LA POLITIQUE NATIONALE
Pour peu qu'on veuille réfléchir^ on arrive à constater que, trop souvent^ en Haïti^ l'individu, lorsqu'il est pourvu de quelque instruction, refuse d'obéir à la collectivité ou la croit sa serve.
Cela tient à ce que trop petit est encore le nombre des lettrés et que, par conséquent, ceux-là mêmes qui le sont à peine se figurent avoir dans l'Etat une importance trop grande vis-à-vis du gouvernement et vis-à-vis des autres citoyens; cela tient encore à ce que l'éducation du citoyen n'a ï>as été exclusivement, étroitement patriotique; qu'on ne lui a pas assez appris dès sa première enfance à considérer la loi comme un dieu vivant.
De là un plus grand nombre d'égarés que de pervers.
Au moment de la lutte, alors que la plupart des conseil leurs officieux d'aujourd'hui étrangers qui d'ailleurs ne connaissent rien de notre histoire gardaient un silence plus que prudent, j'ai/ tenu nettement et hautement le langage de circonstance. On vient de le voir.
Le paysan haïtien devenu maître du sol, grâce au parti national ne voudra être gouverné que par les chefs de ce parti, à condition toutefois que ceux-ci veuillent préparer leurs successeurs au lieu de leur barrer la voie; organiser le gouvernement de façon telle qu«( le pouvoir puisse se transmettre dignement aux hommes de la majorité, entraînés, élevés spécialement pour diriger la nation; à condition surtout qu'ils s'abstiennent à l'avenir d'aller prendre conseil des prétendus économistes qui ne sont pas Haïtiens, des courtiers
de la finance interlope assoiffés d'or vantards, indiscrets et compromettants qui leur demandent l'unification de notre dette dans l'unique but de réaliser des millions sur cette opération financière^ dont le premier résultat serait la dépopularisation immédiate du parti national et dont les conséqu'en. ces politiquesi ultérieures seraient excessivement menaçantes, extrêmement dangereuses pour l'indépendance d'Haïti, ainsi que tout cela est prouvé déjà dans la deuxième édition de ma brochure: HAÏTI AUX HAÏTIENS.
Ceci posé^ aux points de vue politique et humanitaire, scientifique et sentimental, il est dfôirable que tout d'abord les plaies vives soient cicatrisées.
Pour que l'œuvre de pacification de développement et d'expansion continus l'œuvre de reconstruction dont je vais parler se termine sans nouvelle secousse, il faut que soient amnistiés les simples et les dénaturés; ceux qui ne savent pas raisonner et ceux qui raisonnent à faux.
n ne faut rien faire à demi^ ni la paix^ ni la guerre.
Ce serait lui beau et noble spectacle si^ par un effet de la bonté du Président le 1er Janvier 1885, tous les fils de ceux de Janvier 1804, pouvaient s'embrasser devant l'autel de la patrie s'ils pouvaient tous revoir leurs foyers. Une amnistie générale publiée, dans tout pays où la nation a des consuls, montrerait, mieux que ne le pourrait faire aucun autre acte, et la force et la clémence du gouvernement, relèverait son nom lui donnerait un prestige immense, un éclat incomparable.
Que cette anmistie fût acceptée ou non par tous à l'étranger on verrait clairement de quel côté est la vraie science du gouvernement, le patriotisme éclairé, la grandeur des conceptions politiques et la véritable noblesse de cœur.
« LES AFFAIRES D'HAÏTI 1883 - 1884 » 24â
— ^La patrie a besoin de tous ses fils dirait-on à ces enfants prodigues qui reviendraient.
Elle pardonne parce qu'elle est généreuse^ mais c'est à condition que chacun fasse désormais abnégation de soi-même, sacrifie son amour-propre, son orgueil ou sa vanité^ devant l'expression de la volonté générale; elle oublie, à condition que chacun s'incline comme c'est son devoir, en tant que citoyen en tant qu'individu, devant les votes du Parlement, devant l'opinion de la majorité.
Le parti national est trop fort; après sa victoire très complète il se surveillera moins il se désunira se fractionnera, les compétitions s'y produiront et l'affaibliront. Il a besoin d'uiî contre-poids pour qu'il demeure compact entier toujours. Rien n'aveugle conune la force. Du reste, tout pays où on ne discute pas assez meurt intellectuellement.
La décadence intellectuelle fait la décadence sociale.
La lutte c'est la vie mais la lutte intelligente le choc des esprits et des idées, et non la lutte la carabine au poing. Celle-là est insensée et provoque le suicide d'un peuple.
Xt faut que chacun puisse exposer ses idées. Si elles sont boniîies, il n'y a aucune raison pour qu'elles ne soient connues, mises en pratique; si eUes sont mauvaises, subversives^ rien n'empêchera qu'elles ne soient combattues réfutées dé. truites.
Au surplus, le parti national n'est pas fermé. Tous ceux qui aiment la patrie, qui l'aiment par-dessus tout, mais qui avaient été égarés par les fallacieuses promesses des prétendus libéraux, s'ils veulent se rallier au gouvernement de M. Salomon pour l'aider de leius conseils, de leurs liunières. seront fraternellement reçus- Tant pis pour les incorrigibles. Ils seront rejeta de la patrie haïtienne.
L'amnistie générale accordée, tous ceux qui ne l'accepteraient pas en ne rentrant pas dans les dix mois après sa publication seraient considérés comme émigrés. A leurs personnes et à leurs biens seraient appliquées alors^ et dans leiu: rigoureuse teneur les lois votées contre les insurgés l'année dernière et qui n'ont pas encore reçu exécution.
Si nous avons le cœur bon, l'intelligence large^ politique^ cela ne nous empêchera nullement de remettre encore à la raison quiconque osera essayer de troubler la paix publique. Pas d'équivoque.
Le parti national^ étant fort, peut et doit être clément; mais tout en ne voulant repousser personne^ il a le droit de désirer qu'on vienne à luL II sait et saura vouloir que les mots; liberté égalité fraternité qui sont inscrits sur les bannières d'Haïti ne soient pas de vaines formules. Un pays n'est grand que par l'union ne grandit que par la concorde de tous ses enfants. ,
Que tous entendent et comprennent afin que personne ne manque à l'appel.
La patrie attend^ les bras ouverts.
Le gouvernement de Boyer auquel il faut toujours Hemonter pour trouver les origines des «causes de nos malheurs» était trop emcroûté dans la routine^ trop figé dans son admiration de lui-même, trop ennemi des conseils qui pouvaient lui venir des hommes éclairés, trop stupide en un mot^ pour bien comprendre que après 1825, l'indépendance reconnue^ il hii fallait immédiatement aviser aux moyens de pwirvoir le peuple d'un cerveau nouveau.
Au dire d'Ardouin (Histoire d'Haïti) donnait-on un conseil au président Boyer il s'empressait de ne pas le suivre, fut-il excellent^ de peur qu'on ne pût croire qu'il n'avait pas la science infuse du gouvernement. C'est la vanité poussée jus qu'à l'insanité. Un pareil homme restant vingt-cinq ans au pouvoir fut plus qu'un éteignoir : ce fut une calamité publique.
De grandes réformes s'imposaient entre 1825 et 1830. Boyer devait armer la nation des trois espèces de facteurs de la ri chesse et de la civilisation : facteurs matériels, facteurs in* tellectuels et facteurs moraux; il devait penser à munir le paysan de trois sortes de capitaux : le capital matériel, c'està-dire le sol et l'argent; le capital intellectuel, c'est-à-dir& l'instruction ordinaire et agricole; le capital moral c'est-à-dire le protestantisme.
Dès lorSj la terre aurait dû être remise au paysan; on aurait dû créer pour lui des caisses d'épargne et lui donner une instruction primaire suffisante; l'organisation militaire d'autrefois qui n'avait plus dte raison d'être, puisque la nation était désormais absolument sûre de son autonomie, aurait dû être transformée en organisation purement civile et industrielle; on
aurait dû réduire l'effectif de l'armée régulière, états-majors et soldats, et opérer scientifiquement^ impartialement cette réduction; on aurait dû créer une petite armée régulière, solidCj disciplinée, laquelle, se renouvelant à des intervalles pé. riodiques, se serait recrutée dans toutes les classes sociales par l'engagement volontaire et la conscription au moyen du tirage au sort avec faculté de racîiat du service pour quelques privilégfiés puisque l'état intellectuel du pays le voulait alors.
Ce qui n'a pas même été tenté de 1825 à 1843, qui n'a été essayé que timidement, presque à tâtons de 1843 à 1884, il faut le concevoir en grand aujourd'hui, le mettre à exécution le plus tôt qu'il se pourra et de la façon la plus rationnelle possible.
n est meilleur de dire conunent on doit s'y prendre pour mener à bien la délicate opération d'indiquer les procédés à employer, la marche à suivre, le processus, enfin selon lequel elle doit être conduite plutôt que de se contenter de souhaiter que telle ou telle réforme Sfoit projetée, plutôt que de la proposer sans donner, au moins philosophiquement, mais scientifiquement et congruement, les moyens de la réaliser.
A.— CAPITAL MATERIEL le) La terre au paysan.
Jusqu'ici tout ce livre n'a été qu'une longue paraphase, qu'une explication détaillée de la légitimité de cette conception politique. Il est inutile de revenir sur ce sujet encore qu'il soit bon de répéter en passant avec un économiste concemporain : «La propriété privée est le pivot du progrès». P. Leroy-Beaulieu Le ooJlectivisme.— (Paris, 1884, P 106)
Au lieu de donner le capital matériel fixe, le sol aux paysans, Boyer le leur retira. Il fit plus et pis: il leur retira la faculté de l'acquérir en promulguant la loi qui défendait
aux) notaires de passer acte de vente d'aucune propriété rurale dont la contenance serait de moins de cinquante carreaux de terre. Autant cette mesure prise par Boyer était non seulement anti-démocratique^ mais stérilisante^ anti-sociale, autant la loi du 28 Février 1883 est démocratique, fraternelle et sera féconde en excellents résultats.
2o : La Caisse d'épargne. - Au moins^ Boyer aurait-il dû çonger à créer des caisses d'épargne où l'argent du paysan eût afflué. Là, sous la garantie de l'Etat, cet argent aurait rapporté des bénéfices à son déposant; le gouvernement aurait pu en disposer pour exécuter des travaux industriels et agricoles^ pour percer des routes, réparer des ponts, canaliser et endiguer des rivières, bâtir des écoles, en un mot, pour perfectionner l'outillage économique de la nation.
Il n'y pensa nullement. On peut le dire ici et sans honte, autant que ses ministres Boyer manquait de génie personnel. Il n'avait pas d'idées générales; quoique n'ayant subi aucune préparation il dédaignait d'étudier. Dans dé bien grands pays eiu-opéens et à la même époque, les mêmes infatuations d'esprit 1^ mêmes lacunes intellectuelles et morales se remarquaient chez les premiers dispensateurs du pouvoir.
Un politique doit se perfectionner chaque jour; il doit bien savoir ce qui s'est passé et ce qui se passe, pour mieux deviner ce qui se passera, afin d'enrichir son pays des conquêtes immatérielles des autres.
Sous Boyer, et longtemps encore après lui on se contentait pour dirig'er l'Etat, d'un empirisme de mauvais aloi qui consistait à placer aux affaires et à y laisser croupir des vieillards à qui on doit pardonner de n'être jamais sortis du pays mais pour lesquels, et pour cela même le travail intellectuel n'au, rait point dû être ou une fatigue ou une impossibilité.
On croyait naïveiwesnt que, parce qu'ils avaient les cheveux blancs ces débris d'un autre âge étaient expérimentés. Immense erreur. D'avoir vu les faits sans pouvoir les analyser^ les expliquer les conmaenter, sans pouvoir en tirer des enseignements, ce n'est nullement acquérir de l'expérience. Il existe encore en Haïti foule d'homme illettrés qui ont assisté de près à toutes les phases de la révolution de 1843. Sur mille d'entre eux combien pourraient en énumérer toutes les eau. ses en déduire toutes les conséquences?
Dix à peine. Et encore! Au contraire, tous les jeunes Haïtiens de vingt ans qui ont lu les écrits de Schoelcher, de Salomon^ d'Ardouin^ de Dubois, de Lepelletier de Saint-Remy, de Gustave d'Alaux^ qui les ont compris, qui en ont sucé la substantifique moelle, tous peuvent exposer les motifs de cette révolution^ en présenter la synthèse, en analyser les effets passés présents et futurs.
Si le travail est la base de la liberté l'économie est la source de l'indépendance.
Boyer n'^ayant pas créé de caisses d'épargne, c'est au gouvernement actuel d'en fonder.
«Sans épargnes^ la société ne pourrait pas accumuler le capital nécessaire pour entreprendi^ de grands travaux utiles à l'organisme collectif.
«C'est donc l'épargne qui engendre le capital.
«La nature elle-même donne à l'homme le sol et les eaux^ les animaux et les plantes qui suffisent à entretenir la vie des chasseurs comme les Peaux-Rouges de l'Amérique et les nègres de l'Afrique; mais ces races de sauvages ne font aucun progrès social, parce qu'elles ne savent faire aucune épargne ni accumuler aucun capital artificiel.» (Doherty. Phylosophie orga-ique^ Paris, 1884, P. 182).
« LES AFFAIRES DUAITI 1883 - 1884 » 249
Sur ce point de biologie sociale les purs philosophes, les plus subtils abstracteurs de quintessence, les spiritualistes euxmêmes ne pensent pas autrement que les économistes aux idées pratiques, les hommes d'Etat aux vues nettes et vigoureuses.
«Le souci des gouvernants^ a dit Léon Say, doit être d^encourager l'épargne, c'est le seul moyen pratique d'élever la condition des masses populaires.» (Le S<xdalisme d'Etat).
«En 1881 les caisses d'épargne ont reçu, en Pruœe, en dépôt, la somme de 1.819 millions de marks, dont elles ont placé 1.754 millions de la manière suivante : 27,95 pour 100 en hypothèques urbaines, 27,98 pova\ 100 en hypothèques rurales, 24,72 pour 100 en valeurs au porteur, 9,75 pour 100 en billets à ordre cautionnés, 2,63 pour 100 en prêts sur gages, 6,97 pour 100 en prêts à des communes et ii^titutions publiques.» (Maurice Bloch. «La politique économique de l'AUemagne». «Revue des Deux Moaides» du 1er Octobre 1884).
D'après le même article de M. Bloch qui résume Ifes récentes enquêtes faites siu* l'agriculture allemande, la petite pro. priété serait le système économique, politique et social prôné actuellement dans l'empire allemand concurremment avec l'épargne mutuelle.
Si dans un pays froid dont le régime politique est essentiellement aristocratique comme l'est l'Allemagne, la démocratisation du sol et de l'argent devient de plus en plus une nécessité sociale qui s'impose elle s'imposera davantage encore dans un Etat démocratique, dans un pays chaud, comme l'est Haïti.
Actuellement ITEtat haïtien doit avoir la préoccupation constante des caisses d'épargne et des sociétés de secours mu. tuels. H peut au besoin leur prêter le secours de son organisation administrative, à la condition, comme le veut Léon Say «de respecter la liberté individuelle de ne rien faire pour
diminuer la confiance des citoyens dans leur action personnelle».
«La forme de l'épargne la plus essentielle, celle qu'on pourrait appeler la cellule originaire autour de laquelle toutes les crganisations vouées à l'épargne peuvent successivement se grouper, c'est la société de secours mutuels.» (Léon Say, Le Socialisme d'Etat).
En Italie, où les caisses d'épargne jouissent de certains privilèges le gouvernement perçoit un impôt sur le revenu^ lequel est payé par les déposants dans dtes conditions très favorables.
H en est de même dans plusieurs cantons suisses^ ainsi que cela m'a été affirmé par M. Le conseiller fédéral, Louis Ruchonnet.
De même que les caisses d'épargne italiennes, les caisses d'épargne haïtiennes pourraient librement disposer des capitaux qui leur seraient coilfiés; ou^ comme cela se passe en Suisse, notamment dans le canton de Vaud^ elles pourraient confier la gestion de leurs fonds à une caisse hypothécaire, espèce de crédit foncier local, et en tirer un profit par des placements absolument volontaires (1).
(1) Cette caisse hypothécaire est admirablement administrée; ses statuts et règlements d'administration sont rédigés avec la plus parfaite clarté. Fondée en 1848, en 1883, le mouvement général de ses opérations a atteint le chiffre de dix millions ceolt quatre-vingt six mille cinq cents francs, quoique le taux de Vintérêt annuel exigé des evipruntei.i,rs ne soit que de 4 0/0. Le canton de Vaud, donne 3 1/2 0/0 par au aux déposants à la caisse d^épargne. La population du canton d'après la Statistique de la Suisse pour 1879, e^'i de 229,588 habitants. (Beime, 20 isepitembre 1884.)
En ce moment^ en Italie, nous apprend Léon Say, il existe. 2.000 sociétés de secours mutuels, 357 caisses d'épargne libres, 458 bureaux de poste qui sont en même temps des bureaux de caisse d'épargne, 206 banques populaires, lesquelles, sont ali-, mentées par l'argent déposé dans les caisses d'épargne.
Tout cela est dû à l'action libre.de la prévoyance individuelle. I. ■
Cette thésaurisation de l'argent n^est nullement accompagnée du statiomiement de numéraire, La circulation active qu'on lui fait subir a produit une décentralisation du crédit qui se manifeste par un emploi de l'épargne de telle population aux lieux mêmes oii ces épargnes ont été réalisées.
n en est de même en Suisse,, dans le canton de Vaud, ainsi que me l'a confirmé M. Le conseiller fédéral, Louis Ruçhonnet (1).
La caisse d'épargne postale est de toutes les institutions d'Etat créées dans le but d'améliorer le sort des classes laborieuses, la seule qui ait prospéré dans le monde entier. Ici et là, le fin réseau des bureaux de la poste enveloppe la prévoyance; ici et là, l'esprit de prévoyance endormi se réveille; il est forcé d'agir; il devient plus fort,
n se trouve par un heureux concours de circonstances, que les postes haïtiennes sont administrées d'une manière toute moderne, à la française.
Quelques employés intelligents et probes ajoutés au personnel déjà existant quelques guichets nouveaux ouverts dans les bureaux de poste qui fonctionnent actuellement rendraient possible la combinaison économique dont il est question. Le
CI) Communication verbale. Berne, 17 septembre.
«ombre de ces bureaux de poste serait incessamment augmenté.
En tout pays administré d'une façon seulement suffisante, la caisse d'épargne^ «joignant à l'universalité du livret l'omniprésemce du bureau de recettes, donne à l'épargne le maximum de sécurité et le maximum de mobilité.» (Léon Say).
L'éiablKsement des caisses d'épargne postales ne gênerait nullement l'action des caisses d'épargne ordinaires qu'il faut aussi créer immédiatement,
Eln Suisse, par exemple, où il n'existe pas encore de caisse d'épargne postale, d'après tout ce que m'ont dit MM. les con- :seillers fédéraux Schenck, Droz et Ruckonnet, les caisses d'épargne ordinaires sont tellement nombreuses qu'elles rendent inutile, pour le moment l'établissement des caisses d'épargne postales. L'argent recueilli dans les caisses d'épargne haïtiennes postales ou ordinaires pourrait servir soit à la création de banques populaires de caisses hypothécaires départementales, de crédits fonciers locaux soit à l'achat de rentes Iiaïtiennes pour les déposants; ou bien encore capitalisé à un certain maximum, à 400 gourdes, par exemple il leur serait remis pour qu'ils achetassent des lopins de terre ou pour qu'ils pussent s'établir petits trafiquants. Il y aurait du même coup dans les administrations de ces institutions financières nouvelles, débouché pour toutes les intelligences de bonne volonté,
même pour les anciens émigrés qui voudraient, j'aime à
l'espérer pour eux, — servir la patrie de façon effective.
Nous Haïtiens nous devons renoncer pour toujours au système des emprunts contractés à l'étranger. Pour 21 millions que nous avons empruntés en 1875 et dont nous n'avons pas bénéficié d'un seul, nous aurons 40 millions à payer en prin-
cipal, 50 ou 60 au moins s'il faut compter les intérêts. Elmprunter encore pour unifier la dette^ c'est toujours emprunter. Or unifier c'est — sans réaliser notable économie — s'exposer à se faire imposer un contrôle financier étranger, ce qui serait non seulemenst humiliant, attentatoire à la dignité nationale, mais compromettant pour notr'e autonomie. La criminelle. Fûitolérable conduite de la Banque Nationale d'Haïti (?) est une leçon dont nous serions insensés de ne pas profiter. Touh les grands peuples d'Europe n'ont que des dettes nationales et n<m internationales. Tous ont créé leurs capitaux eux-mêmes. Pourquoi^ nous, Haïtiens^ petit peuple dont on convoite le territoire, irions-nous follement emprunter pour que nous méritions le sort de la Tunisie et de l'Egypte?
Si lentement que nous puissions créer nos capitaux nous devons les créer nous-mêmes; c'est la seule politique financière qui soit sage, sérieuse, vraiment nationale.
Armés de ces deux facteurs de progrès le capital fixe gisant dans la propriété du sol et le capital en argent qu'il possède, rait à la caisse d'épargne, le paysan ne serait pas encore dans les conditions sociales les meilleures où un phUanthrope doublé d'un politique le voudrait savoir.
Ces deux sortes de capitaux qu'on me permettra d'appeler matériels, parce qu'ils sont, dans une certaine m^ure tangibles, doivent être complétés par les capitaux immatériels, les capitaux abstraits, j'entends parler du capital intellectuel et du capital moral.
B. CAPITAL INTELLECTUEL.- L'instruction obligatoire.- Ici nous touchons à la brûlante et toujours actuelle question de l'instruction publique.
On sait que Boyer fit fermer les écoles professsionnelles^ les écoles primaires et les académies que Christophe avait ouvertes dans son royaume du Nord; on sait que, plus tard^ il, trouva moyen de tuer l'Université de Santo-Domingo; qu'il ne toléra même pas que des écoles primaires rurales fussent ouvertes pour les enfants des campagnes par de riches particuliers. (Voir Schoelcher^ «in Colonies françaises et Haïti»),
n voulait, ce président ignorantiste, n'avoir à gouverner qu'un peuple de brutes; il voulait que^ comme l'artisan, le paysan tenu systématiquement dans l'ignorance, ainsi qu'on tient dans un bagne le galérien, fût matière corvéable et taillable àlnferci, sous lui et sous ceux de sa faction auxquels il espérait transmettre les rênes du pouvoir.
C'était là calcul d'homme né aux temps d'esclavage, en ces temps maudits, monstrueux exécrables, où le livre était considéré comme un ennemi et le maître d'école comme un înalfaiteur.
«Le patriotisme est véritablement l'âme d'un peuple,» selon la belle et pittoresque expression de Didon. (Les! Allemands).
Plus un homme est instruit, plus il est patriote, plus il produit plus il consomme plus il est prêt à se dévouer, à mourir pour l'agrandissement de cette chose abstraite et pourtant concrète qui se nomme la Patrie. Un peuple ignorant n'a pas d'âme; ses sensations nationales sont objectives, confuses. Il ne sait où il va II flotte au hasard des gouvernants et des gouvernements, passe d'un système à un autre, vit dans l'insouciance du lendemain ne pense qu'à jouir du moment. Il ne voit que le présent et même ne le voit qu'à peine; il n'a qu'à demi conscience de ses intérêts égoïstes ou de ses intérêts moraux-
Il faut qu'une nation soit dressée d'après un plan général d'éducation arrêté, convenu compris de tous.
C'est l'instruction du paysan prussien qui a servi de base à la fortime militaire de la Prusse. «Lorsque après la bataille de Sadowa, le soldat prussien pût interroger les prisonniers autrichiei^ qu'il avait faits et qu'il vit que beaucoups d'entre eux savaient à peine distinguer leur droite de leiu* gauche, ses forces et son courage en furent décuplés.» (Paul de Saint- Victor. Barbares et baindits.)
C'est l'instruction largement distribuée au paysan et à l'artisan des Etats-Unis qui fait la force vive de ce pays qui l'arme d'une façon tellement supérieiu*e que l'univers tend a devenir un vaste marché commercial dominé par les Etats- Unis.
L'instruction forme le patriotisme, l'unité morale; elle apprend au citoyen futur à préférer son compatriote à l'étranger quel qu'il soit; elle met la patrie au-dessus de tous et de tout; elle conunande le dévouement entier à la chose publique.
«En Allemagne, rois et empereur, chancelier et ministres hommes de guerre et honunes de lettres étudiants et ouvriers, tous ne songent qu'à travailler à la patrie allemande.
«Es n'ont qu'un mot d'ordre : la patrie avant tout; sa richesse avant tout; sa primauté avant tout; leur patriotisme est au-dessus de la discussion. Cette vertu sociale n'est point chez eux un sentiment vague, c'est une force en mouvement vers un but grandiose et précis.» (Didon, «Les Allemands»^ Paris, 1884).
Or, c'est dès l'école en Allemagne que commence cette pédagogie sociale et patriotique.
Ainsi que l'a dit — et en termes excellents — M. Brénor Prophète, Ministre intérimaire de l'instruction publique, dans sa remarquable circulaire aux inspecteurs des écoles de la République : «C'est à nos écoles qu'est dévolue la mission de tirer nos frères^ et particulièrement ceux des campagnes, de l'erreur dont leur ignorance les rend si souvent victimes (1).»
Rien n'est plus vrai, car une démocratie sans lumière est un fléau.
L'instruction primaire devrait être distribuée en Haïti à raison de deux écoles primaires pour chaque section rurale, une de filles, une de garçons. Au chef-lieu de la commune seraient établies des écoles primaires supérieures^ deux au moins une de filles, une de garçons.
Dans les communes riches, ces écoles seraient entièrement à la charge des municipalité; les conseils communaux autorisés à percevoir des centimes additionnels sur chaque matière imposée, centimes communaux • scolaires, pourraient les appliquer à payer les instituteurs- Dans les communes pauvres, l'Etat fournirait le personnel enseignant, mais le matériel scolaire, la maison, les bancs les tables, pourrait facilement être fourni par la commune par les paysans. Ici, il faudrait recourir à la prestation en nature ou à la prestation en argent pour la construction de l'école et l'entretien des instituteurs.
(I/; Moniteur haïtien, du 7 août 1884. Il règne dans ce document un souffle chaleureux, un souffle de fraternité démocratique qu'on retrouve dans tous les actes de ce ministre, si ardemment progressiste, si simple en sa mâle grandeur, si véritablement ami de la lumière et de ceux qui en sont des foyers vivants.
C'est à quoi a déjà judicieusement "pensé un organisateur dont le grand sens pratique est admirable^ M, B. Prophète, lorsque dans la circulaire du 6 Août dernier, dessus citée^ il disait aux commandants des arrondissements «d'inviter les paysans à construire des locaux pour les écoles de leur section rurale, cette dépense n'émargeant pas au budget (1)».
Quant au personnel enseignant il se recruterait facilement, si l'on voulait libérer du service militaire tout Haïtien de 21 ans qui consentirait à enseigner pendant cinq ans dans une école rurale quelconque.
A la capitale, on établirait deux écoles normales primaires uns de filles, une de garçons, qui prépareraient spécialement les futurs maîtres et maîtresses pour les écoles primaires urbaines et rurales.
L'enseignement serait distribué très largement aux filles, afin que, dans un avenir prochain, toute l'instruction primaire restât confiée, comme il en est aux Etats-Unis, aux femmes et qu'une bonne partie de l'enseignement secondaire des filles leur fût confiée, comme il en est en France depuis le vote de la loi Camille Sée, loi promulguée en décembre 1880 et portant création des lycées de filles.
Elles sont plus patientes, plus douces que les hommes; elles savent mieux qu'eux manier 1^ intelligences qui ne sont pas encore ouvertes.
De plus, c'est par la fenune que l'on pourra tuer en Haïti la routine les superstitions et les absurdes préjugés d'autrefois surtout le préjugé de couleur. Les femïnes font les moEurs; plus que les lois, les moeurs dirigent les peuples.
(1) «Moniteur Haïtien» du 7 Août 1884i
Des tournées d'inspection mensuelles, de fréquents examens que les inspecteurs feraient subir aux élèves et aux maîtres des rapports impartiaux et sévères adressés par eux au ministre, maintiendraient la cohésion dans les études, l'unité de vue, l'émulation dans les esprits des instituteurs.
Dans chaque chef -lieu d'arrondissement on bâtirait deux de ces écoles d'enseignement primaire spécial, qu'on appelle chez nous écoles secondaires. Elles prépareraient les enfants des agglomérations urbaines dont la situation sociale des parents détermine généralement la vocation industrielle ou commerciale. On y enseignerait les langues vivantes avec un soin tout particulier.
De plus deux ans après la publication d'une loi expressément votée chaque loge maçonnique se verrait obligée d'ouvrir une école primaire, ou bien de tenir, le soir un cours d'adultes où l'instruction serait donnée au moins à cinquante personnes nécessiteuses, cela sous peine de fermeture de toute loge qui n'aurait point exécuté la loi.
Dans chaque chef-lieu de département il existerait deux collèges, im de filles, un de garçons, où l'enseignement serait le plus élevé possible sans qu'il pût atteindre pourtant l'enseignement des lycées de Port-au-Prince. Dans ces collèges ou pensionnats absolument laïques on n'enseignerait pas les langues mortes, qui deviennent chaque jour plus inutiles à mesure que le citoyen, les penseurs reconnaissent qu'au brillant paiUon, à l'inutile clinquant il faut préférer le solide et l'utile; mais l'étude des sciences naturelles, zoologie, botanique, minéralogie de la phUosophie, de l'histoire générale, de l'histoire d'Haïti, et suirtout de l'histoire d'Haïti^ des langues vivantes, de l'anglais et de l'espagnol particulière-
ment, serait entreprise et continuée avec la plus vigilante patience.
Enfin à Port-au-Prince, le lycée de garçons existant déjà, et un lycée de filles fondé par l'Etat, dispenseraient largement l'instruction secondaire- Pour fonder ce lycée de filles^ le gouvernement n'aurait qu'à mettre en vigueur^ en Haïti, en l'empruntant à la législation française, la loi Camille Sée, que je prends la liberté de recommander chaleureusement aux ministres de l'instruction publique haïtiens jusqu'au jour où notre pays se la sera appropriée.
En concentrant le véritable enseignement secondaire dans ces deux établissements, en les dotant de tout le matériel des lycées d'Europe, en mettant à leur disposition un magnifique budget, en y réunissant par un écrémage habilement pratiqué, les enfants les plus intelligents choisis dans toutes les écoles du territoire de la République, en plaçant à la tête des classes les professeurs reconnus les meilleurs par le concours ou appelés d'Europe, on aurait ainsi élaboré tout le système général échafaudé toute la charpente, construit l'oeuvre vive de la régénération de l'instruction publique.
Si l'enseignement secondaire était donné en Haïti de façon convenable, les parents n'auraient point à envoyer trop jeunes leurs enfants en Europe. Ceux-ci abandonnés à euxmêmes, sans hygiène et brusquement transportés d'un pays chaud dans un pays froid, meurent de phtisie, ou n'achèvent point leurs classes, ou retournent en Haïti sans bien comprendre le pays où ils ont été élevés et sans pouvoir comprendre celui où ils doivent vivre. S'ils ne deviennent pas des citoyens incomplets^ trop souvent on constate qu'ils sont inutiles, parce qu'ils n'ont ni la patience ni la foi nécessaire, pour
faire évoluer le pays en se dévouant à la chose publique^ à la démocratie.
On supprimerait du haut en bas de l'échelle de l'enseignement les examens de fin d'année^, et on les remplacerait par des compositions et des notes mensuelles. Les prix se donneraient sur la moyenne générale des notes obtenues pendant toute l'année. Aucun des élèves ne pourrait passer d'une classe inférieure à une supérieure sans avoir subi un examen spécial, ainsi que cela se pratique en Russie.
Le prêtre, protestant ou catholique, serait banni de l'école et l'enseignement religieux réservé. On interdirait aux élèves les premières conununions et tout exercice de dévotion inopportune, inutile ou dangereuse : c'est un temps immense de perdu pour les enfants que celui qu'ils passent à apprendre des choses théologiques ou spirituelles qu'ils ne comprennent point, qu'ils oublieront vite et qui d'ailleurs, n'offrent relativement aucun intérêt pratique. On déclarerait supprimées, pour la population scolaire, toutes les fêtes du calendrier qui tombent dans la semaine.
Par mesure d'hygiène physiologique et psychologique; la saison des vacances de fin d'année scolaire coïnciderait avec la fin de l'été et le commencement de l'automne; elle durerait du 15 Juillet au 1er Septembre. Dans un pays de l'hémisphère boréal situé à 18 degrés de l'équateur, c'est une chose vraiment absurde que de placer les vacances aux mois les plus frais de l'année, à l'époque où le cerveau est le plus dispos, le plus vigoureux^ toute la fibre humaine plus dense et plus serrée.
L'ignorance de l'hygiène, de la physiologie et de la météorologie l'absence d'idée de suite qu'on a eu à déplorer chez la plupart des politiciens cupides et antidémocrates qui.
autrefois entraient au ministèxe de l'instruction publique comme on entre au moulin, peuvent seules expliquer, sans nullement le faire excuser, cette aberration qui n'a que trop dure,
I>ans toute la République nul emploi qu'au concours.
Les boursiers placés dans les deux lycées de Port-au- Prince étant choisis par le gouvernement et élevés aux frais de l'Etat, leurs études achevées, ils seraient tenus, en vertu d'un contrat signé au commencement de leurs études, d'aller enseigner pendant cinq ans dans teUe école ou cians tel collège qui leur serait désigné.
Dès maintenant on mettrait en usage tous les moyens auxiliaires d'éducation et d'instruction : ainsi d^ écoles publiques libres de garçons et de filles, laïques et congréganistes, des salles d'asile, des cours d'adultes, des écoles, des régiments et des équipages de la marine seraient ouvertes ou encouragées; des bibliothèques scolaires créées.
La fondation et l'alimentation des caisses d'épargne scolaires feraient l'objet de la plus constante préoccupation des instituteiu-s, afin que l'enfant apprit à économiser dès l'école.
On sait si le jeune Haïtien est dépensier! De là vient que trop souvent l'Haïtien adiilte a des propensions à gaspiller le budget, à emprunter au dehors et par conséquent à appauvrir le pays (1)
(Ji) En France et en 1879, 30% des élèves qui fréquentaient les établissements où ces caisses ont été créées entaient des épargnants; 177.554, c^est-à.dire les 4/5 de ces épargnants possédaie)it déjà un livret à la caisse d'épargnée et y avaient en dépôt 3.602.621 fr. (Statistique de l'Enseignement primaire, 1829 1877).
^262 a LÉS AFFAIRES D'HAÏTI 1883 - 1884
Le gouvernement déclarerait l'obligation et la gratuité de l'enseignerment primaire, nécessités nati<Hiales, et publierait une loi portant que des amendes et même la peine de prison pourraient être prononcées c(mtre tout père de famille qu'il fût. dans l'indigence ou non^ dont tous les enfants ne pourraient point, à un âge déterminé, justifier par examen qu'ils , savent Sire et écrire. Dans plusieurs cantons de la Suisse excessivement libéraux^ dans le canton de Vaud notamment, la loi punit le père qui n'envoie pas son fUs à l'école.
«Ceux-mêmes qui affectent de croire que tout est bien dans ce monde, que l'humanité marche d'un pas égal dans la voie de la civilisation, qui disant sans cesse : «L'homme s'agite et Dieu le mène» qui ne réclament que la Liberté sans entraves em tout et partout; ceux-là même ne peuvent refuser à l'Ëtat le droit et surtout le devoir de s'occuper de tout ce qui tient à l'éducation. Au reste^ tous les économistes de quelque valeur ont été d'accord sur ce point. Adam Smith, l'apôtre du self-govemment, Adam Smith, qui veut réduire l'Etat au rôle le plus effacé^ n'a pu s'empêcher de s'écrier : «L'Etat peut unposer à presque toute la masse du peuple «l'obligation d'acquérir ces parties de l'éducation les plus «essentielles, en obligeant chaque homme à subir un examen «ou une épreuve sur ces articles avant de pouvoir obtenir la «maîtrise dans une corporation ou la permission d'exercer «aucun métier ou commerce dans un village ou dans une ville «incorporée.» (B. Dussaud^ Zurich, 1884, «Rapport sur i'ins- -ftruiction et l'éducation» adressé au Conseil fédéral suisse).
En dehors de ses appointements fixes^ l'Etat allouerait au directeur et à la directrice de chaque école rurale pour en jouir comme usufruitier, cinq carreaux de terre. Des prestations en nature, que les paysans ne leur refuseraient pas
« LES AFFAIRES D'HAÏTI 1883 - 1884 h 263
assureraient la culture et l'entretien de leur champ. Cet état de choses ne serait que provisoire. D ptrendrait fin âès le jour que le budget de l'instruction publique serait parfaitemeiift équilibré.
Un examen de sortie du lycée, ou un examen prouvait que le candidat possède le programme complet de cet établissement, donnerait seul le droit d'«itrée à l'Ecole de médecine qui existe et à l'Ek^ole de droit qui devrait être fondée déjà avec les instruments qu'on possède sous la mairu
On pourrait élargir le programme de llîcole de médecine^ confier une chaire, dans cet établissement, à chacun de ceux, sans exception qui ont étudié en Europe, en leur accordant toutefois de beaux avantages pécunraires et honorifiques.
Les cours auraient lieu le matin et le soir et l'enseignement de l'hygiène y aurait une très large part.
Sans hygiène physique pas de force intellectueile, pas de cerveau.
L'enseignement de l'hygiène ne saurait être assez soigné partout, dans toutes les écoles : par cette branche des cœinaissances hiunaines en ce qui touche l'alimentatioo surtout, on peut transformer la nation, et, en vingt ans décupler sa force, sa capacité productrices.
On porterait à vingt, au moins, le nombre des boursiers à cette école.
Les bourses pourraient être données au concours même aux Port-au-Princiens qui s'engageraient par contrat à aller exercer, pendant cinq ans. la profession médicale dans telle commune à la désignation du ministre ou choisie d'avance.
A l'Ecole de droit, les chaires d'Economie politique, de Finances, de Droit admin^tratif d'Histoire constituti(ttinelle
compairée^ le Droit des gens externe de Droit international privé^ on les instituerait dès le début. Tous ces cours seraient libres. Les professeurs ne manqueraient pas à l'appel du gouvernement, si jeunes qu'ils soient en ce moment. Dix bourse seraient fondées à l'Ekîole de Droit pour être données au concours aux jeunes gens des départements.
Tous les ans, et pendant dix années consécutives, on enverrait en Europe cinq boursiers^ pris au concours parmi les dix premiers élèves du lycée et cinq jeunes filles, choisies parmi les dix plus méritantes du lycée de filles de Port-au- Prince pour y achever leurs études. Au retour des premiers, qui seraient tenus de prendre des grades dans les facultés d'Europe et sitôt que leur nombre serait suffisant pour cela, on fonderait à la capitale une Faculté des Lettres et une Faculté des Sciences. Les jeunes filles élevées en Europe, aux frais de l'Etat, après avoir pris les brevets supérieurs de l'Hôtel-de- Ville de Paris seraient placées comme directrices à la tête des premières maisons nationales d'éducation. Les deux écoles de Droit et de Médecine et les deux Facultés formeraient l'Université d'Haïti. De la Théologie, il n^en serait question. Partout on tend à supprimer l'enseignement de la théologie.
L'enseignement industriel commencé à la Fonderie ou à la Maison centrale de Port-au-Prince, pourrait être achevé en Europe ou aux Etats-Unis par les jeunes gens jugés les plus intelligents^ les plus instruits et dont le gouvernement se chargerait de l'entretien pendant deux ou trois^ ans à l'étranger. Rien ne s'opposerait à ce qu'ils fussent tenus par contrat d'aller s'établir aux portes des grandes villes. Dans leurs ateliers, ils dispenseraient à des apprentis que leur confieraient l'Etat ou des particuliers l'éducation professionnelle.
Aux frais de la nation^ et leurs études secondaires achevées, iraient suivre les cours des Ecoles spéciales de Grignon, des Mines de Paris, de l'Ekîole navale de Brest des Ecoles militaires de Saint- Cyr et de Saumur, des Ponts et Chaussées, de l'Ecole centrale des Arts et Manufactures à raison de deux pour chaque école, quelques sujets d'élite dont la vocation ne serait pas contrariée dès l'instant qu'ils auraient donné des preuves de leur aptitude à s'assimiler une ou plusieurs branches des connaissances himiaines.
Des fils de paysans pourvus d'une instruction suffisante, pourraient être aussi dirigés sur l'Ecole agricole du canton de Vaud en Suisse (1), ou sur les écoles agricoles départementales de France, afin qu'ils y reçussent ime instruction agricole pratique. Ils constitueraient le noyau d'instituteurs par le secours duquel, le plus tôt possible, l'enseignement agricole scientifique, théorique et pratique, ne serait plus im desideratum regrettable dans l'outillage économique du pays.
Le ministère de l'Instruction publique serait soustrait à l'action des luttes parlementaires ordinaire. Le citoyen qui tiendrait ce portefeuille ne pourrait accepter en même temps la gestion d'aucun autre.
Dans certaines occasions, le ministre présiderait le Conseil
(!)■ M. le Conseiller fédéral, Louis Ruchonnet, qui est natif du canton de Vaud, et M. le Conseiller fédéral Numa Droz, qui dirige le départe^ ment du Coimnerce et de l'Agriculture, m'ont fait Vhonneur de me dire personnellement que les jeunes paysans ha/itiens seraierut reçus ouec plaisir à VEcole agricole du canton de Vaud et traités fraternellement dans les familles suisses où ils n'curaient à payer qu'une pension des plus modiques. (Berne, Septembre 1884.)
de l'iMstructioM publique avec voix prépondérante. Le Conseil se réunirait une ou deux fois par mois.
Entièrement libre dans l'exécution de ses plans^ le ministre resteswt encore responsable devant le Parlement qui pourrait le renverser seul d'un cabinet, sans que ce cabinet fût obligé de démissionner.
La même situation privilégiée conviendrait fort au ministre de la Guerre. H faut placer haut, dans l'estime pubUque, tous ceux qui sont chargés de la défense et ceux qui sont chargés de veiller sur l'instruction; mais il faut qu'ils soient contrôlés de très près, qu'ils sentent que comme on a fondé sur eux de grandes espérances, ils doivent savoir agir et agir en serviteurs respectueux de l'Assemblée nationale.
Pour qu'ils ne soient pas brusquement victimes des entraînements ou des rancunes d'une seule des deux Chambres, fls pourraient, après avoir essuyé un vote de blâme de l'une d'elles demander que, par faveur spéciale, un second vote des deux Chambres convoquées en Assemblée nationale^ les renvesrsât à nouveau le lendemain du jour du premier vote.
n va sans dire que, devant un vote de non-confiance d'une seule des deux Chambres la plus vulgaire délicatesse leur cœumanderait de se retirer inmiédiatement sans réclamer un secœid vote du Parlement tout entier.
Un vrai ministre de l'Instruction publique capable d'imposer une direction raisonnée, animé d'un zèle démocratique et ayant des idées sérieuses, nettes, pratiques, sur toutes les questi<Ki3s de politique évolutionniste de sociologie et de pédagogie^ de même qu'un bon ministre de la Guerre se trouvent difficilement.
S'ils doivent être critiqués chaque jour^ si chacun doit avoir l'œil sur leurs agissements, ils ne doivent pas être changés chaque jour.
Ce plan d'éducation nationale^ ce programme d'armemenl cérébral, peut être exécuté dans toutes ses parties à la fois. En tant qu'U faille commencer par un seul point, il faut commencer par envoyer des boursiers à l'Ecole des Sciences Politiques de Paris. * '
Voici pourquoi : le pays a besoin d'un appareil de représ^atation à l'extérieur-
Autant que possible, en tenant compte des services rendus et du savoir, cet appareil doit être composé d'éléments autres que ceux que^ par un respect de préjugés et de traditions surannées contre lesquels on doit réagir si' on veut les détruire par une lâche capitulation de principes devant des mensonges qu'il suffit de toucher du doigt pour qu'ils soient anéantis on était dans la coutume d'employer autrefois : ce qui faisait croire partout à l'étranger que la majorité de la nation était teUement îgnoraiite ou barbare qu'elle ne pouvait se présenter au dehors que sous la figure de la minorité.
Nul, autant que M. Salomon ne s'est élevé naguère avec plus d'éloquence avec plus de verve indignée contre cette manière d'agir, ainsi qu'il appert de sa brochure intitulée une Défeoise - (pages 87 et 88), publiée à Bruxelles enj 1861.
Par l'effet de ce système maladroit, antiuational jusqu'à la nigaudeiie, les diplomates haïtiens quand ils n'étaient ipas décrépits ou muets^ sourds ou grotesques^ indolents on renégats de la race, invisibles toujours^ inaperçus des foules, inconnus de tous, sans action sur la presse, sans relations avec les partis politiques du pays où Us étaient accrédités se mon-
traient trop souvent ignorants par conséquent candides, faciles à se laisser terroriser par le premier-venu prêts à livrer les secrets de l'Etat pour la moindre caresse prompts à trahir la confiance du gouvernement en charge pour mériter celle du gouvernement qui selon eux, devait lui succéder au pouvoir.
Nous «e sommes plus au temps où, au ministère des Relations Elxtérieures en Haïti, on pouvait agir sans programme; où les ministres qui prenaient ce département, quelquefois aussi étonnés de s'y voir que le fut le doge de Gênes à la cour de Louis XIV, s'estimaient heureux, ravis d'être dupés^ trompés plusieurs fois de suite par d^; pantins auxquels nos exploiteurs passés ou futurs dictaient toutes sortes de raisonnements captieux ou stupides enveloppés de pïu-ases miellées, lesquels raisonnements une fois crus et acceptés comme paroles d'Evangile, avaient pour effet d'appaiiv^rir la nation et de la rendre plus que jamais l'esclave des . boursicotiers d'outremer.
J'estime que, en tenant compte des lois du nombre qui sont les lois du juste et du droit dans tout pays démocratique, le gouvernement actuel a pour devoir d'entretenir six boursiers à l'EIcole des Sciences Politiques de Paris, dont trois en section administrative et trok en section diplomatique.
Dans chacune de ces deux sections les études ne durent que deuxasn^. On pourrait envoyer même des hommes de trente aniis passés. Rentrés en Haïti les diplômés de la section administrative rendraient d'immenses services soit dans les préfectures' swt dans les ministères comme chefs de division,
soit comme secrétaires d'Etat^ soit à la Chambre, soit au Sénat, pour la direction des délibérations.
Sans contrôle sur les lieux, sans tournées d'inspection, l'administration des finances haïtiennes est défectueuse. L'Ecole ne demande que deux ans pour préparer les candidats à l'inspection des finances. Rien n'empêcherait que l'inspection ne fût importée en Haïti et que d'abord des jeunes gens de boime volonté ne fussent envoyés en Europe pour en étudier tous les secrets. Que de millions n'économiseraient-ils pas au pays, soit comme inspecteurs de finances^ soit à la Chambre des Comptes, soit à la direction des douanes et, surtout, en formant des élèves dans l'exercice même de leurs fonctions?
Laissés à l'étranger, dans les légations et consulats généraux^ les diplômés de la section diplomatique représenteraient dignement avec science et conscience de leur mission et le pays et la race.
Par ainsi, chaque parti politique ayant son état-major d'agents, à chaque changement de gouvernement le haut personnel diplomatique serait changé comme cela se pratique en France, en Angleterre, en Espagne, aux Etats-Unis et le pays tout entier n'aurait point à souffrir aux yeux de l'étranger de ces trahisons honteuses, de ces infamies tambourinées à grand fracas, de ces lâchetés mentales, de ces renoncements tacites, de ces abandons veules qu'on a eu à déplorer ces temps derniers.
Les hommes d'Etat ne s'improvisent pas et la politique est lui art qui s'étudie tout aussi bien que la musique : si un gouvernement veut être bien servi, il lui faut créer préparer ses auxiliaires.
Ainsi font foide de jeunes peuples soucieux de leur dignité
nationale, tels que la Grèce, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie et même des pays d'Extrême-Orient où l'esprit moderne est moins prompt à faire sentir son influence qu'en Haïti,
A l'avenir, il serait à désirer que les cabinets haïtiens fussent représentés à l'extérieur par des hommes connus d'eux, légitimement investis de leur confiance à qui ils pourraient parler en toute sécurité sans crainte des lendemains décevants, parce qu'il y aurait entre eux commiuiion d'idées communion de principes, solidarité d'actes.
Sous l'énergique et féconde impulsion de ces diplomates de nouvelle école, et de la bonne, non de l'empirique, les agents commerciaux, à qui on laisse trop de latitude, tiendraient la nation au courant de toutes les questions extérieures qui pourraient intéresser son avenir par des rapports, des notes, des dociunents qui seraient publiés en Haïti dans un Bulletin spécial et reproduits par les journaux officiels et officieux
Faute de cet appareil, les gouvernements ultérieurs commettront toujours de lourdes erreurs dont toute la nation aura à payer les frais; sous le ridicule et puéril prétexte d'économiser les quelques milliers de piastres qui serviraient à l'entretien de ces étudiants en politique, on gaspillera des millions, d'où diminution de la fortune matérielle; à chaque instant la patrie sera blessée dans son honneur, dans son crédit, d'où brèche à la fortune immatérielle et, tout cela, sans compter qu'à l'intérieur, étant mal reiKseigné par ses organes extérieurs, insuffisamment éclairé sur ses intérêts immédiats ou médiats, l'organisme collectif, la collectivité tout entière n'évoluera qu'en tâtonnant dans la nuit noire, sans but précis, défini, net et clair.
C. La Réforme Meaiitale. - La protestantisation. - J'appelle ainsi la réformation d'Haïti. Pétion avait bien accueUli en
Haïti des pasteurs protestants. Boyer fit fermer les chapelles qu'ils avaient ouvertes. Boyer ne fut qu'un maladroit. Soo cerveau devenait d'une étroitesse qui confinait à la nullité toutes les fois qu'il s'agissait d'y faire entrer une conception de politique subjective.
Au point de vue politique, le catholicisme est la négation du patriotisme; au point de vue religieux^ c'est un fétichisme accepté parce qu'il est élégant; au point de vue philosophique et social, au point de vue des résultats, il diffère peu du mahométisme qui prêche le fatalisme.
Le catholique dit: Si Dieu veut: le musulman dit: Allah est grandi; et ils comptent là-dessus.
Le protestant dit : Aide-toi et le ciel t'aidera.
Si Dieu ne veut pas qu'on soit riche et instruit, on ne le sera pas, travaillât-on jour et nuit Dès lors, pourquoi travailler?
Aide-toi et le ciel t'aidera! Aide-toi d'abord. Toute la morale et toute la force du protestantisme est là.
Paul Leroy-Beaulieu a montré quelle intime relation existait entre le collectivisme et le fatalisme. (In le Collectivisme Paris, 1884).
On peut démontrer que le catholicisme unique, l'ultra montanisme surtout, amène la décadence prompte; ex^nples: Le Portugal et l'Espagne-
Ce n'est nullement le catholicisme qui a civilisé le monde. Autant vaudrait dire que le paganisme le civilisa autrefois. Partout au contraire, l'ultramontanisme a apporté la ruine la désolation, l'esclavage, l'Inquisition, c'est-à-dire la mort.
Le protestantisme est la religion de l'avenir, la grande
épée. Voyez-le en action : partout il domine. En Allemagne^ par une ténacité indomptable, il établit la plus grande puissance militaire; en Angleterre, il fonde la plus grande prospérité coloniale du monde. L'Espagne catholique et bigote s'est elle-même ruinée a elle-même tué les colonies. Dans celles qui lui restent, elle est encore esclavagiste, quoi qu'on dise.
Aux Etats-Unis, le protestantisme crée la plus grande force d'attraction et une force d'expansion toujours florissante et grandissante. Qui osera nier que ces trois nations Angleterre, Allemagne, Etats-Unis, ne puissent chacune individuellement causer le plus grand mal au reste de l'hiunanité, si chaciuie d'elles le veut?
Le protestantisme est la religion de l'instruction. Le mouvement de cultiu-e des masses est parti des Etats-Unis. Horace Mann l'y créa. La Prusse l'a emprunté et l'a appliqué. L'Angleterre en a fait de même.
«Le luthérianisme, dit Renan, ayant fait consister la religion à lire un livre et plus tard ayant réduit la dogmatique chrétienne à une quintessence impalpable, a donné une importance hors ligne à la maison d'école; l'illettré a presque été chassé du christianisme.
«Le catholicisme, au contraire^ faisant consister le salut en des sacrements et en des croyances surnaturelles, tient l'école pour ime chose secondaire. Les croyances surnaturelles sont comme un poison qui tue si on le prend à trop hautes doses.
«Les nations cathoUques qui ne se réforment pas seront toujours infailliblement battues par les nations protestantes.»
(Renan- Réforme iinitellectuelle et morale de la France.)
Le catholicisme n'a été en Haïti qu'un accident. A aucune époque, il ne s'implanta sérieusement.
Les premiers colons français qui défrichèrent Haïti étaient peu religieux, libertins ou non pratiquants. Plus tard, à l'époque de la splendeur de Saint-Domingue, ils furent voltairiens ou athées. Dans leurs mains^ le catholicisme fut urt mstrumentum regni, un moyen d'intimidation^ de coercition, de servitude de torture.
n est pour cela d'autant plus exécrable pour les Haïtiens de nos jours, si surtout ils veulent se rappeler que ce fut im pape qui permit la traite des noirs; s'ils veulent se souvenir qu'un concile alla jusqu'à décréter que le maître pouvait traiter le noir comme on traite une bête^ attendu que, comme la bête le noir n'avait pas d'âme.
En 1801, Haïti était quasi-indépendant sous la salutaire dictature de Toussaint Louverture. Le Premier des noirs qui était religieux à l'excès bigot même, crut bien faire en permettant à l'évêque Mauvieille d'exercer son ministère apostolique dans la partie orientale de l'île Mauvieille, voyant venir en 1802 les troupes de l'expédition Leclerc, paralysa la résistance, porta les officiers de Louverture à trahir leur chef, à trahir la cause de l'indépendance, (Ardouin. «Histoire d'Haïti», tome Vj, page 77.)
A Port-au-Prince, et à la même époque, l'abbé Lecun tint la même conduite que Mauvieille à Santo-Domingo. (Madiooi. «Histoire d'Haïti».)
S'il faut en croire les journaux haïtiens, la Nation entre autres^ en Septembre de l'année dernière, l'archevêque de Port-au-Prince se serait montré fort hostile au gouvernement: il aurait été même le conseiller le plus actif d'un des
274 « LES AFFAIRES lyHAITI 1883-1884 »
plus agressifs des officiers des marines étrangères dont les vaisseaux stationnaient dans la rade. C'est lui qui aurait porté cet officier à menacer le gouvernement de bombarder Port-au- Prince.
Voilà ^des faits significatifs. H n'est pas permis à un patriote mstruit, avisé sagace d'ignorer que les intérêts des prêtres catholiques qui vivent en ce moment en Haïti sont en opposition directe avec les intérêts du peuple haïtien.
Le patriotisme de ces prêtres ne saurait être un patriotisme haïtien, puisqu'eux-mêmes ils ne sont pas haïtiens; ce patriotisme leur commande de ne servir que les intérêts de leur patrie d'origine; or, l'intérêt de cette patrie — n'importe laquelle — peut être opposé au nôtre à im moment donné. Un catholicisme liiérarchisé sans un clergé national quant aux origines des prêtres, est ime monstruosité politique.
Donc au point de vue purement, essentiellement haïtien, le catholicisme est antinational.
En plusieurs circonstances ces prêtres ont montré le peu de cas qu'ils faisaient de notre autonomie^ en plusieurs endroits, en plusieurs cures et diocèses, en des occasions solennelles et à la capitale même, ils ont laissé voir les sentiments de haine qu'ils nourrissaient contre l'auguste mémoire de ceux qui furent nos libérateurs.
Partout ils combattent le patriotisme haïtien partout ils cherchent à en affaiblir le sentiment, à le froisser^ partout ils sèment la division.
Des établissements scolaires sur lesquels ils ont la haute main, de leurs séminaires et de leurs couvents^ huit fois sur dix si l'élève a été bien chapitré, dressé, il sort antinational, cousu de préjugés pourri d'égoïsme et tout prêt à servir
les eimeinis du peuple dè^ l'instant que ceux-ci jettent en pâture à sa vanité quelques fallacieuses caresses.
n faut être aveugle et sourd pour ne pas entendre et voir que^ les uns et les autres, ils obéissent à un mot d'ordre.
Savamment puissamment hiérarchisée, la catholicité en Haïti est une immense et puissante machinei qui, lentement, défail et défera à coup sûr si on n'y met ordre, l'oeuvre de
«Préjudiciable à la religion, l'organisation ultramontaine
ne l'est guère moins à l'Etat.
«Ce n'est pas un superficiel préjugé qui a mis en opposition dans certains pays les mots de «catholiques» et de «patriotes» et en a fait le drapeau des partis contraires- Le catholicisme est en fait, bien plus la patrie du croyant que l'Etat où il est né. Plus une religion est forte plus elle a cet effet. L'islamisme a totalement tué en Orient la patrie,
«L'Europe ne court pas les mêmes dangers, mais on ne peut nier que le catholicisme ultramontain ne crée pour la société civile de graves embarras.
«La religion, dans le système ultramontain, étant une puissance à part qui dispose de moyens terrestres^ l'Etat est obligé envers elle à de perpétuelles concessions.
«Les concessions sont toujours des diminutions de la liberté publique.» (E. Renan. «L'avenir religieux des sociétés modernes, in Questions contemptoraines». Paris, 1868 pages 386 et 387.)
Le Concordat signé avec le gouvernement d'Haïti ressemble fort au Concordat signé entre Napoléon et le cardinal Consalvi^ Concordat dont Portalis disait qu'il le résumait en deux mots : «Régulariser et resserrer la superstition.»
Régulariser et resserrer la superstition, se servir des prêtres qu'il introduisait en Haïti pour consolider et perpétuer son pouvoir oligarchique, tel fut le but secret de Geffrard quand il signa le Concordat de 1860.
En somme, ce Concordat était dirigé contre la démocratie. La démocratie arrivant au pouvoir doit le briser.
Une conséquence inévitable du système idtramontain, partout où il existe c'est la formation d'un «parti catholique» ayant pour principe «d'employer son influence dans l'intérêt de l'Eglise d'appuyer ou d'attaquer les gouvernements suivant qu'ils servait ou ne servent pas la foi religieuse.» (Reman, p. 389.)
Ce parti commence à prendre force en Haïti. Tel député, e\.u avec le concours du; curé de sa commune^ en devient Pesclave au Parlement. L'existence de ce fait constitue une humiliation inouie, imprévue, quatre-vingt ans seulement après la proclamation de l'Indépendance, vingt-cinq ans seulement après la signature du Concordat. Que serait-ce dans cinquante ans si les choses continuaient à marcher sur ce pied?... On verrait des prêtres des étrangers, présider ostensiblement à l'élection des députés et des sénateurs^ comme il en est dans certaines républiques sud-américaines, si dès maintenant on ne coupait le mal à sa racine.
Rien n'est déplorable comme de voir un homme estimé en son pays pour sa valeur intrinsèque, son intelligence^ sa science, son patriotisme, un homme dépositaire d'une partie de la confiance de ses concitoyens, député ou sénateur^ aller génufiécliir en public ou en privé devant un autre qui est étranger... Il y a là quelque chose de dégradant.
n est clair que cet étranger ne peut que le mépriser et avec raison. Or^ lorsque^ dans un pays quelconque, les dépositaires
du pouvoir sont méprisés le pouvoir et le pays supportent les conséquences de ce mépris.
Dans son Louis XI, Casimir Delavigne nous montte Ik roi de France, le terrible et sublime unitaire, s'humiliaut devajit un moine François dé Paule, qui lui reproche ses actes politiques en l'accablant d'injures.
Même en tenant compte des idées de l'époque où vivait Louis XI et de la bigoterie extérieure de ce monarque, lé fait est scandaleux et porte atteinte à la dignité gouvernementale.
Trois solutions peuvent être proposés pour mettre fin à un état de choses vraiment intolérables :
lo.- Ou l'Eglise haïtienne sera catholique^ centralisée à Rome et traitera avec le gouvernement de puissance à puissance comme il en est en France;
2o.- Ou l'Eglise sera protestante et nationale mais hiérarchisée et dépendante de l'Etat comme elle l'est en Russie en Suède et en Angleterre;
3o.- Ou enfin, on aura, en Haïti, l'Eglise libre ou plutôt les églises libres, comme il en est de nos jours en Suisse et aux Etats-Unis.
Dans le cas où la première combinaison devrait prévaloir, il faudrait tout de même dénoncer le Concordat,' y supprimer^ en la nouvelle rédaction^ les articles où il est question de la nomination des évêques; se contenter d'une direction des cultes qui^ instituée au ministère de l'Intérieur, serait chargée de demander des prêtres de l'étranger, de les placer à la tête des cures, au fur et à mesure qu'elles deviendraient vacantes.
Aucune hiérarchie; par conséquent, la direction ne viendrait que d'Haïtiens. Par ce régime, il n'y aurait pas de religion
d'Etat proprement dite : les pasteurs protestants de toutes sectes seraient trait^és^ au point de vue budgétaire sur le pied de la plus parfaite égalité avec les prêtres catholiques car les Haïtieais protestants aussi paient l'impôt.
Plus radicales les deux dernières solutions sont aussi) plus politiques, se<raient plus fécondes en résultats. Au point de vue des croyances, toutes les religions se valent; nulle d'entre ^es n^est fondée à se croire la meilleure; mais, au point de vue des résultats politiques, économiques et sociaux, la religion protestante vaut mieux que toutes l'expérience le prouvant avec une surabondance de faits qu'il serait inutile de nier puéril et oiseux de discuter.
Dans La première de ces deux dernières solutions l'église épiscopale haïtienne actuelle serait déclarée église nationale; dans la seconde qui est la meilleure, à mon avis, le culte serait absolument libre, comme l'enseignement l'est actudlement; toutes les eommimions auraient les mêmes libertés, jouiraient des mêmes privilèges; chaque religion, chaque secte serait tenue de faire sa propagande pour vivre, la loi serait une pour tous; le curé ou le pasteur qui désobéirait à la Im civile, serait déféré aux tribunaux) comme étranger ou comme citoyen ordinaire. A la seconde condamnation qu'il aurait méritée, on lui retirerait le droit de prêcher. A toute chapelle, urbaine protestante ou catholique, obligatoirement, de par la loi, serait souchée une école primaire
Par l'église entièrement libre, on détruira en Haïti l'esprit de renoncement politique qui n'est qu'un pas vers la négation dvé patriotisme <m portera un coup fatal aux préjugés aux superstitions, on pourra préparer, fonder le règne de la liberté, de l'égalité et de la fraternité vraies.
S'il est bon de parler des choses de la reUgitm avec une cer-
taine réserve, avec un respect relatif, il est meilleur fie dire la vérité, toute la vérité.
Les vérités philosophiques et politiques surtout doivent être formulées d'une manière absolue, entière, nette, catégorique. La raison d'Etat passe avant tout. EUe doit l'emporter sur n'importe quel respect humain.
Au-dessus des intérêts de la nation il n'y a rien, rien, rien.
En résumé, tandis que la religion catholique personnifie l'autoritarisme étroit et mesquin; qu'elle est une religion toute objective, toute du présent; qu'elle est sensuelle, amoureuse de la parade, du luxe du faste des fêtes aussi énervantes que nombreuses qui créent le chômage; qu'elle produit l'amour de l'ostentation enfantine et vaine, l'in^atience, le manque de confiance en soi, toutes causes de ruine et de décadence; qu'elle laisse le cerveau en jachère pour le mieux tromper; qu'elle tient le plus possible la lumière sous le boisseau; qu'elle fait profession de mépriser la loi civMe des peuples qu'elle prétend dominer; qu'elle demeure la foi de citoyens qui admettent qu'on puisse avoir un souverain à l'étranger, lequel se qualifie infaillible; qu'elle n'est pas une religion de politique nationale; qu'elle aime maintenir les préjugés et les distinctions entre les citoyens, entre les riches et les pauvres; qu'en un mot, elle se nomme Stagnation quand elle ne se nomme pas Recul, au contraire, le protestantisme se traduit par l'initiative privée, par l'individualisme le selfgovemment; c'est le progrès rapide et sûr; c'est la pondération et la patience, le calme et la vigueur; c'est une croyance subjective, toute abstraite, et qui respecte la loi civile partout où il la rencontre.
Le protestant admet le libre examen et, par conséquent,
est un ami de la culture, intellectuelle, un protecteur de la science. D met la lumière sur la montagne.
La foi protestante est démocratique et fraternelle^ et Montesquieu Michelet, EniUe de Laveleye sont unanimes pour le constater; elle donne l'amour de l'ordre et de l'économie; c'est elle qui est la créatrice et la propagatrice des caisses d'épargne (1); c'est la religion des politiques nationaux, de tous les hommes soucieux de la dignité de l'honneur et de la grandeur de leur patrie!
Toutes les réformes ici proposées et dont l'utilité, l'urgence sont démontrées^ doivent être tentées, commencées, poursui-
(1)* Les caisses d^ épargne furent fondées en Angleterre en 1798 (Priscilla), puis en Ecosse (Duncan).. Elles ne fureiit établies en France qu'à partir de 1816. Les Etats-Unis, pays protestant, tiennent la tête comme natiœi épargneuse; en France, VEst et le Nord, plus protestants, sont les régions les pltts épargneuses. La Bretagne, la Corse, très catho„ liques, sont peu épargne^ises. La moyenne des versements est de 85 fr. ■par tête en Suisse, pays protestant. En France, elle n'est que de 28 fr. par tête.
Les caisses d'épargne rendent de graiids services nu gouvernement français qui emprunte leurs capitaux pour les employer aux grands tra^ vaux d'une utilité publique générale. Si VEtat haïtien crée des caisses d'épargne, il trouvera là une grande partie des capitaux qu'il est trop souvent disposé à deviander en emprunt aux étrangers, lesquels ncnis rançonnent et nous toiulent en notis prêtant, et nous insultent après tout en nous tondant encore. Le mouvem,ent des déposants serait actif vers les caisses d'épargne, si les ministres ordonnaient la suppression diA carnaval, la fermeture des gaguenres, si, en même temps qu^on ouvrirait des caisses d'épargne, des conférences éiaient faites aux ouvriers et aux paysans pour leur indiquer la ligne de conduite qulls auraie)it à suiirre.
vies ou achevées le plus tôt possible pour la plus prompte réalisation du grand idéal que peut poursuivre la patrie haïtienne.
Nulle vie internationale, comme nulle vie individuelle, n'est vraiment utile sans un but, un idéal déterminés.
« — Pourquoi l'Angleterre est-elle si vivace et si puissante?
« — EUe veut la colonisation du monde et l'empire des mers.
« — Pourquoi la Russie elle-même malgré tant de causes de ruine, marche-t-elle vers un si grand avenir?
« — Elle rêve l'unité d'une race vigoureuse les Slaves.
« — Pourquoi l'Italie a-t-elle grandi jusqu'à la taiUe d'un royaume de premier ordre, malgré la révolution qui gronde en elle?
« — Elle a la passion de son unité.
« — Pourquoi la grande république d'outre-mer, l'Amérique^ étonne-t-elle l'ancien monde par luie activité indomptable?
« — Elle a tout un continent à remplir et à féconder.
« — Pourquoi TAutriche malgré l'autorité de ses traditions, est-elle si inquiète, si incertaine de son avenir?
« — Un grand but lui manque. EUe a perdu l'hégémonie de l'Allemagne et elle hésite à devenir une puissance orientale
« — Pourquoi l'Espagne se débat-elle vainement dans les convulsions intestines?
« — Elle n'a plus une conscience nette de son rôle comme peuple dans le concert Européen (1).»
(1) Didon. «Les Allemands», Paris, 1884.
282 « LES AFFAIRES DUAITI 1883-1884 »
L'idéal à poursuivre pour nous Haïtiens c'est la réunion de l'île sous un( même gouvernement. Il nous faut ce grand but national, qui ralfîerait les Haïtiens de toutes couleurs de toutes les opinions, dans une action commune. Une fédération pacifique, la fédération quisqueyeame, est le seul procédé de consolidation qu'on puisse prévoir et désirer. EUe ne serait pas
plus impossible au point de vue ethnique ou au point de vue du langage que la Confédération Suisse^ où trois races et trois langues sont en présence, sans que la Confédération en souffre. Hinche ou Saint-Jean en serait la capitale politique.
H est du devoir de tous les Haïtiens d'Orient et d'Occident, de langue française oiil de langue espagnole^ de s'unir contre l'invasion anglo-saxonne qui menace notre jeune vie africano-latine; c'est pour eux tous une obligation que leur dicte le patriotisme territorial^ afin que l'île aux deux républiques soeurs puisse devenir, mieux encore, dans la suite des temps le rendez-vous de tous les noirs des îles et du continent américains; afirf qu'im jour Haïti puisse servii* de métropole à la civilisation noire; afin qu'à un moment donné les fils de la race éthiopique puissent partir de ce nid, de ce refuge^ pour aller à la conquête de nouvelles destinées; afin que, à l'heure psychologique la voix d'Haïti puisse être entendue lorsqu'elle pourra efficacement se montrer fraternelle envers les enfants directs des aïeux premiers.
Voilà le but.
Pour l'atteindre, il faudra agir autrement que par des circulaires écrites.
Des paroles aux actes.
Les voies et les moyens? — Les voici : *
lo. - Un impôt foncier à établir sur les parcelles nouvelles ainsi qu'il a été indiqué plus haut (1);
2o. - Un impôt perscmnel et mobilier sur tout habitant d'Haïti, étranger ou haïtien, qui possède un mobilieT de phis de 200 piastres;
3o. - Un impôt très élevé sur les guildives la chaudière et îa maison étant imposées;
4c. - Un impôt sur la propriété foncière évalué, quant à sa péréquation et jusqu'à parfait dressement du cadastre, par masses de culture;
5o. - Un impôt sur la granide propriété foncièi^j dès qu'eUe dépasse une contenance de cent carreaux de ferre d'une seule chevauchée;
6o - Un impôt sur les chevaux, mulets, ân^ chiens et un sur les bêtes à cornes;
7o. - Des impôts sur les cartes à jouer, sur les permis de chasse, le port d'armes sur les pianos, sur les abattoirs^ sur les marchés pour droits de place et de stationnement, les textes de voirie les taxes d'octroi;
8o. - La régie du tabac.
Ce sont là des impôts nouveaux, ou à peu près nouveaux dont l'établissement ne présente guère de difficultés; comme ils existent déjà dans beaucoup d'autres pays, leurs modes d'établissement, d'évaluation de perception, peuvent être étudiés dans nombre de traités de finances.
Le tarif des douanes remanié scientifiquement; toute peine prononcée contre le contrebandier déclarée infamante; le gouvernement se chargeant du transport des colis postaux; les
(1) Voir les lois agraires.
prestations en nature exigées des paysans et obtenues; le travail des routes exécuté sous le contrôle et la surveillance d'une gendarmerie champêtre à cheval; les prestations en nature rachetables moyennant une prestation en argent versée entre les .mains du receveur communal toutes ces combinaisons financières et politiques arrêtées avec soin, poiu*suivies avec persévérance^ donneraient au gouvernement les facilités et commodités pour exécuter ses projets, lui procureraient l'argent et les bras nécessaires pour mener à bonne fin les travaux à entreprendre : réseau télégrapliique, chemins de fer.
L'impôt, du reste fait travailler un peuple. Le paysan qui a un impôt fixe à payer un impôt direct se rend compte de son rôle. dans l'Etat.
On doit, sans crainte augmenter îe Budget. La politique nationale doit faire grand. Si elle exige beaucoup d'argent beaucoup d'efforts du paysan, c'est pour l'instruire mieux, le moraliser vite pour lui rendre foule de services nouveaux, pour l'enrichir rapidement.
n va sans dire que l'exécution icj ne saurait être confiée à des agents militaires. Les chefs de l'armée doivent être des soldats et non des administrateurs. Les arrondissements devraient être des chefs-lieux de préfecture administrés chacun par un préfet, autorité civile absolvunent placée sous la direction du .ministre de l'Intérieur. Les commandants d'arrondissements actuels pourraient être nommés généraux honoraires^ pensionnés en terre et en argent, mais mis en disponibilité ou employés dans la nouvelle armée après revision des grades.
Ces préfets auraient à leur disposition ime gendarmerie active toujours en mouvement; ils seraient toujours étrangers du département même dans lequel se trouverait l'arrondisse-
ment qu'ils administrent. Le ministre aurait le droit de les déplacer à volonté. Ils seraient tenus de lui adresser des rapports mensuels, de venir se concerter avec lui à Port-au- Prince. Les chemins vicinaux, les routes communales et départementales, le partage des terres aux paysans et aux immigrants la surveillance de la confection du cadastre^ l'endiguement, la canalisation des rivières la jetée des ponts, toute l'oeuvre économique et administrative serait confiée à leurs soins.
Un Conseil d'Etat, composé de six membres établi à Port-au- Prince, serait chargé de rédiger les règlements d'administration et de finance complémentaires des lois votées au Parle» ment-
«Quand le caractère du gouvernement général change, celui du gouvernement local change aussi. Dans l'empire romain le progrès vers un régime plus centralisé^ effet de la permanence du militarisme, gagna du centre à la périphérie.» (Herbert Spencer «Principes de sociologie»).
De sérieuses économies seraient réalisées par la suppression des inspecteurs de culture dont l'autorité sans action est absolument illusoire, et par la réduction des états majors le licenciement des gardes nationales. «La vie sédentaire et la civilisation accroissent de trois manières la résistance des intérêts économiques à l'action militaires, ce qui a pour effet de réduire le rapport de la partie militaire à la partie non militaire.» (Herbert Spencer).
L'armée serait une année régulière levée par la conscription d'après le système français.
n n'y aurait qu'à appliquer en Haïti^ après de légères modifications, la loi française sur le recrutement qui porte la 4ate du 27 Juillet 1872.
286 « LES AFFAIRES lyHAITI 1883-1884 »
D suffirait pour rassiu*er le pays d'un effectif de quatre à six mille hommes^ mais tous présents sous les drapeaiLx, concentrés et casernes autoiu- de Port-au-Prince.
Disciplinés exercés à l'européemie, de temps en temps des détachements seraient envoyés en garnison svir différents points du territoire pour que le soldat fût familiarisé avec tout pays dont la garde et la défense lui sont confiées.
Le désarmement général déjà opéré ainsi que l'avait prescrit le gouvernement par la circulaire du ministre de la guerre, M. Brénor Prophète, serait complété par le démantèlement de toutes les forteresses autres que celles élevées autour de Port-au-Prince. Par ainsi seulement, les insurrections seraient sinon conjurées à toujours mais les révoltés de profession, les fauteurs d'insurrections qui en redoutent les conséquences les virtuoses du faux libéralisme^ les prétendus politiques qui n'ont ni idées ni programme, ou qui^ quand ils en ont, n'osent pas les exposer au Parlement ou par la plume, tant ils sont absurdes, tous seraient tenus en bride.
«Si la conservation de la société est la fin principale^ la conservation de chaque membre est la fin secondaire, fin secondaire qu'il faut assurer dans l'intérêt de la principale.
«Pour que ces conditions soient remplies^ pour que l'action corporative soit complète pour que la partie non combattante s'occupe à pourvoir aux besoins de la partie combattante, pour que l'agrégat total soit fortement relié, enfin pour que les imités qui le composent y subordonnent leur individualité, leur liberté, leur propriété^ il faut une condition préalable : un appareil de coercition.
«Sans un puissant organe d'autorité, nulle union de ce genre n'est possible. Quand on se rappelle les funestes résultats causés par la division dans un conseil de guerre ou
par la division en factions en présence d'un ennemi on voit que le militarisme chronique a pour objet de développer le despotisme^ puisque^ toutes choses égales, les sociétés qui survivront d'ordinaire seront celles où, grâce au despotisme l'action corporative sera la plus complète. Cela suppose un régime de centralisation.» (Herbert Spencer, «Principes de Sociologie )
Une force navale consistant en bateaux légers l'inscription maritime étant instituée pour la levée d'une petite armée de mer, permettrait le transport rapide d'ujie bonne fraction des troupes sur le point du territoire le plus éloigné du centre qui se serait rebellé contre l'autorité légitim©-
Le système entier bien entendu compris exécuté en toutes ses parties, aurait pour effet d'assurer l'augmentation de l'industrialisme en même temps qu'il resterait im noyau de militarisme sérieux et puissant qui assurerait l'évolution pacifique, graduelle, sûre de toute la nation,
Eînifin, la naturalisation serait facilement accordée après revision de la Constitution et une émigration noire partie des îles et du continent américains immédiatement provoquée, favorisée^ encouragée.
Dans le nouvel appareil d'impôts deux surtout méritent de fixer l'attention : celui sur les parcelles nouvelles et celui sfur les étrangers.
n est clair que l'Etat en distribuant au paysan les terres qui lui appartenaient, a bien le droit d'exiger de lui, en retour du revenu que produisait autrefois la location des terrains du Domaine, le paiement d'un impôt.
n est aussi de toute justice que l'étranger, qui^ à chaque instant^ réclame des indemnités de plus en plus fantastiques, soit imposé en tant qu'exotique.
Voici de quelle façon la taxe des étrangers pourrait être établie et perçue : chaque étranger qui arriverait en Haïti avec l'intention d'y séjourner plus de trois mois sans avoir le désir de se naturaliser serait tenu d'en faire la déclaration au consul de sa nationalité habitant la ville où il débarque. On inscrirait son nom sur le registre du consulat, et, tous les six mois, le consul adresserait le relevé des noms au ministère des Relations Extérieiu-es d'Haïti.
Tout étranger adulte de 21 ans homme ou fenmie, paierait ime taxe annuelle de deux piastres; la taxe serait d'une piastre pour ceux au-dessous de cet âge.
L'étranger verserait cet impôt entre les mains de son consul qui en ferait aboutir le total à l'administration des Finances de l'arrondissement.
La taxe serait exigible pour moitié de tout étranger ayant vécu plus de six mois dans le pays^ le 1er Janvier et le premier Juin de chaque année. Elle pourrait être acquittée d'un seul coup.
En payant cet impôt, l'étranger n'aurait pas pour cela droit à aucime indemnité en cas de perte de ses propriétés, survenue au cours des troubles civils. Tout au plus le gouvernement pourrait-il lui accorder des secours et de son plein gré.
Dans les villes où il ne réside pas de consul, l'étranger verserait l'impôt à la caisse communale qui, elle-même^ le ferait parvenir à l'administrateur de l'arrondissement financier.
Par le moyen de cette imposition, le nombre des étrangers habitant Haïti serait connu et cette taxation même augmentée
toutes les fois que le pays aurait été contraint par violence de payer des indemnités qu'il n'aurait pas dues en vertu des règles du droit des gens consenti entre tous les peuples civilisés.
On peut estimer à 60 millions le total des contributions qui pourraient être recueillies dès la deuxième année de fonctionnement de ce système. On augmenterait le budget des recettes en opérant la revision du tarif des douanes sans faire souffrir les contribuables.
Dans cette révision^ on doublerait les droits sur les vins^ liqueurs et alcools étrangers; les droits sur toutes les sortes de marchandises fines, depuis les odexirs et cosmétiques jusqu'aux selles anglaises.
Puisque la masse de tous les impôts de consommation retombe sur le pauvre, il est juste que les articles qui ne sont consommés, usés que par les riches acquittent des droits qui, jusqu'à un certain point, peuvent faire équilibre à la somme des impôts payés par les artisans et les paysans.
Les connaissements des commissionnaires étrangers qui font des affaires avec Haïti seraient soumis scrupuleusement au visa des consuls haïtiens, de telle façon que ceux de ces commissionnaires quij de complicité avec les commerçants haïtiens^ auraient fraudé le fisc, se verraient privés du droit d'expédier des marchandises en Haïti.
Le visa serait refusé, d'ordre du ministre du commerce, à tout commerçant convaincu d'avoir injurié ou fait injurier le gouvernement à l'étranger; toute marchandise expédiée frauduleusement par lui en Haïti serait refusée dans les ports ou confisquée.
Conune il est juste que tous ceux qui poussent à la guerre civile en subissent les conséquences, ces mesures prises seraient étendues aux Haïtiens qui retirés à l'étranger, au-
raient, de là, poussé leurs compatriotes à la révolte, soit directement soit indirectement. Une loi déclarerait les débiteurs des ims et des autres en Haïti, dispensés de solder toute créance postérieitre à la date où ils auraient fait acte d'hostilité contre le Gouvernement.
Contre les tentatives et les causes de perturbations ultérieures nous avons le droit, le devoir de nous précautionner. H ne faut pas que ceux qui nous divisent^ qui nous murmurent à l'oreille : «Battez-vous», puissent lorsque nous avons siuivi leurs perfides conseils, répéter à haute voix : <€Ce sont des sauvages, ils se battent toujours au lieu de discuter. H leur faut une tutelle.»»
Toute la science de la politique se résume en hygiène sociale préventive. Il vaut mieux prévenir les maux que d'avoir à les cautériser, à les guérir par le fer et par le feu.
Nous voulons la paix; nous la désirons sincèrement^ virilement, nous la préparerons par tous les moyens afin que nos enfants, nos continuateurs soient heureux dans Faveair.