait un important trafic avec la France, les Etats-Unis^ l'Allemagne et l'Angleterre. En 1878^ le total général de ce trafic s'élevait à une somme de cent millions de francs^ tant à l'importation qu'à l'exportation. Ces chiffïtes peuvent être décuplés en vingt ans si les mesura qu'a prises le gouvernement actuel produisent leur plein et entier effet, au milieu dit calme d'une période pacifique dans un moment de développement régulier de toutes les forces sociales.
La République haïtienne est un Etat qui traverse encore sa phase agricole. Le mode d'appropriation des terres qui s'y est maintenu pendant trop longtemps tel qu'il y était il y a un siècle, a causé de tels préjudices^ porté de telles entraves au travail agricole^ que l'on peut dire que des raisons sociales et non politiques^ des idées économiques et non constitutionnelles ont jusqu'ici paralysé l'essor du pays en paralysant le libre^ essor de l'agriculture.
Peu de gens savent que les causes de la (îemière insurrection qui a éclaté en Haïti sont d'ordre purement économique. Si l'on pouvait tenir compte des témoignages superficiels, des dires des personnes incompétentes on irait facilement jusqu'à croire que des causes d'un ordre secondaire relevant de la politique piu-Cj l'avaient seules motivée.
Nous avons cru qu'il serait excellent d "étudier à fond le problème haïtien et d'en mettre la solution sous les yeux de nos lecteurs.
Haïti est indépendante depuis 1804. On sait que, sous le nom de Saint-Domingue^ eUe fut une des plus florissantes colonifes françaises. La Convention avait doiuié la liberté aux noirs des colonies; mais, en 1802, le Premier Consul voulut rétablir l'esclavage à Saint-Domingue. Les noirs de cette île combattirent
pour garder leur liberté. Après des prodiges d'héroïsme accomplis de part et d'autre l'armée^ coimnandée par le général Rochambeau évacua l'Ile, la laissant à ceux qui avaient juré d'y vi\rr3 en hommes ou de mourir.
Notons en passant, que les premières révolutions d'Haïti sont nées d'idées françaises; que ce sont les philosophes du XVIIIème siècle, Diderot et Raynal et leurs élèves de la Cons„ tituante et de la Convention^ qui ont armé les Haïtiens pour la conquête de leurs droits.
L'Etat noir, constitué en 1804^ demandait à être réorganisé. Tout était à refaire, à créer^ tout ayant été détruit pendant la lutte pour l'mdépendance qui avait duré dix.huit mois.
Dessalines dictateur^ puis empereur laissa subsister les régimes de la grande propriété foncière et de la grande culture qui existaient aux temps de la domination coloniale. La raison d'Etat le vouiait ainsi. Tout était réglé sur le pied de guerre de façon que la popidation valide de telle grande propriété nu'ale ou de tel village formait, à elle seule le contingent d'une compagnie ou d'un bataillon de guerre ayant son chef désigné d'avance et prêt à marcher au premier signal.
Chacune des populeuses plantations d'autrefois était devenue une grande famille militaire, assez semblable pour l'organisation aux petites marches ou aux grandes manses germaniques du Moyen Age.
En 1806 le premier empereur dHaïti voulut porter quelques-uns de ses concitoyens à produire les titres en vertu desquels ils prétendaient exercer des droits de propriété sur certaines portions de terrain qui auraiefnt dû revenir au domaine national mais dont ils s'étaient emparés par fraude ou par force; en même temps il exigeait d'un petit nombre d'individus
qiii avaient occupé sans en avoir le droit, des plantations ayant appartenu à d'anciens colons dont ils portaient les noms, de prouver^ par actes ou témoignages authentiques^ qu'ils étaient les fils ou les parents de cts anciens colons et qu'ils en pou- \ iiient hériter. Ces titres, ces actes ou ces témoignages peu de persomies étaient en mesure de les produire. Les faux propriétaires fomentèrent une révolte à laquelle on prit la précaution de donner ime couleur politique pour en masquer la véritable cause, et le dictateur acclamé en Janvier 1804 fut assassiné au Pont-Rouge^ près de Port-au-Prince, le 17 Octobre 1806 (1).
Après sa mort^ une assemblée constituante fut convoquée à Port-au-Prince prétendument pour doter le pays d'um pacte fondamental aux termes duquel le chef de l'Etat serait investi
(1 ) Malgré ses périphrases, sa phraséologie ridiculement pompeuse et hypocritememt sentimentale, Hérard Dumesle est obligé d^avouer la véritable cause de Vassassinat de Dessalines, Pages 335 et 336 de son livre, rarissime aujourd'hui, intitulé VOYAGE DANS LE NORD D'HAÏTI, il dit ceci: «Après l'eocpulsion de V armée française i-a jornie «du gouvernement d'Haiti était m,ixte. J. J, Dessalines, gouverneur «de VEtat et chef de Varmée érigea l'empire... Son règne cruel ')nois- ■^sonna de nombreuses victimes: mais ce que n'ont pu faire ni ses criumtés, ni ses entreprises contre la libert?. l'intê^'êt le fit. On soufafrait patiemment que les coups du deopo'^.isme ev.3::c:it fait dispa^ ".raitre un citoyen vertueux du sein de la société; quj i.on oeil innesti- <^gateur scrutât les plus secrètes pensées des citoyens; mais, dès «qu'il conçut le dessein de dépouiller les propriétaires, un murmure
général s'éleva, on énuméra ses torts, et les mécontents éclatèrent.. «Messeraux, citoyen du Sud, asseynbla un petit nombre d'amûs •-et d/ynna le branle à cette sainte insurreoitAon, en arrêtant le
général Moreau, au Garatras, Son exemple fut généralement suivi,
d'une autorité moins dictatoriale que celle qui avait été conférée à l'empereur défunt en exécution de la teneur des articles de la Constitution de 1805. Malheureuj^ementj la nouvelle Constitution, rédigée à la hâte, fut à peine discutée. C'était une charte bâclée; elle était toute politique. On avait eu soin de n'y point faire mention d'un changement à opérer dans le régime des terres.
Au contraire^ elle consacrait les prétendus droits des faux propriétaires et disait expressément en l'article 8 des Disposatioais Généinailies : «La propriété est inviolable et sacrée; toute personne soit par elle-même, soit par ses représentants a la libre disposition de ce qui est (reconnu lui appaaleoiir. Quiconque porte atteinte à ce droit se rend criminel envers la personne troublée dans sa propriété.»
En l'article 22, elle s'exprimait ainsi : «C'est sur le maintien des propriétés que reposent la culture des terres, toutes les productions, tout moyen de travail et tout l'ordre social.» De plus, elle déclarait par l'article 171 que «La culture source de la prospérité de l'Etat, serait protégée et encouragée».
«et Dessalines, renversé de son cheval vers le Pont Rouge, expira sous «les coups de V armée*.
B, Ardouin, Etudes sur l'Histoire dïtaïti, tome Vl, chapitre VIII ^ IX, et T. MadioUf Histoire d'Haïti, tome III, malgré toutes leurs circonlocutions autour de la question et tous les prétextes plus mi moins puérils qu'ils cherchent à donner pour excuser les assassins de Dessalines, font la même confession qu^Hérard Dumesle. Saînt- Rémy, Pation et Haiti, tome IV, est plus net qu'eux encore, quand ii appelle la vérification des titres de propriété, ordonnée par Des., salines, "une funeste mesure».
Des dissensions d'une nature entièrement politique éclatèrent avant même qu'elle eût été votée^ entre le général Christophe et le général Fétion, lieutenants de Dessalines, qui se disputaient la succession à la première magistrature.
Christophe se fit président et généralissime^ puis roi dans le Nord.Ouest tandis que Pétion fut placé à la tête du pouvoir libns le Sud-Ouest.
Cet état de choses dura de 1807 à 1818. Pétion^ toujours en état d'hostilité avec Christophe, aurait été vaincu par son rival couronné s'il n'avait eU! l'excellente idée de distribuer les terres de l'Etat aux principaux officiers de son armée et à un petit nombre de fonctionnaires civils qui lui étaient dévoués H n'oublia pas dans ses libéralités les vétérans, sous-officiers ou simples soldats, qui s'étaient distingués sous ses yeux ou qui lui avaient été particulièrement recommandés par leurs chefs immédiats.
Pétion fut tantôt président constitutionnel tantôt dictateur. On lui a toujours pardonné d'avoir usurpé le pouvoir parce qu'U avait su placer à côté de lui une foule de favoris qui naturellement, eurent tout intérêt à le servir de son vivant et dont les descendants se sont constamment appliqués à le gran. dir, après sa mort, aux yeux de la postérité.
Son gouvernement ne fut qu'un nonchalant despotisme politique doublé d'une féodalité militaire.
Sur les terres qu'il avait données ou amodiées aux officiers de son armée, les soldats étaient tenus de labourer gratuitement^ alors même que, pour leur compte personnel, ilsi étaient propriétaires d'un petit domaine. Dans la République du Sud- Ouest que gouvernait Pétion existait aussi le système du petit fermage. Par l'effet de celui-ci le paysan, fermier de l'Etat
pour ciiiq à six carreaux de terre pouvait amasser peu à peu des économies et devenir petit propriétaire, en achetant les parcelles mises en vente par l'Administration des Domaines.
Christophe avait conservé dans le Nord le régime foncier antérieur à l'Indépendance, Ses généraux et ses employés civi^ étaient peu rétribués en numéraire. On leur concédait des habits crxs^ grandes exploitations rurales sur lesquelles ils ferisaisut travailler les paysans à leur profit. Vers 1819, Christophe commença de distribuer des terres aux vétérans de scoi rrmée qu'il renvoyait du service. D avait été à même de constater que l<& régùne économique institué par Pétion permettait à cslui-ci d'exercer un très grand ascendant moral sur les hommes qui habitaient les départements de l'Ouest et du Sud.
Pétion mourut en 1818 et Boyer lui succéda à la présidence dans la République occidento-méridicnale; et Christophe étant mort en 1820 Boyer devint le chef reconnu de toute l'ancienne partie française d'Haïti.
A la fin de l'année 1821, la partie orientale, l'Audience de S anto- Domingo, qui était encore une colonie espagnole secoua le joug de sa métropole et déclara qu'elle voulait faire cause communie avec sa soeur occidentale. De 1822 à 1844, l'île d'Haï, ti fut toute entière soumise au même gouvernement.
Boyer était un esprit bien moins scientifique, bien plus fermé et plus autoritaire que Pétion. Beaucoup moins que celuici il aimait le peupîe. Parvenu à la Présidence en 1818, dès le 18 Juillet 1821, il fit publier un ordre du jour pour annoncer que la déUvrance de toutes les concessions de terrain faites à titre de don national était suspendue. D'un autre côté, le pré. sidént signifiait aux notaires de ne plus passer acte de vente
d'aucune propriété rurale^ lorsque cette propriété était d'une conteaiauce inférieure à cinquante carreaux de terre (1).
Faut-il voir dans ces mesures économiques prises par le Chef d'Etat haïtien comme un écho des terreurs exagérées dont les esprits étaient hantés en France à cette même époque^ à l'heure que^ dans le Parlement français^ on préconisait la ve^ constitution des majorats et qu'un député allait jusqu'à demander que la France fût partagée en 440.000 fermes de cent hectares chacune, et où, en Allemagne on interdisait te fractionnement des terres au-dessous d'un» certaine limite?
Comme l'esclavage dont on avait décrété l'abolition à jamais^ ce système d'appropriation des tenues supprimait la personnalité^ la liberté et la propriété des paysans c'est-à-dire l'homme tout entier et le laissait toujoui^ un être incomplet N'étant pas propriétaire, sans avenir et sans intérêt, le paysan n'avait qu'une notion confuse du patriotisme et se laissait entraîner facilement par les factieux de profession à lever l'étendard de la révolte contre les gouvernements établis. De là sont nées toutes les prétendues révolutions haïtiennes toutes les guerres intestines si divisantes qui ont si cruellement éprouvé la République noire antiléenne.
Le résultat des mesures économiques prises en 1821 par le président Boyer fut immédiatem;ent déplorable. Les paysans travaillaient avec ardeur pour amasser un petit pécule^ dans l'espérance de devenir propriétaires. Dès l'insitant qu'ils virent fermée pour eux toute accession à la petite propriété, ils se
(1) he carreau a une superficie de cent pas carrés; c'est une contenance d'un acre et quart anglais. L'acre anglais égale quarante et un ares; Un carreau c'est donc cinquante et un ares un quart; deux carreaux forment un hectare.
découragèrent. La production du café, du coton, du cacao et du sucre déclina rapidement.
En 1824 l'industrie sucrière, pratiquée surtout dans les plaines du premier étage^ était déjà complètement morte.
En 182î^ les recettes s'étaien* élevées au chiffre de 3.570.691 gourdes. En 1822, elles ne sont plus que de 2.620.012 gourdes. En 1824 encore que le territoire de la République eût été doublé depuis deux ans, par l'annexion de la partie orientale, le budget des recettes ne s'élève plus qu'à 3.101.716 gourdes chiffre inférieur à celui de 1821. Cette statistique est aussi rigoureuse qu'éloquente. (1)
•fl'i)] Un pays sans statistique est un pays qui s^ignore, car la statistique est la. physiologie sociale. Il en est de lui comme des individtis qui ne savent pas comment fonctionnent leurs organes: ils sont toujours m-dlades et meurent jeitues. Le gouvernement haïtien aurait dû créer un bureau de statistique générale qnti serait souche att ministère de Vintérieur et présidé par le chef de ce Département. DaTis chaque ministère il y uurait ttn commis de statistique, Tonis les m^ns ils seraieiit t&nus de présenter un rapport verbal ou écrit. Us seraient de droit m.embre du CoTiseil, Celui-ci serait en outre composé de fonctionnaires compétents et de quelques commerçants. Le Conseil aurait le droit de demander des renseignem.ents de toutes sortes aux autorités départementales et com,munales. Centralisés et classés, ces ren. seignement4 seraient publiés dans un Bulletin mensuel.
Il est superflu d'insister sur la haute portée économique et politique d'u-ne pareille institution et sur le nombre de services pratiques qu'elle pourrait rendre. C^est par son Conseil de statistique, par les hommes spéciaux dont il s'entoure, que Bismarck gouverne l'Allemagne, et, après lui avoir donné la suprématie militaire, lui assure une suprématie commerciale qui va grandissant chaque jour.
De 1825 à 1831^ les recettes ne dépassèrent plus le chiffrfe de 2.600.000 gourdes (2).
Le changement de mode de la propriété avait fait tout le mal. Au fur et à mesure que les petits propriétaires mouraient ou se ruinaient les grands propriétaires rachetaient les petites parcelles et les ajoutaient à leurs domaines, ab. solunient comme il en fut fait en Irlande lorsque^ après la ooaquête définitive de cette île par l'armée anglaise qu'avaient soldée les aventuriers les chefs de cette armée acquéraient à vil prix les lots de terre qui avaient été attribués à leurs soldats et constituaient ces immenses latifundia qui font encore de l'Irlande une gueuse et du paysan irlandais un exploité.
«La culture des terres est le plus grand travail des hommes. Plus le climat les porte à fuir ce travail, plus la religion et les lois doivent y exciter. Ainsi les lois des Indes^ qui donnent des terres aux princes et ôtent aux particuliers Tes. prit de propriété augmentent les mauvais effets du climat, c'est-à-dire la paresse natujfelle».
Cette phrase est de Montesquieu.
On sait de plus, que la petite propriété est la plus convenable au maintiiMi d'ime constitution démocratique. (Levasseur).
Les Etats-Unis n'ont progressé si vite que parce que dans la Nouvelle Angleterre chaque cultivateur est presque toujours propriétaire du sol qu'il exploite. Dans la Confédéra-
Un Conseil de statistique fédérale existe aussi aux Etats-Unis et rend de grands services par les renseigneTnents quHl publie périodiquement.
(2) La gourde valait cinq francs et quelques centimes.
146 « LES AJFFAIRES D'HAÏTI 1883 - 1884 »
tian Etoilée, on ne trouve de fermiers que dans les ariiciems Etats et là même en petit nombre. (Léonce de Lavergne).
Lorsque Michelet disait «l'homme fait la terre», il entendait parier du petit propriétaire qui^ par le faire-valoir direct du sol, étant à la fois capitaliste^ propriétaire et entrepreneiud'industrie devitent aussi intéressé que possible à l'amélioration du champ dont il est détenteur et bénéficiaire. (GamiSer)
De plus le système du faire-valoir par le paysan proprié, taire est plusl propice aux progrès agricoles et mieux fait pour développer l'intelligence la moralité et le bien-être des populations. (J. B. Say).
La culture par le propriétaire amène une juste limite à la division des terres et à l'accroissement de la population; eDe rend également les révolutions moins fréquentes. (Sismondi)
La culture des terres est le plus grand hitérêt de l'humanité et l'appropriation individueDe est le moyen le plus ef ficace d'assurer et de développer cette culture. (Gamier).
Dans un pays tropical où l'homme a peu de besoins^ dans un pays jeime^ dans un Etat démocratique surtout, la propriété foncière ne saurait être le monopole abusif de quelques-uns; elle doit être une institution d'utilité générale.
Le système qui consistait à louer et à affermer les terres j de l'Etat était mauvais. Faute d'amélioration convenable les terres du domaine public devaient rester en friche ou ne pouvaient être amodiées qu'à de minimes conditions. Le paysan n'étant pas avicBement^ égoïstement sollicité par l'intérêt ne cherchait pas à ttrea* du sol tous les produits qu'il pouvait fournir puisqu'il savait qu'il n'aurait pas le droit de disposer de ces produits seul et en toute propriété.
L'initiative privée, qui est à la fois multiple et intelligente^ et qui fait que le père souffre pour le fUs afin que celui-ci
soit riche plus tard était tuée chez le paysan haïtien par les singulières et despotiques combinaisons économiques du pré. sidsent Boyer.
L'évolution de la nation tout entière en fut arrêtée.
«Le moyen le plus efficace et le plus économique pour civiliser les peuplades barbares ou semi-barbares de l'Europe, de l'Afrique^ de l'Amérique, de l'Asie, pour émanciper les serfs et les esclaves, consiste à leur constituer ime propriété foncière individuelle. C'est aussi le moyen d'accroître la fécondité du sol.
«Donnez à un individu la pos^ssion assiu-ée d'un rocher aride, il le transformera en un jardin». (Arthur Young)
Le président Boyer semble avoir toujours ignoré que le propriétaire est le meilleur des cultivateurs et des améliorateurs et que, même s'il ne travaille pas le sol, il est encore le meillteur des surveillants et des conservateurs.
En France, avant la Révolution, les jachères abondaient Le témoignage d'Arthur Young est formel à cet égard. La Révolution, en retirant la terre des mains de la noblesse et du clergé qui n'en tiraient rien, pour la faire passer dans celles des paysans, a décrété non seulement la France ac. tuelle tant industrieuse et si riche, mais l'Europe et le monde contemporains. Sans la révolution économique commencée par la Constituante de 1789, la révolution philosophique et politique avortait complètement, piteusement.
n était justd d'ailleurs que le paysan haïtien fût propriétaire du sol. Il en avait le droit à plus d'un titre. C'était lui qui l'avait conquis après l'avoir, pendant des siècles, engraissé de son sang souvent et de sa sueur toujours dans la personne de ses aïeux d'Afrique transportés en Amérique;
c'était sur lui^ en définitive, que retombaient tous les in^ts, toutes les charges. H était le principal consonunateur^ le seul producteur, le seul exportateur.
A la vérité, c'est lui qui depuis que rindépendance d'Haïti a été reconnue par la France, en 1825 d'abord et en 1838 ensuite, c'est lui qui a payé les quatre-vingt.dix millions H les intérêts des arriérés que la nation haïtienne a versés depuis lors aux petits-fils des colons de Saint.I>omingue.
On aiurait facilement éteint l'emprunt de 1825, conclu ù Paris pour solder le premier terme de l'indemnité d'Haïti, si les dons nationaux n'avaient pas été exagérés en faveur de quelques-uns et aux dépens de tous; si, comme l'a dit M. Ethéart, «les récompenses avaient été sagement mesiu-ées, si on avait fait fructifier en temps utile les terres qui revenaient au pays tout entier; si on s'était contenté d'administrer avec justice et bon sens; si on n'avait imposé tous pour payer ce qui était donné presque gratuitement à quelques-uns (1)»
Pratiquant tous l'absentéisme et méprisant au fond le tra. vail de la terre ces grands propriétaires illégitimes qu'avaient improvisés Pétion et Boyer, ne pensaient jamais à améliorer le sol qu'on leur avait injustement livré, et cela en même temps qu'ils empêchaient les paysans de devenir propriétaires. Ceux-ci opposaient à leur mauvais vouloir une tactique fort habile pour les porter à vendre leurs terres. Déjà sous la présid'ence de Boyer, ainsi que le constate le journal haïtien Le Temps (niunéro du 7 Avril 1842), «les paysans résistaient à s'employer pour autrui moyennant sa-
(iy — Liautaud Ethéart, — Le Gouvernement du général Boisro'>id Canal. — La France et VEmprunt de 1875, — Port-au-Prince, 1882.
laire»; comme la loi les y forçait, ils accusaient les contrats de louage qu'on les obligeait à passer, <«de gêner leiu: libre arbitre» ce qui était vrai.
«Pour s'en affranchir ils appauvrissent les propriétaires, les dégoûtent, les désespèrent, jusqu'à les porter à sacrifier leurs propriétés. Alors, aux termes des contrats, leur gros pécule amassé patienunent est là pour être offert aux pro priétaires qui se résignent».
Gustave d'Alaux, qui, dans son Uvre: Une Visite chez Soulouque, rapporte l'opinion du journal haïtien, a cru devoir la faire suivre de ce commentaire peu bienveillant «Dans le paysan nègre, il y a largement conune on voit l'étoffe du paysan européen. Habilement excité et dirigé, cet esprit de cupidité et de ruse pourra devenir plus tard au pis aller un puissant levier d'organisation sociale»; mais ajoute-tJI inmiédiatement avec moins de bonheur et comme pour détruire l'effet de cette réflexion précédente pleine de justesse si l'on supprime les mots «pds aller», «mais en attendant, il avait ici pour mobile la paresse, pour tactique le ralentissement de la production et pour fin l'accélération du morcelle, ment».
La vérité est que très peu de propriétaires se résignaient à morceler leurs «latifimdia», poiu- 1^ vendre à de gros paysans qui pouvaient devenir acquéreurs de cinquante carreaux de terre à la fois, et il est rigoureusement exact de soutenir que rien ne fut fait pour le paysan haïtien de 1821 à 1843. La terre on la lui avait retirée. L'instruction, on ne songeait pas encore à la donner aux classes pauvres en Europe; à plus forte raison n'y voulait-on pas songer en Haïti. On sait qu'en France la loi Guizot, loi qui porte création
d'une école primaire dans chaque commune, est de 1833; on sait qu'en Angleterre l'instruction publique n'a été sérieusement prise à la cliarge de l'Etat que depuis moins de vingt ans.
D'aiUeurs comme étroitesse d'esprit le président Boyer ne le cédait en aucun point aux Chefs d'Etat les plus réactionnaires de son temps. Il alla jusqu'à faire fermer les écoles primaires que le Roi Christophe avait ouvertes dans le Nord: et, plus tardj il fit fermer l'Université de Santo.Domingo afin que la grande masse des citoyens étant plongée dans la plus profonde ignorance^ sa politique et celle de ses partisans fût à tout jamais prépondérante, tenue pour providentielle, quasi divine. H repoussa les paysans des villes et les attacha à la glèbe. Le cultivateur fut corvéable à merci. Seul avec l'artisan^ il fut soldat^ et encore était-il toujours maintenu dans les bas grades de l'armée. (Schoelcher).
Toute iniquité sociale se paie; ce n'est pas impimément qu'on peut fermer toute lumière et interdire la propriété de la terre à des milliers d'hommes.
La révolution de 1843 vint renverser de la présidence le Général Boyer qui depuis 1818 s'y prélassait dans un parfait contentement de lui-même et dans une coupable indifférence pour le sort du peuple.
L'opposition qui renversa Boyer était composée d'hommes appartenant à la bourgeoisie. Les masses avaient adhéré au mouvement sans trop rien y comprendre, mais espérant vaguement que leur sort serait amélioré sous tout autre gouvernement que sous celui de Boyer. Elles furent déçues dans leurs légitimes espérances.
Les anciens opposants, devenus gouvernants, s'amusèrent
au jeu des constitutions écrites sur le papier. Au lieu de faire des hommes^ ils faisaient des lois.
D'abord ils restreignirent l'usage du suffrage universel, du suffrage à un seul degré, pour les élections législatives. L'article 164 de la Constitution^ qu'ils firent voter le 30 Décembre 1843, est ainsi conçu: «Tout citoyen âgé de vingt-etun ans a le droit de voter aux assemblées primaires et électorales, s'il est propriétaire foncier s'U a l'exploitation d'une ferme dont la durée n'est pas moindre de neuf ans^ ou s'il exerce une profession un emploi ou une industrie quelconque».
C'était rejeter de la liste électorale tous les paysans prolétaires^ tous ceux qui ne pc^sédaient rien en propre et qui pourtant, étaient les plus nombreux. De plus on ne voit pas qu'ils aient rien stipulé d'utile, de fraternel pour les paysans dans cette Constitution de 1843 que nous avons sous les yeux. Mais pour eux^ ils stipulèrent la liberté de la presse et celle de la parole, la liberté de réunion^ la liberté d'association et toutes sortes de choses qu'ils savaient ne pouvoir servir de riei dans un pays et à une époque où un citoyen sur cent savaii lire^ où un sur cinq cents avait reçu une certaine éducation, et où personne ne songeait à faire pénétrer ses idées au milieu d'une foule à qui on avait eu soin de cacher toute lumière^ en même temps que systématiquement on l'abrutissait en rendant veule son cerveau, en bestialisant ses passions.
Le monde des paysans vit encore que les adversaires politiques de Boyer maitres de l'autorité après la lui avoir arrachée faisaient les affaires d'une petite fraction de la nation avec les leurs propres et nullement celles de la majorité du peuple; que la révolutijoin,, dévoyée, rapetissée^ tournait
eni révolte heureuse et que l'aristocratie militaire^ qui avait gouverné avec le président déchu^ allait être remplacée par une oligarchie de commerçants et d'avocats^ plus cupide, plus égoïste plus tracassière et plus hypocrite encore^ laquelle aurait aussi opprimé, exploité, écrasé le peuple des villes et des campagnes.
Les souffrances les espérances et les revendications des paysans furent formulées résumées par im homme du peuple Acaau, qui les cristallisait en lui H prit les armes en, réclamant l'instruction publique générale et en demandant pour les paysans les terres de l'Etat que Pétion leur distribuait autrefois mais que Boyer leur avait retirées. Là était la vraie révolution et non sur le papier d'une constitution.
Acaau qui par ime sorte de révélation, par une espèce de divination économique réclamait en Haiti luie partie de ce qui ne fut réclamé énergiquement que fort longtemps après par les économistes les plus éminents et les hommes; d'Etat les plus sagaces en Allemagne, en Russie et en Au triche; Acaau, qui voulait que le petit paysan, exploiteur du sol en fût le véritable propriétaire; Acaau, partisan de la petite propriété, respecta les propriétés tant urbaines que rurales fut sublime de générosité, de mansuétude et de bra>. voure, et se brûla la cervelle lorsqu'il vit qu'il n'avait point été compris par les siens et que son programme ne pouvait être réalisé que lentement, au fur et à mesure. Cet ignorant de génie, qui comprit si bien les véritables intérêts de son pays; ce simple qui eut une intuition si profonde de la justice et du droit, ne fit de mal à personne; il fut meilleur républicain que tous ceux qui avaient renversé le gouvernement de Boyer et qui, parvenus aux affaires à leur tour,
croyaient naïvement que les nations se nourrissent de constitutions; qu'un gouvernement peut se soutenir même quand il n'a pas le vrai peuple^ l'artisan et le paysan pour lui (1),
D'autres révoltes dfe paysans éclatèrent dans le Département du Sud pendant le cours de l'année 1846 mais elles furent toutes étouffées dans le sang par les gouvernants maladroits et réactionnaires qui occupaient le pouvoir à Port-au-Prince. Ce sont ces paysans qui déguenillés et n'ayant que des piques pour soutenir leurs revendications so. ciales^ furent dénommés piquets par leurs adversaires. Le nom leur est resté^ et les rétrogrades haïtiens de nos jours désignent par le même sobriquet tous les déshérités qui réclament leur place au soleil, qui demandent des moyens de travailler poiur vivre^ et dont le plus ardent désir es . d'avoir la terre à eux afin qu'ils la puissent cultiver en tout propriété à leurs risques et périls.
Les paysans avaient parfaitement raison de ne labourer qu'à contre-coeur sur des terres qui ne leiu- appartenaient point, et qui pourtant auraient dû leur revenir plus légiiime-
(1) — La mémoire d'Acaau a été platenmervt àÀjjamée, Dans um étude spéciale qtie je prépare, il sera prouvé que tou^ les torts ont été du côté de ses adversaires politiques et de ses détractetcrs systématiques. En attendant, on peut lire ce que j^ai dit de lui dUins 7non livre: La RépnxbliqiLe d^HaA.ti et ses visiteurs. Les gouvernants liaitieiLS de 1S43 à 1847 méritent que le jour soit jait sur leiirs actes. Il sera fait (-1'). (Janvier 1884)
(•î^) — Il a été fait. Voir dans la collection de la «Bibliothèque démocratique haïtienne" via brochure intitxdée: Le Vieux Piquet, Paris, Juillet 1884.
(Note nouvelle, Septembre 1884"!
ment qu'à personne; ils murmuraient bien plus encore quand il leur fallait abandonner plus de la moitié du produit de leurs travaux annuels à des propriétaires qui ne l'étaient devenus qu'au moyen de la fraude ou encore par les faveurs^ le caprice, le bon plaisir de Chefs d'Etat corrupteurs ou ignorants.
Le premier droit de l'homme est d'exister^ disait Robespierre. C'est assassiner les hommes que de ne p^ leur reconnaître ce droit, ajoutait Fourier.
Si les gouvernants de Port-au-Frince avaient su que les paysans devenus propriétaires fonciers toutes les terres augmenteraient de valeur réelle et vénale; que les routes seraient percées d'elles-mêmes, pour ainsi dire les rivières endiguées ou canalisées la production décuplée l'aisance généralisée, la sécurité garantie^ les insurrections conjurées à toujours, ils eussent peut-être consenti à reconnaître la justesse des réclamations formulées par 1^ paysans. Il n'en fut rien et les partisans d'Acaau massacrés ou dispersés, la question fut enterrée (1). Pendant le cours de la présidence de
(1) — aLa dette écrasante qui pesait siir la. vioyenne propriété avait amené aux Illème et IVème siècles des crises intérieures terribles; La jeune République se vit à plusieurs reprises suspenidue sur l'abîme; mms elle se releva et releva avec elle toute la classe des laboureurs daTïs le Latium, soit au moyen des assignatiwis de terre et des incorporations faites en masse au Vème siècle, soit en abaissant le taux de l'intérêt, en même temps que le peuple croissait prodigieusement en ivombre. R faut voir là la cause et Veffei towt ensemble de Vagrandissement démesuré de la puissance romaine, Pyrrhus, avec son ccmp-d'œil militaire, ne s'y trompa jamais; il attnbvMt directement la prépondé^
Soulouque et du régime impérial de Faustiii 1er. sous les présidences de Gcffrard^ de Salnave^ de Saget, de Domingue et de Canal on n'y songea point, les questions irritantes de la politique pure servant à alimenter après les avoir préparées les révoltes aussi inutiles que sanglantes et coûteuses qu'on a eu à déplorer depuis lors (2).
EUes ont ruiné la nation, faussé tous les ressorts brisé toutes les énergies, lassé tous les courages et toutes les résignations, et aucune réforme sérieuse n'en est sortie. De plus elles ont livré le pays presque pieds et poings liés à une tourbe d'étrangers rapaces et durs qui tiennent tout le commerce^ font l'usure et fomentent les révoltes s'enrichissent des dépouilles d'un peuple trop accueillant et trop sentimental qu'ils ne se privent point pourtant de couvrir d'injures et de calomnies, après qu'ils l'ont pillé.
Une révolution purement politique n'est pas une révolution, n faut qu'elle soit aussi sociale, économique, qu'elle amène une évolution pour tous un mieux pour les classes les plus nombreuses, les plus nécessiteuses. C'est ce que M, Salomon le président actuel de la République haïtienne a eu le grand mérite de comprendre. M. Salomon a vécu une existence des plus agitées^ des mieux remplies. Il fut le théoricien des premiers piquets. Son père et lui étaient les véri-
rance de Rome sur le terrain de la politique et siir les champs de bataille, à la conditiœi florissante de la classe agricole."
Mommsen, traduction Alexandre. HISTOIRE ROMAINE, chapitre VIII, pages 270 et 271.
(2) — Voir dans vum ouvrage: La République d'Haïti et ses visiteurs, c/iez Marpon et Flammarion, Paris 1883, le chapitre intitulé : LES OPPOSITIONS EN HAÏTI.
tables directeurs de la ^erre sociale de 1844. Sénateur en 1846 ministre de 1848 à 1859, il fut toujours tenu en suspicion par Faustin 1er. qui, obéissant aux habUes suggestions des ennemis du peuple redoutait en lui un compétiteur dangereux pour sa dynastie.
Geffrard n'alla pas par quatre chemins: en arrivant à la présidence il organisa une émeute qu'il dirigea contre la maison que M. Salomon habitait à Port-au-Prince. Celui-ci dut partir pour l'Europe. A son retour aux Antilles on lui ferma, à lui et à sa femme^ les portes de la patrie. II réclama. Ce fut en vain. On craignait son influence, ses critiques. Jusqu'en 1867 il fut forcé de séjourner à Paris. Eki 1867^ le président Salnave successeur de Geffrard, qui craignait aussi le retour de M. Salomon dans sa patrie, le nomma ministre-résident d'Haiti à Paris, pour le tenir à l'étranger. Salnave tomba du pouvoir en 1870; son remplaçant, Nissage Saget fit impliquer M. Salomon dans une prétendue conspiration et l'empêcha de rentrer. Le Général Domingue^ qui fut élu à la présidence à l'expiration du terme quadriennal de Nissage Saget ne jugea ni Nécessaire, ni prudent de mettre fin à un bannissement aussi injustifié que long, malgré toutes les protestations du malheureux banni. En Haiti comme ailleurs il coûte cher d'aimer les humbles et les exploités, et surtout de prendre ostensiblement la défense de leurs intérêts.
Deux fois M. Salomon revint à Port-au-Prince; en 1876, après dix sept ans d'exil, et en 1878; deux fois il se vit obligé par le parti des rétrogrades, qu'on appelle aujourd'hui, par antiphrase, le parti libéral, de retourner en exil. Enfin, en 1879, il réussit à prendre pied à Port.au-Prince. Nommé d'abord
membre du gouvernement provisoire il fut élu à la présidence d'Haiti (23 Octobre).
n n'avait pas vécu à l'étranger^ à Londres et à Pajis, pendant si longtemps sans amasser de nouvelles connaissances pour les ajouter à celles qu'il possédait et à l'expérience des hommes et des choses qu'il avait acquise en les maniant de 1843 à 1859.
Une belle vie est le couronnement d'une pensée de la jeunesse^ a écrit Alfred de Vigny (1). Celui qui avait été l'inspirateur et le soutien des paysans en 1844 et qui à cause d'eux avait enduré un si cruel exil ne pouvait les oublier. Eai son ostracisme il avait dû même penser à eux toujours On aime d'autant plus les personnes et les choses qu'on est persécuté à cause d'elles.
Ses loisirs forcés lui avaient permis de ne rien ignorer des mouvements qui se sont accomplis dans les idées économiques modernes. Il avait eu occasion de se convaincre en lisant Hyppolite Passy, Gasparin Me Culloch, Carey^ Thomton^ Cliffe Leslie, Herbert Spencer, Paul Leroy-Beaulieu que la petite propriété est la meilleure. Dans les pays où elle est de règle^ avec du sable, sur du roc le paysan fait de l'or, poiu- répéter aussi que plus le paysan travaille plus la nation est prospère et pacifique.
Lorsqu'en 1879, M. Salomon constituait son premier cabinet ministériel, ii se rappelait plus que jamais qu'en France, où la petite propriété représente les 95% du total des cotes foncières, le pa:y'san est le vrai mari de la terre,
(l)-^—Qu^importe que d^autres exécutent, il est CLssez glorieux, assez beau d'avoir pensé.
selon le mot de Michelet; qu'il l'imprègne sans relâche de travail humain, la cultive avec une farouche amour. Il savait que la propriéié et la liberté vont ensemble; que si la propriété est inutile, elle est illégitime, ainsi que l'a démon, tré Stuart Ivlili; que^ de plus^ les propriétaires servent de garantie contre les conunotions politiques parce qu'ils sont essentiellement conservateurs dans le bon sens du mot» partisans acharnés de la paix publique (1),
Un peuple doit donner la prééminence aux paysans d'abord et avant tout. Cette considération qui est d'ordre primordial partout ailleurs, l'est davantage encore dans im état purement agricole comme l'est Haïti; elle i\e pouvait que servir de ligne de conduite à un esprit aussi patriotique et aussi éminent que l'est celui à qui la nation avait confié le gouvernement de ses destinées au mois d'Octobre 1879,
En Haïti, de 1821 à nos jours, le paysan avait été le sacrifié. Surtout dans les plaines, sur les anciennes habifcatioois sucrières, cotoiuiières et indigotières, le paysan avait eu à subir les conséquences d'un véritable régime féodal, La terre avait été un instrument de domination entre les mains
(1) — Les libertés sociales passent avant les libertés politiques^ Un homme nu, ignorant, dont les moyens d'existence sont précaires, problémaUqU'es, n'^a que faire de droits idéaux dont il ne peut jouir et dovtt même il n'a nulle connaissance. La liberté c'est la civilisation. Oïl n^y arrive qu'en passant par des phases interTnédiaires et siirtoiit en doniiant de plus en plus à Vhomme de libertés sociales. Ce sont celles-ci qui créent les libertés politiques. En un mot, la liberté s^ac croît chez un peuple à mesure qu'il se civilise. Et la guerre, la guerre civile s^irtout ne civilise point. Au contraire.
des grands propriétaires, militaires ou fils de militaires, comme il en fut en Europe au Moyen Age (1)
M. Salomon arrivant à la présidence porté par le parti démocratique pur qui atsendait tout de lui, devait voulobfaire cesser le plus tôt possible cet état de choses^ qui aval été si préjudiciable aux véritables intérêts de la nation.
Les lois agraires die la Prusse votées en 1811, en 1850, en 1867; celles adoptées en Autriche-Hongrie en 1848 et en 1849, puis en 1862, en 1967 et en 1873 ont démontré irrécu-
(1) — Nul nHgnore que, en Europe et en Amérique, tous les pe^tples mit connu le régime de Vesclavage. Dans cette portion de VEurope que les positivistes appelleM la république occidentale, Uhomme fut tour à tour esclave, serf, affranchi. En France, le Tiers-Etat se recruta dans la classe des affranchis. La RévoluUon de 1789 fit de la natàon française un corps homogène qui déclara Végalité dogme foiidc.mental dans VEtat.
Les corporations, les ordres, les privilèges furent supprim,és. Les administrateurs d'tcuutrefois, qui étaient en même temps les concur rerits économiques de leurs administrés, se montraient très jahnix dt leitrs prérogatives et ne pensaient qu'à maintenir toujours le peuple, le paysan courbé sous leur domination, abruti par Viynorance.
Le régime de la libre concurrence économique qui devait amener après lui ^expansion la plus large, la plus complète, la plus xiiiver., selle de l'esprit en France ne pouvait dater que de la Révolution.
Charles Dunoyer énumère sept états sociaux successifs: Jo^ — Vétat social des sauvages, celui dans lequel vivent les peuples chasseura et pêcheurs; 2o — Vétat social des peuples nomades ou pasteurs; 3o — l'état social des peuples sédentaires qui oiit des esclaves: 4o — celui des périples sédentaires qui ont des serfs; 5o — celui des peuples où fletcrit le régime des privilèges: Go — celui des nations qui vivent sous la sou-
sablement la véracité de grands faits d'économie politique. On n'ignore point que, dans ce dernier empire partout où le paysan est devenu propriétaire il a fait la richesse; que la chose a éclaté aux yeux particulièrement dans les régions où^ vivant autrefois esclave et exploité le paysan laissait les terres en friche; qu'en c^ mêmles districts les revenius des seigneurs doublaient et triplaient en même temps que ceux des paysans depuis que ces lois agraires ont été mises à exécution.
Les mesures agraires concernant l'Irlande prises en 1870, l'ukase de 1861 et les réformes qu'il a amenées depuis lors, l'ukase particulier de la Pologne promulgué en 1864 il en avait probablement pris connaissance de même que lui passèrent sous les yeux plus tard le bill voté par le Parlement anglais en 1881 , d'après l'initiative de M. Gladstone, l'ukase de 1882 et les lois votées par le Folkesting pour satisfaire les légitimes exigences des paysans danois.
Tout d'abord on procéda aux réformes financières. Une banque nationale fut créée à l'aide de capitaux français attirés en Haïti; la république noire entra dans l'Union internationale des postes; elle fit fondre de la monnaie d'argent ayant
veraineté d'un seul; 7o — celui des peuples qui jouissent du régime de la libre concurrence économique.
Depuis que le peuple }uiitien s^est constitué, après avoir détruit le régime de ^esclavage, il a connu le régime des privilégiés et le régime de la souveraineté d'un seul, lesquels se confondent toujours ou presque toujours. Il était réservé à M. Salomon de détruire, en donnant des terres aux paysans, leur servage effectif et même légal décrété par Bayer en 1821; il lui était réservé d'inaugurer dans son pays le régime de la libre concurrence économique.
le même titre que les monnaies des puissances qui forment l'Union monétaire latine et il ne manque encore à la nation Kaïtienne que l'étalon d'or pour faire partie de cette Union: une exposition générale des produits du pays fut organisée à Port-au-Prince en 1881; puis^ enfin^ les 26-28 Février 1883, la loi suivante fut votée par le Parlement sur la proposition des mjaiistres de M. Salomon, après que le projet eut été discuté en séance du Conseil (1). Elle est tellement importante qu'O faut qu'elle soit rapportée ici en son entier: