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A LA NATION HAÏTIENNE

Paris, 29 Juin 1883

Une nation doit imposer ses volontés; et lorsque agissant dans la plénitude de ses droits, elle s'est choisi un Chef -'ce Chef ne doit tenir compte que de l'opinion de la ma}o. rite. (2)

Les nombreuses adresses envoyées de tous ïes points du territoire de la République à M. le Président d'Haïti doivent lui donner la preuve que la nation haïtienne ne pense qu'à la paix et au travail; que, pour elle la Constitution n'a

(1) Cette adresse parut dans le numéro de VOEIL, journal de Port-au^ Prince, le 24 Juillet 1883.

(2) La décadence d'un peuple arrive lorsque cent citoyens se figurent que mille doivent leur obéir, alors Tnême que ces mille, jouissant des mêmes droits qu'eux, auraient cUiirement manifesté leur désir de se gouvenmer par des élits de leur choix. Si la majorité obéit à une minorité, c'est qu'elle le veut; si la majorité prétend ne se laisser con duire que par des hommes sortis de son sevn, elle a encore raison. De vant sa volonté, tous doivent s'incliner. '■

pas été violée, pas plus d'ailleurs qu'elle n'avait été imposée; qu'elle aime mieux tourner ses vues vers le commerce et l'agriculture qui peuvent l'enrichir que vers la guerre civile^ tant exécrable et si funeste laquelle ne peut que la ruiner et même la livrer aux convoitises de l'étranger; et qu'enfin elle entend être gouvernée par celui que la Chambre des députés et le Sénat haïtiens ^ réunis en Assemblée nationale ont librement placé à la tête du pouvoir.

Le général Salomon n'est pas l'homme d'un parti pas plus qu'il ne nourrit de préjugés contre une fraction de la famille haïtienne^ ainsi que ses ennemis — les ennemis de la nation — veulent naïvement le faire croire- H représente le peuple haïtien tout entier dont il est pour ainsi dire la quintessence politique et sociale. C'est à lui de prendre tout^ les mesures les plus promptes et les plus énergiques pour donner à la nation haïtienne la sécurité dont elle a besoin et sans laquelle elle peut périr.

Décidés que nous sommes à le soutenir par tous les moyens parce qu'il est le mandataire constitutionnel du peuple haïtien, nous l'assurons de tout notre dévouement, nous lui disons de compter siu* notre patriotisme et sur nos lumières pour défendre à l'étranger lui et ses ministres contre toutes les imputations calomnieuses qui pourraient être dirigées contre eux.

Nous ne connaissons que la Patrie; et, pour nous, le salut de tous est la loi suprême. En ce siècle de science et de politique scientifique les puérilités sentimentales ne sont plus de jeu. Une nation a le droit et le devoir de se défendre contre ceux qui l'empêchent de vivre, qui l'empêchent de progresser et qui sous le manteau d'un libéralisme hypocrite,

canspirent sa perte. Le vrai libéralisme se recoimait en ce qu'il respecte la loi et la volonté nationale et en ce qu'il n'en attaque les manifesi^ations que i^ar la plume et la parole.

Une majorité qui ne pourrait se défendre contre une infime minorité aussi turbulente qu'antipatriote, aussi factieuse que perverse; une population d'un milUon d'âmes qui se laisserait insulter par un miUier d'hommes; ime nation qui laisserait toute latitude à une poignée d'étemels conspira, teurs, de désoeuvrés d'ambitieux ignorants ou cupides, — toute latitude pour l'empêcher de jouir de la paix — serait éminemment coupable; elle manquerait à tous ses devoirs; eUe ne mériterait plus l'honneur de se dire et de se croire libre intelligente et digne de la confiance et du respect des autrfô nations.

Et nous signons (1)

(l) Comvie les autres articles réunis dans ce livre, cette pièce fut rédi gée et signée par moi. Elle jut aussi signée par MM, Jacques Nicolas Léger, secrétaire de la Légation d^Haiti à Paris, et Pierre ^MacDonald Apollon, secrétaire de la Légation d^HaUti à Londres. Je fais ici cette déclaration afin que chacun sache que je tiens à ne me dérober à au t-zni€ des responsahilités ultérieures.

libéraux;, MAIS MALADROITS (1)

Paris, 29 Août 1883.

On avait essayé de faire croire partout qu'Us étaient persécutés; on avait soutenu qu'ils étaient animés d'intentions humanitaires; on avait affirmé qu'ils respecteraient les vies et les personnes et que, dans aucune circonstance, ils ne voudraient verser du sang innocent; on avait déclaré en Europe et en Haïti, que seuls ils étaient des «honnête gens» et que seuls, ils pouvaient gouverner Haïti, parce qulis étaient les seuls bons, les seuls intelligents, les seuls instruits. Ils ont prouvé qu'ils étaient des maladroits et des bandits

Au moment où ils prenaient les armes à Jacmel, ils parlaient pompeusement de principes violés et réclamaient une constitution quelconque. Ils prétendaient selon l'usage antique et solennel, qu'on leur avait ravi la Uberté d'écrire et de parler dont ils n'ont jamais sérieusement usé.

On assiège la ville. L'armée du gouvernement constitu. tionnel y pénètre. Voyant leur mutinerie sur le point d'être punie ils se sont faits massacreurs. Eux-mêmes, ils se sont tués; eux-mêmes ils se sont rendus impossibles à jamais.

Vériquain MiUien Jean- Jacques, dormez dans vos tombes martyrs et héros.

Même en mourant vous avez encore servi la nation haïtienne. Le peuple a maintenant les yeux ouverts.

H voit à quel abime on veut le mener. Il sait désormais

(1) UOEÎL du 6 Octobre 1883.

ce qu'on veut faire de lui ; le ridiculiser à l'étranger, le ruiner au profit de quelques-uns, après l'avoir bâillonné et Jugulé ou bien assassiner les plus valeureux et les plus intelligents de ses enfants

Aristide Désiré et MiaiUe Jean- Jacques vous serez vengés ! Vous êtes tombés victimes du droit et du devoir. C'est au service de la nation que vous avez été égorgés. La patrie prendra soin de vos veuves et fera élever vos enfants. Dès aujourd'hui vos noms sont entourés d'une auréole de gloire.

Et maintenant ceux qui pensaient encore que les soi. disant libéraux étaient des hommes de gouvernement et des modérés ceux-là seront détrompés. Ils verront bien que ces menteiurs et ces renégats n'étaient que des tigres à figfure humaine.

Leur tuerie de Jacmel les couvre de boue bien plus que de sang. A toujours, ils sont enterrés sous la fange et sous l'ignominie.

En Europe personne n'osera plus prendre la défense de ces assassins et de ces incendiaires. En Haïti chacun gardera l'étemel souvenir de leur ignoble scélératesse.

Leur tactique est dévoUée On ne peut plus reculer devant le châtiment.

Ce châtiment ne sera jamais ni trop prompt, ni trop complet ni trop fort.

A UN ANONYME Répoiïse Analytique (1)

Ce 4 Août 1883.

L'Amérique, journal hebdomadaire qui se publie à Gand en Belgique^ a inséré, dans son numéro du 19 Juillet 1883, une correspondance concernant les affaires politiques d'Haïti et rédigée par un Haïtien.

Ce correspondant qui a signé A., et dont la vanité n'est pas mince déclare tout au commencement de son entrefilet qu'il va répondre «point par point» et en quelques lignes à un arti. cle intitulé : Questions Haïtdiennies qui avait paru à la date du 6 Juillet^ dans le joirmal parisien le Pairi^^ «ne supposant pas, dit-il, qu'il faiUe de grands efforts pour faire manquer, à un diplômé de l'Ecole des Sciences Politiques qui en est l'auteur^ le but poursuivi et qu'il croit avoir atteint».

Je suis ce diplômé de l'Ecole des Sciences Politiques qu'on n'a pas voulu ou qu'on n'a pas osé nommer. Je m'adresse directement à l'anonjTne qui se cache si modestement derrière la première lettre de l'alphabet et lui dis : Ce but est atteint, ô naïf correspondant et vous prenez la peine de le laisser voir vous-même dans votre premier alinéa lequel est ainsi conçu : «Nous devons à l'obligeance d'un ami d'avoir lu, malheureu. «sèment un peu tard, dans le journal Paris du 6 courant une

«L'OEiU du 20 Octobre.

««lettre réfutant les grandes vérités publiées par la France^ sur les événements d'Haïti.»

Elh bien valeureux Anonyme^ on ne réfute pas une vérité (1). Ouvrez le dictionnaire de Littré et vous lirez ceci : Réfuter : prouver qu'une proposition^ un argument, eitc, n'est pas fondé» Donc, on réfute une erreur et non pas ime vérité, simple correspondant.

Le signataire de l'article paru dans la Framoe a déclaré qu'il avait été induit en erreur par un de vos pareils, et la preuve la meiUeiure qu'il demeure d'accord d'avoir signé quelque chose d'erroné c'est qu'il n'a pas répondu à mon article paru dans le Paris du 6 Juillet encore que cet article ne fût pas très

(1) Une jrroposiiicni, un argument ne deviennent des vérités que qvuvA ils cmt subi tous les assauts de VabjecUon et qu'ils n''ont pas été réfutés. Celui qui ne connaît que son avis ne sait rien et toute Ofpinion, pour être valable, bonne doit avoir été critiquée, Stuart Mill veut qu'on admette toute discussion, surtout en politique. Cest là surtout que de la contradiction jaillit la lumière. "Pour Vhomnne cul tivé, dit Renan, il n*y a pas de muuvaise doctrine; car pour lui, foute doctrine est un effort vers le vrai.»

Lorsqu^on discuta Vesclavage et la torture, on s^aperçut qu'iîs étaient des choses erronées et monstrueuses.

On a dit et on répète qvp certaines vérités sont dangereuses et d''autres utiles, «Kie^ ue prouve, dit Stuart Mill, que telle vérité est dangeretbse et telle autre utile. C^eat affirmer son infaillibilité que de soutenir que l'opinion du voisin est dwngeretise ; elle est quel quefois fort utile. ^

Paul Janet partage la manière de voir de Stiuirt Mitl,

Paul Janet, «Cours de l'Ecole des Sciences Politiques». Leçons de philosophie politique. (Notes personnelles,)

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obligeant pour lui. H a été renseigné sur les questions haïtiennes^ et sa bonne foi lui a fait le devoir de ne plus tromper le public français pour faire pla^ir à quelques renégats haï. tiens.

Voilà le vrai.

n faut avoir un bon caractère pour continuer de discuter avec un individu qui pense qu'on peut «réfuter une vérité» Un ignorant de ce calibre ne saurait saisir aucune des finesses de la politique scientifique que peut faire imprimer un diplômé de l'Ecole des Sciences Politiques. Je comprends qu'il ait écrit^ en parlant de mon article du «Paris» du 6 Juillet: «On a «tout d'abord, par des arguments plus ou moins faibles les uns «que les autres^ prétendu que le droit n'était pas pour les libé- «raux et, entre autres soi.disant preuves probantes données à «cela on a annoncé comme devant avoir lieu bientôt à Port-au- «Prince la réunion en assemblée nationale du Sénat et de la Chambre.»

«D'abord preuves probantes est un pléonasme vicieux, savant Anonyme. Il vous faut retourner aux éléments de la grammaire avant que de vous occuper sérieusement de politique.

n ne saurait exister de preuves improbantes. Si une preuve n'était pas probante elle ne serait pas une preuve.

Maintenant, Monsieur l'empirique, sachez ceci : A l'Ecole des Sciences Politiques de Paris, en section administrative, on enseigne l'économie politique et la science financière en généi-al puis l'administration le droit constitutionnel, l'histoh-e parlementaire et les usages parlementaires des grands pays ci-

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vilisés de l'Amérique et de tous les pays d'Europe; lorsque quelqu'un que son goût personnel porte à l'étude de ces matières a suivi les cours de cette Ecole^ la plus sérieuse et la plus renommée en ce genre qui existe dans tout l'univers, et qu'il en a conquis le diplôme à la suite de nombreux et véritables examens, eh bien^ ce quelqu'un peut avoir la prétention de n'être pas un ignorant en politique. Sa bonne foi ne saurait être surprise par aucune protestation comme vous avez semblé le croire et conune vous l'avez écrit. Il agit toujours de propos délibéré^ en connaissance de cause et non à la façon des béjaunes prétentieux ou des barbons décrépits.

Tel n*est pas votre cas. Anonyme Votre simplesse d'esprit €t votre ignorance des choses politiques ou votre antipatriotisme et votre mauvaise foi percent à chaque ligne de votre pitoyable article. Vous me faites pitié et c'est pour cela que j'aime mieux vous tenir pour un crétin de bonne foi^ car^ si vous étiez de mauvaise foi et instruit ou simplement intelli. gent vous seriez trop méprisable.

Si vous n'étiez pas un ignorant en politique^ vous sauriez que dans tout pays parlementaire la Chambre et le Sénat c'est tout le peuple, c'est la représentation nationale; et lorsque vous insultez les sénateurs et les députés haïtiens que vous appelez «moutonniers» et quand vous dites d'eux qu'ils sont des «traîta:^es» et des «lâches», vous insidtez à la dignité et à la majorité de toute la nation haïtienne.

Et maintenant qu'appelez- vous «le parti de la société»? En politique^ il n'y a qu'une société^ c'est la nation. Le parti de la société c'est le parti de la nation. Qui est avec la nation est avec la société. Qui prend les armes contre la nation les prend

contre la société, c'est un traître, un bandit ou tout au moins un mauvais citoyen. Vous le sentez tellement courageux Anonjyme^ que vous n'avez pas osé signer votre article. Vous poussez la bravoure à ce point que même en Eiu*ope vous avez peur du gouvernement légal de votre pays tout en le calomniant, ou bien vous avez tellement honte des inepties que vous élucubrez contre vos compatriotes que vous n'osez les signer (1).

Vous soutenez que M. le Président d'Haïti a des préjugés de couleur. C'est inepte. Un noir n'a jamais le préjugé de couleur, puisque c'est contre lui que ce préjugé est dirigé. Comment le général Salomon l'aurait-il ce préjugé? Et où, quand et comment a-t-il prouvé qu'il l'eût?

Citez donc des passages de ses écrits. Citez ses actes. Il a fait fusiller des mulâtres qui étaient des ennemis de la nation puisqu'ils avaient conspiré contre la paix et la sécurité nationales. Il ne pouvait faire autrement la loi le lui commandait.

N'a-t-il pas fait fusiller des noirs aussi qui avaient commis le même crime?

Est-ce que Pétion, Boyer, Geffrard, autour desquels vous menez tant de bruit en ce moment et que vous avez trop encensés aux dépens de la vérité historique, est-ce qu'ils n'ont pas fusillé ou laissé assassiner des nègres qui étaient ennemis

(1) La Société n^est pas ce qu'un vain peuple pefnse... Ce ne sont pas les faux monnayeurs et les contrebandiers qui la composent, la société. Au contraire : Cest le paysan et l'artisan parce que ceux-là sont la vertu mêvie.

de leurs gouvernements respectifs? Relisez les livres d'histoire écrits sur Haïtij notamment ceux de Bonnet et d'Ardouin lesquels ne peuvent pas vous être suspects^ et vous verrez ce qu'ils disent à cet égard.

Vouai prétendez que le président Salomon n'aurait pas d'affection pour un fils mulâtre qui serait né de son mariage, avec une Parisienne.

La passion politique vous aveugle jusqu'à vous faire divaguer. Aucune raison politique ne pouvait porter le général Salomon à épouser une blanche. Il l'a fait étant en exil et ne sachant même pas si les vôtres qui tenaient le pouvoir lui auraient permis de remettre le pied sui- le sol de la patrie; il l'a fait par affection pure pour une femme qui lui fut et qui lui est dévouée jusqu'à la mort.

Le parlement haïtien^ lorsqu'il élut le général Salomon à la présidence^ ne s'est pas soucié et ne pouvait se soucier de savoir qu'il avait pour épouse une blanche. Il a élu et ne pouvait élire que le citoyen haïtien dont les qualités gouvernementales sont aussi éminentes qu'indiscutables et reconnues par tous, aussi bien en Haïti qu'en Europe, et non le mari d'une Européenne; il a élu le patriote instruit zélé et plein de foi dans son pays et dans sa race, et non un mari spéculant sur la couleur ou la race de son épouse.

Les distinctions de couleur dont vous parlez ne peuvent exister que dans votre esprit; elles n'existent que dans l'esprit de ceux qui haïssent M. Salomon pour totit le mal que quelques mulâtres stupides lui avaient fait en 1843 et que quelques autres plus stupides que les premiers ont fait subir à lui et à sa famille de 1859 à 1879. Ce sont vos ignobles et mesquines persécutions qui ont fait de M. Salomon im martyr et un drapeau et l'ont posé sur le piédestal qu'il

occupe actuellement. Quand donc aurez-vous le sens politique désobstrué?...

Un chef d'Etat ne peut avoir de haine personnelle ni de haine collective contre telle ou telle catégorie de ses con^ citoyens; si des citoyens désobéissent aux lois, il est strictement de son devoir de veiller à ce que ces lois soient observées et exécutées. Voilà la doctrine, le principe, le dogme. Depuis qu'il est au pouvoir M- Salomon ne les a pas enfreints.

Anonyme vous avifez promis de répondre «point par point» à mon article du «Paris» du 6 Juillet. Je constate que vous n'en avez rien fait. J'ai insisté sur le résultat capital de la révolution agraire de la révolution territoriale en Haïti; j'ai réfuté les assertions fallacieuses ou erronées touchant le nombre des prétendues révolutions politiques qui avaient eu lieu dans ce pays depuis 1807; j'ai touché deux mots des amnisties présidentielles et de l'abolition de tous les droits! de douane par vos amis les révoltés de Miragoâne : j'ai comparé entre elles la Constitution haïtienne de 1876, la Constitution fédérale des Etats-Unis et les lois constitutionnelles françaises de 1875; j'ai cité les noms de MM. Ovide Cameau, Preston, Villevaleix Fontange Chevalier; j'ai invoqué l'opinion de Schoelcher sur les préjugés de couleur renvoyant pour plus ample mformé, à la lectiu*e de mon dernier ouvrage : «La République d'Haïti et! ses visiteurs»; j'ai parlé du prétendu pillage du Trésor haïtien par le général Salomon et de la Banque Nationale d'Haïti; des productions et du commerce de ce pays et des commerçants étrangers qui l'habitent; des che& d'Etats

haïtiens; de la maison d'arrêt de Port-au-Prince; des membres du cabinet ministériel actuel, de leurs sympathies pour la France et de leurs projets pacifiques et civilisateurs; des lettres ou documents imprimés qui m'avaient été envoyés directement de Port-au-Prince du Cap-Haïtien et indirectement sans doute, de Jérémie et de Miragoâne; j'ai insisté sur l'intérêt qu'il y aurait pour la nation haïtienne à ce que les jeunes Haïtiens actuellement à Paris commençassent dès à présent, à avoir l'esprit de tolérance, le respect de la volonté nationale et de la loi, la patience, l'amoiur des siens poussé juj:qua l'abnégation, au sacrifice; j'ai ajouté qu'il serait néces. saire qu'ils acquissent des lumières politiques sérieuses et non des idées étroites d'une seule école ou d'une secte sociale poui mettre plus tard ces lumières au service du pays qui les a vus naître et j'observe, incomplet Anonyme, que vous n'avez soufflé mot de tout cela.

Votre prétendue réponse brille par sa brièveté — si tant est qu'un article de journal puisse «briller» par sa brièveté ou sa «longueur». Quand on sait le poio*quoi et le comment des choses, on aime à en parler longuement parce qu'on le peut, sachez-le, Anonyme, et vous êtes un étourdi en même temps que vous manquez de sens patriotique et de respect national.

Cest pour cette raison que vous écrivez que M. Madiou, Ministre de la Justice «a l'âme bîtôse et vile» — je guillemctte vos expressions — parce que, poiu* complaire «au monstre Salomon» dont il est «le digne valet», parodiant Brutus, ce mi. nistre de la Justice «a signé tout récemment sans hésiter «d'arrêt de mort de son gendre- Cet acte seul ajoutez-vous «avec une naïveté et une candeur enfantines cet acte seul ne suffirait-il pas à le désigner à la réprobation universelle?»...

192 « LES AFFAIRES DUAITI 1883 - 1884 »

D'abord, oublieux Amxnyme^ vous faites une faute d'histoire. Brutus était consul et avait fait mourir ses fils convaincus de conspiration après que ceux-ci eussent été battus de verges, tandis que M. IVIadiou n'est pas juge et qu'il ne remplit que des fonctions scientifiquement et purement constitutionnelles dans un pays où existe la séparation des pouvoirs. M. Madiou a agi en excellent citoyen. D'ailleurs^ quand on est complètement patriote on n'a pas de famUle ou du moins la patrie est la première famille : la famille personnelle ne passe qu'après la nation^ la famiUe nationale. Pour ma part je n'hésiterais pas une minute à signer l'arrêt de mort de tous mes pa< rentSj sans exception, si l'intérêt de la nation haïtienne le commandait et si surtout ils conspiraient poiu* troubler la paix publique. Je pense comme pensaient Brutus^ Pierre.le-Grand, Polverel pour lesquels la patrie^ la nation passaient avant tout.

Vous voyeZj Monsieur le correspondant anonyme, vous voyez que «si je ne puis me croire le seul à aimer Haïti» comme vous l'avez sottement écrit je puis croire que je l'aime plus que vous. Cent actions de ma vie si courte, et déjà si longue peuvent en témoigner et les lignes inunédiatement précédentes en témoignent encore.

Votre article prouve que vous aimez votre patrie — si tant est que vous l'aimiez — pour vous et poiu* vos amis qui l'ont tant de fois pillée^ et peut être que vous portez le nom d'un de ces pillards^ bandits intelligents ou politiciens empiriques, qui depuis 1859 ont gaspUlé l'avenir de ma patrie.

Vous aimez la patrie haïtienne connue le pirate aime le galion qu'il dévalise.

Mon père^ qui était du peuple et qui fut successiv^nent tailleur maitre tanneiu-, spéculateur en denrées et qui était

devenu bourgeois notable et aisé à force de travail et d'économie^ mon père fut absolimient ruiné par l'idiote prise d'armes de 1868. n perdi-i tout ce qu'il avait amassé en quarante ans de labeurs acharnés. Eln dehors de mon patriotisme ardent^ voilà la rais«n de ma haine implacable contre les soi-disant révolutionnaires qui s'emplissent les poches après qu'ils ont ruiné les citoyens laborieux.

Qu'ont.ils fait au pouvoir, vos Brice vos Boileau Laforest et les autres qui en 1868 parlaient au nom d'une soLdisant liberté qu'ils n'ont jamais donnée à personne quand ils furent au pouvoir?... Ce sont eux qui ont brûlé Port-au-Prince en Décembre 1869.

Qu'ont-ils fait avec leur Constitution de 1867 qui fut d'ailleurs déchirée par Nissage et par Domingue? Qu'ont-ils fait?... Ah si! ils ont fait quelque chose : ils ont pillé la nation après l'avoir saignée aux quatre membres. Plusieurs d'entre eux qui y étaient entrés gueux sont sortis ridi^ de la guerre criminelle de 1869, mais la nation en est sortie gueuse détraquée appauvrie déshonorée anémique et mutilée.

Anonyme vous me reprochiez le ton doctoral^ selon vous, de mon article du Paris. Je vous demande mille pardons d'être deux fois docteur — car il semble que cela vous déplait, vous gêne et vous ennuie — et c'est pour vous plaiîre que je le prends ici sur le ton amical, familier^ gouailleur et moqueur : par ainsi vous êtes ridiculisé de façon polie mais hautaine et sans que je daigne me mettre en colère.

Vous me reprochez encore d'avoir dit ceci: «Les véritables libéraux sont ceux qui n'ont d'autres armes que l'article de

journal le Hvre la parole, le bulletin de vote et qui^ dans aucune circonstance ne veulent livrer leur pays à la guerre intestine à l'anarchie.»

Et vous répondez ainsi : «A qui croit-on l'apprendre? il est «évident que ce n'est pas à nous, car c'est précisément là ««notre opinion qui n'est pas du tout celle de M. Salomon. «La preuve la meilleure et nous allons le dire tout haut «puisqu'on nous y force c'est que si un individu en ce mo- «ment en Haiti s'avisait de faire par la presse l'opposition «la plus anodine au gouvernement actuel, il serait sûr d'être «fusillé deux fois pour une sans compter que toute sa fa- «miUe femme, enfants vieillards^ tous sans exception, se- «raient jetés en prison pour n'en sortir que lorsqu'il plai- «rait au caprice du tyran.»

Cela ne vous va pas de vouloir faire de l'esprit, Anonyme; vous ne pourriez pas tout seid. C'est en vain que vous essayez : ce n'est pas bien de forcer son talent et vous nœntez ce qui est pis- La preuve qu'un citoyen pleut faire opposition au gouvernement sans que sa famille ne soit poursuivie^ vous la donnez vous-même. Le gendre de M. Madiou a été fusillé parce qu'il conspirait contre la sûreté de l'Etat; a-t-on mis sa fenune ses enfants et son beau-pèite, M. Madiou lui-même^ les a-t-cm mis en prison?...

Nombre des parents des rebelles sont actuellement employés du gouvernement, j'en connais et vous en connaissez^ Anonyme. Le gouvernement a même été d'une mansuétude rare envers plusieurs de ces employés qui furent les espions des rebelles pendant que ceux-ci étaient à Kingston; ils émargent au budget actuellement encore et actuellement encore^ au lieu de «respirer en prison», comme dit Corneille, ils trahis-

sent la nation qui se saigne à blanc pour les payer.

Homme trop prudent, citez-moi citez-moi le nom d'im ^ul journaliste qui ait été fusillé ou même emprisonné pour avoir critiqué les actes du gouvernement de Salomon. Eh bien, Boyer a fusillé Darfour journaliste noir, qui critiquait les actes de son administration et, publiquement^ il a insulté David-Troy qu'il accusait d'avoir fait la même chose.

En France, pendant la Restauration^ sous Louis-Philippe^ sous Napoléon IH, pendant les présidences de Thiers et du maréchal de Mac.Mahon encore que les journalistes fussent souvent emprisonnés et quelquefois déportés pour avoir fait opposition au gouvernement établi cela n'a jamais empêché d'autres journalistes braves et convaincus d'exprimer leurs opinions sans peur des amendes de la prison et de la déportation.

Faites de même en Haïti, faites -le sans peur, au grand jour^ vous et les vôtres^ et signez surtout quand vous écrivez, et, par ainsi^ vous aurez fondé le règne de la liberté, le vrai régime Ubéral^ le régime de la discussion.

Dans aucune circonstance^ ne prenez le fusil; et toujours déconseillez l'insurrection aux vôtres, au lieu de la leur conseiller, brave Anonyme... Si vous prenez le fusil pour monter au pouvoir^ vous en serez renversé par le fusU et ce sera toujours à recommencer. Or^ on perce le canal de Panama et les Etats-Unis convoitent notre île- Je sais bien que cela vous est égal, car on dit que vous demandez partout un protectorat étranger pour Haïti; et on répète que vous avez hypothéqué notre patrie pour avoir des armes afin de l'asservir et de la livrer à ceux qui la convoitent.

Chaque révolte appauvrit la nation tout entière, lui fait perdre tout crédit à l'étranger toute estime et tout honneur.

En ce moment le gouvernement a dû fermer les écoles, voi. là la misère intellectuelle et morale; il dépense au moins ctn. quante mille piastres par jour et l'agriculture chôme et le commerce est suspendu, voilà la misère physique^ matérielle.

Si vos amis les libéraux étalent véritablement instruits et de vrais patriotes, ils ne seraient pas en ce moment des émeutiers des insurgés des rebelles, des révoltés; ils seraient à Port-au-Prince^ préparant au grand jour, loyalement comme cela se fait dans les pays civilisés, préparant les voies pour fai^ re arriver au pouvoir les hommes de leur choix (1).

Ancttiyme dis-leur de ma part s'ils sont bien gentils avec moi c'est-à-dire avec la nation tout entière; s'ils ne la font pas insulter à l'étranger; s'ils ne vous laissent plus parler en leur nom, vous si ignorant^ si simple et si empirique; s'ils pensent à la majorité du peuple haïtien au lieu de penser à eux seuls; s'ils mettent de côté leurs petites rancunes et leur préjugé de couleur et leur sot orgueil; s'ils ne viennent

(1} *Le gcywoemement c^est la réaction de Vensemhle sur les diverses parties de la société au point de vue de la directiom,, de V amélioration et du progrès. L'autorité c'est la force nécessaire à une pareille oeu. vre, h, plus éminente de toutes celles que puisse se proposer un hom me public. <iPierre Lafitte. Cours de philosophie positive professé à la salle Gersom. (Notes personnelles.)

C'est pour cela que les jeunes hommes qui se destinent à la carrière politique doivent être des esprits émancipés et pourtant disciplinés, sachant arudyser, synthétiser et comparer. De bonne he^ire, ils doivent fouiller toute la sociologie, les hommes et les pays, les races et les cli muts, la psychologie, et Vhygiène, et Vhistoire. Dans les pays jeunes surtout, ils doivent être des encyclopédistes même en devenant des spécialistes.

plus nous parler de leur « dignité » quand la nation a parlé^ alors je serai avec eux dussent-ils me faire empoisonner, cotmme on prétend peut-être à tort, qu'ils ont fait empoison. ner Saint-Ilmont Blot,

Mais que d'abord ils laissait Salomon faire son septennat. Qu'ils soient patients, qu'ils soient constitutionnels- Anonyme; qu'ils fassent de la politique scientifique; qu'ils sacb^it être des hommes d'Etat véritables au lieu d'être des révoltés des empiriques; c'est un patriote un désintéressé, im loyal adversaire^ un diplômé de l'Ecole des Sciences Politiques qui vous parle, c'est celui qui a signé d!ans toutes les ciroooistjances comme il signe ici, en toutes lettres et signera toujours.

Dr. Louis Joseph JANVIER

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