LE BILAN
Haïti fara da se.
Autrefois à la suite de chacune de ces sinistres aventures dans lesqueUes l'avenir du pays avait été compromfe, on se contentait (îe ne voir que le sang qu'elles avaient fait couler et les larmes qu'elles avaient fait verser- Dans l'iasouciance extrême et dans l'ignorance où I'om était des intérêts collectifs, on avait peu cure des dommages matériels^ on tenait peu compte des brèches énormes qui étaient faites aux finances publiques, au crédit général et à la fortune nationale; on mettait une certaine coquetterie à ne se soucier point du: retard que les pertes de temps et d'argent apportaient à l'évolution du pays.
n faut dresser ici et virilennent le bilan de 1^ dernière insurrection.
Pendant près d'un an le paysan n'a pas travaillé. Retenu devant Miragoâne^ campé avant Jérémie et devant Jacmel, son café^ il n'a pu le cueillir, le faire sécher le vendre; so» coton et son cacao^ il n'a pu les révolter; il a laissé croître l'acajou, lé gayac et n'a pu porter la hache sur le tronc du campêchier et du bois marbré^ sur le stipe du palmier.
La guimauve^ le datura, la bayahonde, les euphorbes les convclvulus et lé ghaguiddi ont envahi ses champs où pous-. saient le riz, le mil eit le maïs.
DonCj il s'est appauvri, puisqu'il n'a pu bénéficier d'une production qu'il n'a point réalisée production dont la valeur
inarchaii(fd peut être évaluée par aj^roximation, à quarante millions.
Le commerçant n'a pu exporter pour faire consommer à l'extérieur les denrées du pays autant qu'il aurait pu le faire, puisque ces denrées n'étaient pas portées sur les marchés des villes par leurs producteurs ordinaires.
Le chiffre de ses importations a beaucoup diminué par suite de la cîise que tout traversait et dont chacun subissait les effets.
Son crédit a été ébranlé au dehors et, pendant dix ans encore^ on n'aura en lui qu'une confiance limitée; donc, le gros consignataire étranger^ qu'il ait sa maison à Port-au- Prince aux Cayes, à Jacmel^ à Gonaïves, au Cap^ à Jérémie, à Miragoâne ou à Saint-Marc ccmtinuera à le gruger à le tenir sous sa dépendance, à le mener à la remorque.
Le commerce intérieur le petit trafic des nationaux entre eux, celui qui active la circulatiim locale des capitaux tan. g^les du numéraire qui les apporte du centre vers la périphérie et la périphérie vers le centre^ celui qui forme l'épargne et la richesse futujre du régnicole haitien, a décliné^ a périclité et ne grandiiia de nouveau que lentement.
Ces dommages, qui ne sauraient être que difficiiement calculés chiffrés même par les administrateurs présents) sur les lieux peuvent être estimés au moiais à une centaine de millions-
L'artisan est resté les bras croisés et il a souffert puisque tout souffrait. Quand le café va, tout va. En ces quelques mots se résume, pour Haïti la suivante théorie des débouchés dxHonée par Jean Baptiste Say.
En Haïti, c'est le paysan qui fait vivre tout le monde.
Quand il ne travaille pas, quand il ne vend pas, quand il n'a pas d'argent, personne ne travaille ne vend, n'achète, ne consomme n'a d'argent.
Les travailleurs de l'idée même vivent de lui^ sont nourris par lui directement ou indirectement. Les anxiétés d'un moment fécond en calamités, les angoisses de la patrie ont fait se congeler la pensée sous le front des poètes des artistes,
des chercheurs du mieux alors que eux-mêmes aussi il^
pleuraient de douleur.
Le chômage des artisans a empêché la création d'une somme de produits dont la valeur aurait pu se chiffrer à trente milliens.
Les insurgés ont dépensé une dizaine de millions en argent pour acheter des armes et des munitions, et des navires; pour entretenir des émissaires à Paris, à| Londres à New- York à Washington, à Saint-Thomas, à Kingston; pour acheter la plume de quelques journalistes en Belgique à la Jamaïque et ailleurs.
Autant de capitaux déjà cré^ qui ont été détournés de leur but: la création de nouveaux capitaux haïtiens; autant d'argent qui s^n va enrichhj des individus lesquels actuellement déjà, se moquent de ceux dont l'escarcelle a grossi la leur.
Pour écraser l'insurrection, le gouvernement haïtien a dû faire sortir de ces coffres une dizaine de millions et obtenir de ses créanciers ordinaires des emprunts à taux usuraires dont la masse totale intérêts et capital se soldera en définitive, par une cinquantaine de millions.
Comme le service de la double dette étrangère a été suspendu pendant deux ans; comme la dette intérieure a augmenté dans des proi>ortions formidables et qu'elle sera diffi-
cilement amortie; comme les anciens bons du Trésor ont été volés ï>ar des courtiers étrangers qui les ont revendus à de gros trafiquants, étrangers ou renégats d'Haïti, et que ceux-ci s'en feront rembourser la valeur par le gouvernement; comme la Banque s'est enrichie frauduleusement en pratiquant l'ustire^ cela au mépris des termes de son contrat le pays tout tentier^ l'artisan^ le paysan, le bourgeois, aura à payer les intérêts de la dette et les frais de guerre.
Peaidant que les capitaux de la nation qui s'ils étaient disponibles, auraient tant aidé au perfectionnement de l'outillage intellectuel et matériel, seront dévorés par des vampires venus de tous les coins du monde ceux qui par leurs intrigues ont pousse les uns contre les autres les fik d'une même patrie^ des trafiquants de passage, s'engraisseront de nos sueurs et, plus tard iront nous calomnier à l'étranger.
Le prestige national a eu à supporter de terribles atteintes- Oh a vu des contrebandiers à qui on accorde trop facilement^ et par faveur presque enfantine^ le droit de battre pavillon dans Port-au-Prince, on a vu des personnages interlopes qui, en des temps peu éloignés^ sont venus s'asseoir à notre foyer, gueux affamés les dents longues; on les a vus nous cracher l'injure au visage; on a vu des individus équivoques diffamer ie peuple qu'en d'autres temps ils avaient pillé^ grugé, rançonné, le menacer dans un acte public que tout l'univers a lu.
n s'est trouvé que le Venezuela a pu insulter Haïti! Fait à la fois risible et stupéfiant!...
C'est la seconde fois à cinquante ans de distance^ que ce pays que nous avons aidé à conquérir son indépendance, nous remercie de nos bontés par un sanglant outrage.
S'il faut en croire le LIVRE BLEU haïtien^ le pays aura
des indemnités à compter à ses bons amis à ses plus cliauds amis^ à ses amis les meilleurs à ces excellents amis qui sont toujours prêts, disent-ils à se faire hacher pour nous quand nous leur donnons tout sans qu'ils ne nous donnent rien mais qui, pourtant ne peuvent se défaire de la douce et lucrative habitude qu'ils ont contractée de nous faire payer ce qu'ils n'cmt point perdu en nous menaçant fratemellenient de leurs cuirassés.
C'est donc une bagatelle de cinq à six millions que nous coûtent "et à Port-au-Prince seulement, les deux journées de Septembre! C'est cherl
Jérémie détruite, Jacmel trouée par lesi boulets Miragoâne rasée de près Port-au-Prince incendiée par des émeutiers excités, puis cachés par des étrangers^ voilà des pertes matérieUes^ sensibles visibles, indéniables toutes à la charge d!es prétendus libéraux et dont l'évaluation ne peut être faite si on considère que dans vingt ans encore après trente ans même, dans telle de ces villes se verront des murs lézardés là où existaient autrefois de luxueuses maisons; là où s'élevaient des villas, des chaumières.
Le total des dégâts? Huit à neuf cents millions gaspillés^ gâchés^ jet& au vent.
Et pourquoi? Parce que quelques politiciens ignorants et vaniteux se sont figuré qu'un pays démocratique, un peuple de vaillants pouvait appartenir comme un vil troupeau à une famille de naïfs et d'ignorantistes et d'aliénés; parce que dix ou douze Jérémiens vantards et pervers deux douzaines de Jacméliens ineptes, qui n'avaient jamais lu les livres si lumineux de Schoelcher^ ont inventé cette insanité cette
chose burtesque à faire mourir de rire: qu'un noir pouvait avoir des préjugés de couleur!
n faut repousser hautainement l'argent de l'étranger. Ce sera prétexte à de nouveaux outrages, à de nouvelles immixtions dans nos affaires. Gardons -nous des pièges (1).
n faut se remettre virilement au travail pour payer les dettes pour effacer les ruines^ pour réparer les désastres,
(IJ QvuTht à l'ennuyeuse et ridicule engeance des vent miiinin dlo poussé de la finance qui tenaient leurs longues oreilles au frais pen dant la tempête, ils peuvent s'agiter et bourdonner à leur aise. Ce sera toujours sans succès, qu'ils se déTnènent en Haïti ou ailleurs.
La terre haïtienne n'a pas été conquise et payée par nos aieux pour que nous en fassions cadeau à des oppresseurs futurs. Que je sois en Haïti ou ailleurs, c'est la thèse que je soutiendrai toujours. En Haïti, je l'exposerai plus nettement, plus brutalement que jamais devant les auditoires sympathiques, devant les foules déjà conquises oux théories nationales, au lieu que de les développer sur des feuilles de papier. La parole vivante et chaude est toujours plus convaincante (jae la parole écrite.
Je préviens les «boyis amis" à affection intermittente.
Ceci dit, totts les muets qui ne retrouvent Vusage de leur languie que qtuiTid le danger est passe et seulement devant les simples et les compères, tous les prôneurs d^s unifications et des emprunts, moyeiis transitoires et puérils, peuvent m'injurier cent fois plutôt qu'une dans les petites lorgies et en présence des Esaiis de IHndépendance quhls so{ilent de compliments intéressés et de Champagne pour la même raison que le Renard de la fable flattait le Corbeau.
Le temps est venu oii nous savons qu^ouvrir le bec c'est laisser tomber le fromage: l'heure est sonnée où les hommes qui OTV(t série^isem,ent étudié, qui sont clairvoyants et probes peuvent parler au moins
pour instruire les pauvres d'esprit^ pour rendre meilleurs les bons, pour détruire dans les jeunes cerveaux les levains de discortîe et de haine qu'y ont semés les renégats et les imposteurs.
C'est ici le cas de répéter que la paix est la meilleure des réformes.
Et si l'on vient nous parler des constitutions violées, de dix morts qui, pour être vengés demandent l'immolation de mille victimes de révolte nécessaire de guerre intestine indispensable, soldats paysaifô, artisans commerçants, médecins^ poètes et penseurs, tous en choeur, nous répondrons par ime formidable clameur: la paix est la première, la plus désirable la meilleure des réformes
à côté des myopes, des empiriqttes, des gohe-mouches et des corrompus, lesquels seuls autrefois touchaient et coupaient dans les affaires qui intéressent la vie même de la collectivité natiaimle. Les appétits individuels les appétits exotiques surtout seront com,hattu^ avec la dernière violence. Dom,inateur pour domninateur, faime mieux le dominateur haitien. Si les ultra-iiationaux hxiitiens — et je rrCen glo^ rifie <fen être, — se refusent à fléchir les genoux devant les psetido^ libéraux qui sont des Haïtiens, en somme, ce n'est cei-tainem,ent pas pour aller s'apkttir devant les décavés, les rebuts de tripots nés à mille ou d,eux inïlle lieues d^Hditi. Nos pères n'ont pas tant souffert, ne se sont pas battus comme des lions à la Crète. à-Pierrot et Champin pour que nos petits-fils voient dans trente, dans cinquante ans d^ici le paysan haïtien se tuer, se desséclier dans l'unique but de servir des rentes à des fainéants — fils des futurs producteurs de riens, qui croient encore et qui répètent que l'homme noir est u/ne brute créée et mise au inonde pour engraisser les jouisseurs des autres races pendant toute la suite des siècles.
Elle éteint les inimitiés; elle rapproche ceux qu'on avait divisés; elle enrichit. Elle seule peut donner et conserver la vraie liberté.
Que tout Haïtien se pénètre de cette vérité^ en fasse bien comprendre la portée à ceux qui font métier de ne rien comprendre: dans cinq ans, l'isthme de Panama sera coupé; il faut veiller plus que jamais autour du drapeau rouge et bleu-
Tout est matière à enseignement surtout le malheur. Celui qui considère dans leur ensemble et de haut la série des derniers événements dont Haïti a été le théâtre peut en tirer de consolantes conclusions.
D'abordj le paysan n'est nullement ranciuïeux. Il pardonne vite toutes les fois qu'il est vainqueur. Il est pourvu d'admirables qualités militaires; il est très disciplinable; il sait obéir, n est fraternel et gai. Devant Miragoânte, il cherche à convaincre ses adversaires il veut les ramener à de bons sentiments.
Après avoir enduré pendant huit longs mois les privations les plus dures il est encore rieur et point ne murmure. Il entre sans colère à Jacmel; c'est sans colère qu'il pénètre dans Jérémie. Dans ces deux villes il se conduit avec le plus parfait respect de la discipline. Et pourtant il a été levé à la hâte, on l'a détourné de ses travaux; il a laissé au logis toutes ses affections; il vient de voir mourir ses compagnons les plus aimés ses chefs les plus chers.
n faut savoir le conduire et lui faire faire de belles et nobles choses. Le gran^ secret c'est de savoir lui parler^ c'est de pouvoir s'en faire entendre. Le paysan n'entend et ne
comprend que ceux dans le cœur desquels il sent battre son cœur.
De lui-même, il avait couru aU secours de l'ordre menacé. C'est qu'il sentait qu'on allait l'émanciper.
Une communion d'idées qui s'explique par une électricité d'une nature toute particulière lui a permis de deviner ce que personne auparavant n'avait pris la peine de lui démontrer.
Les gouvernements antérieurs et ce sera là leur condamnation^ ont presque toujours eu le tort de croire que dans cette tète du paysan rien ne vivait. Tort très grave et qui a fait commettre bien des fautes! H y vit deux idées, deux désirs impérieux j deux volontés tenaces: l^j soif de posséder le sol le désireux, l'impérieux vouloir de s'instruire et de mo. raliser ses fils.
n est donc l'être sociable en soi l'être perfectible par excellence. Avec de pareils éléments que ne peut-on tenter, élaborer, construire?
Préparer l'homme c'est! fonder la puissance future. Elargir la cellule sociale, c'est grandir le corps social. Fertiliser le cerveau du citoyen c'est agrandir la patrie.
Ces mots contiennent la synthèse de l'œuvre de reconstruction. Reconstruction qui s'impose pour que soit atteint le noble idéal, le but rêvé par les deux aïeux qui furent très grands par.dessus les sublimes^
L'un conçut l'autre fonda. Le premier a nom Toussaint Louverture. Le second, Jacques-le-Grand, dort, majestueux dans sa simpUcité fière et dédaigneuse. Es attendent.
Ils resteront plus admirables que les autres parce que leurs actes ne furent que les conséquences de leurs principes,
des opérations successives pour la réalisation d'un plan arrêté d'avance et parfaitement exécutable. Tous deux sont morts martyrs pour le triomphe d'une idée: ils voulaient la patrie forte et redoutable pour qu'elle fût secourable à la race.
Aïeux, nous maintiendrons; et nous ferons mieux: nous saurons reconstruire!...