L'EMEUTE D'AQUIN
Le dernier courrier venant dTHaïti nous apporte les nouvelles suivantes :
Les insurgés de Miragoâne sont réduits à la dernière extrémité. Us n'ont plus de vivres et leurs munitions sont épuisées. Miragoâne est en flammes. Le général Henri Piquant conduit le siège avec la plus grande vigueur. Sous peu, la ville sera prise d'assaut.
L'arrondissement de la Grande-Anse a été mis en état de siège et les rebelles de Jérémie seront bientôt faits prisonniers.
Une émeute avait éclaté à Aquin; elle a été réprimée avec autant de célérité que de vigueur.
Le reste du pays jouit du calme le plus parfait.
Le popularité du Président Salomon est plus grande que jamais. Partout son nom est acclamé avec le plus sincère enthousiasme.
La majorité de la nation haitienne veut la paix. Elle n'entend plus se laisser tromper par les conspirateurs et les renégats qui après l'avoir ruinée l'insultent à l'étranger.
(l) Le PARIS du 30 Juin : «En Haiti-.- Voir aussi LE VOLTAIRE du ÎO Juin, le RAPPEL du 30 Juin et L'INTRANSIGEANT du 2 Juillet,
QUESTIONS haïtiennes (1)
Paris 5 Juillet
Monsieur, Permettez-moi de répondre quelques mots à un article qui a été publié dans la «France»^ ces jours-ci sur la question haïtienne^ et qui fourmille d'erreurs historiques et géographiques.
On a insinué que le droit était pour ceux qui^ le 27 Mars dernier avaient surpris la petite ville de Miragoâne et s'en étaient emparé sans coup férir. C'est là une erreur et voici qui le démontre : le général Salomon a été élu président de la République haïtienne par la Chambre et le Sénat réunis en Assemblée nationale. Le mandat prési<3entiel lui est confié pour sept ans. La Chambre et le Sénat se réunissent en ce moment à la capitale, et la Constitution de 1879^ qui n'est nullement calquée sur la Consititution fédérale des Etats-Unis mais qui ressemble bien plutôt aux lois constitutionnelles françaises de 1875^ est en pfeine vigueur dans toute l'étendue de la République, excepté sur les territoires des deux arrondissements de la Grande-Anse et de Nippes, lesquels sont déclarés en état de siège parce qu'y sont situées les villes de Miragoâne et de Jérémie occupées en ce moment par les insurgés.
D'aucuns répètent que M. Salomon est imbu de préjugés de couleur et qu'il nourrit des rancunes contre les mulâtres d'Haïti. Rien n'est plus faux. Dans un discours qu'il a pronon-
(1) Le PARIS du 6 Juillet
ce à Port-au-Prince, le 29 Avril de cette année, il a fait justice de toutes ces calomnieuses et sottes imputations. Il a insisté sur ce fait, à savoir que sa femme était une blanche, une Parisienne, et que, s'il avait eu des enfants, d'elle, ceux-ci seraient des mulâtres; il a montré combien sa conduite avait été magnanime envers tous ceux qui, pendant vingt ans, l'avaient tenu éloigné du sol natal, qui avaient fa't fusiller ses parents et qui l'avaient injurié alors qu'il était pauvre, seul, abandonné sur la terre d'exil. Il aurait pu ajouter que son ministre da l'intérieur M. Ovide Cameau était un mulâtre; que le représentant d'Haïti à Washington, M. Preston. était un homme de couleur aussi blanc de peau qu'un Belge; il aurait pu faire observer que tel était aussi le cas de M. Charles Villevaleb:. le ministre résident d'Haïti à Paris et à Londres; que tel était le cas de M. Thomas Madiou l'intérimaire du ministère de la guerre, lequel est titulaire des portefeuilles de la justice et des cultes. Nombre d'officiers commandant les divisions administratives de la République sont des mulâtres, entre autres le général Fontange Chevalier qui est à la tête de l'arrondissement des Cayes, où il déploie un zèle très louable au service du chef constitutionnel. D'ailleurs ainsi que M. Schoelcher l'avait déjà prouvé et ainsi qu'il est rapporté dans mon livre intitulé : «La République d'Haïti et ses Visiteurs » les noirs r'ont jamais eu de préjugés de couleur; au contraire ce sont eux qui en ont toujours souffert (1).
M. Salomon a si peu pillé le Trésor, ainsi qu'on l'en accuse,
(1) Après la répressiœi de ViTisurrection et le 16 Février 1884, le gé^ néral Faiitange Chevalier, dmis un discours qu'il prarumiçait aux Cayes devant un nombreux axuditoire disait textuellement ceci, {l'adressant au président Salomon : «Vos ennemis, les ennemis du pays ont voulu divi-
que c'est grâce à son administration que les capitaux français commiencèrent à circuler en Haïti^ cela depuis qu'il y a fondé une Banque Nationale laquelle fait toutes les opérations de trésorerie de la République,
Les échanges de cette «De merveilleuse», qui d'ailleurs «ne produit plus dte sucre» ces échanges s'annonçaient brillants pour cette année, et ce sont les insurgés de Miragoane^ dont le premier soin a été de déclarer par décret dit révolutionnaire (?) que tous Ites impôts étaient abolis^ ce sont eux qui pa-
ser les enfants d'Haiti en s'appuyant s^cr une ridiciile question de nuan, ces. Ils ne veulent pourtant qu'une chose : asservir une majorité d'hommes inoffensijs',
A ces nobles paroles qui partaient d'un coeur généreux et fraiiic, le président d'Haiti répondait en ces termes : «Puisque le général Cheva^ lier qui est mulâtre me parle de cette question de couleur^ je vais vous en dire quelques mots, mes amis : J'ai dit quelque part que les libéraux avaient voulu ^vous ramener à la fuiieste époque de la lutte entre Toussaint et Rigaud: qu'ils voulaient jaire revivre la question du nègre et du mulâtre. C^est, en effet, ce qu'ont tenté Boyer Bazelais et les ^ns. Dans cette pensée, ils se sont adressés à tous mes lieT.i tenants qui so^it mulâ très. Ils ont écrit au général Séide Télémaque, inulâtre au général Chevalier, mulâtre, au général Larrieux^ mulâtre, au général Turenne Jean Gilles, mulâtre, au général Hérard Laforest, mulâtre au député Bréa, m.ulâtre, pour insimier qu'ils ne devaient pas servir un gouvernemev.t dont le chef est un noir. Mes lieutenants^ officiers d'Jumneur, patriotes sincères, m'ont tous envoyé les lettres qtii leur avaient été adressées, dans ce but criminel par Thoby Délinois, Camille Bruno et tant d'au, très.
«La preuve que l'insurrection qui vient d'être a^iéantie avait pour
ralysent pour l'instant les affaires commerciales de tous les ports d'Haïti.
Ces «homiêtep» gens» n'ont aucun respect des lois qu'ils croient au-dessous d'eux. Ils savent que le Sénat et la Chambre sont les principaux gardiens de la Constitution; ils n'ignorent point que ces deux Chambres ont seules le droit d'agir ai: nom de la Constitution; ils savent que c'est au Parlement haï-
inohilc la question de couleur, c'est que cinq noirs sexdement se tronvaient parmi les quatre vingt-dixjnnt insurgés débarqués à Miragoâne le 27 Mars de Vannée dernière: c'est que dxins Jérémie. dans Jacmel. sur chaque centaine d'insurgés, on ne comptait à peine^ que dix noirs; et c'est la inêtne proportion qu'on a remarquée lors de l'emharqueinent à Port-au-Prince des insurgés du 22 Septembre qni étaient réfugiés dans les divers consulats de cette ville. On sait qu'ici, aa/x Cayes, un individu s'était chargé de recruter des mulâtres pour Vinsurrection, Cet individu payait le passage des jeunes gens de couleur qu'il dirigeait sur les villes rebelles. On le connait celui-là et gare à lui,
"Mais heureusement que les insensés, les criminels de la ba^ide baze„ laisiste sont en petit nœnhre ainsi que viennent de le prouver les événements. Et c'est grâce aux efforts des noirs et des jaunes, grâce à Ventente qui a constamment régné entre eux, que Vitisurrection est vaincue et que la faction libérale est à jamais anéavtie,
«Ma dernière recommandation, ma dernière prière^ en descendant d^ cet autel de la Patrie, est un suprême appel que je vous fais, mes amis : Restons à jamais unis et vivons en frères!^ (Moniteur haHtien du 1er, Mars 1884).
Toute la question du préjuge de couleur en Haïti est pour ainsi dire éliicidée en ces quelques phrases de MM. Chevalier et Saiomon, On voit maintenant pourquoi les insurgés de Jérémie refusaient de prendre toute
tien qu'appartient le devoir de régler les libertés nécessaires au peuple Haïtien dont il est le mandataire formel, et pourtant^ méprisant les amnisties présidentielles, ils ont mieux aimé livrer leur patrie qu'ils disent tant aimer à toutes les chances, à tous lies dangers, à toutes les tristesses, à toutes les horreurs à toutes les désolations de la guerre civile.
Les véritables libéraux sont ceux qui respectent la loi qui n'ont d'autre arme que l'article de journal^ le livre^ la parole.
dénomination politique et n'élaboraient aucun prograimne éconoviique. en fait de couleur politique ils n^en avaient qu'une ; La couleur plus on tnoins foncée de leur peau. On conviendra qiLe pour les politiques qui sont doublés de philosophes et de penseurs, pour les liommes d'Etat se. rieux, la raison n'est pas suffisante.
Qu'on ne s^y trompe point d'ailleurs, le préjv.né de couleur du mulâtre contre le noir n'est que le prétexte habilement mis en avant; derrié Te lui se dissimule toujours le vrai motif de toute insurrection : la prise de possession du pouvoir et la remise de ce pouvoir à un mulâtre ou îi un noir ignorant qui devient un rnannequin politique entre les mains de ses ministres mulâtres.
Que les antinationaux ne viennent pas parler de principes, de lïbéralism>e : Ils n'ont pas de principes sociaux et ne sont nullement des lihé^ Taux, C^est ce que les artisans, les paysans sentent très bi&n^ et voilà pourquoi le pouvoir des chefs mulâtres n^a jamais été que précaire; voilà potirquoi ils n'ont jamais pu bâtir que sur du sable. Ils n'auront jamais la confiance du vrai peuple, s'ils ne prouvent, au préalable, par toute une existence de labeurs, par une condiùte pleine de respect pour les lois du nombre et pour la loi écrite, que le préjugé de couleur ne fit jamais partie de leur bagage politique. Puissent^ils me comprendre pour le plus grand bien de la patrie.
le bulletin de vote, et qui, dans aucune circonstance ne veulent livrer leur pays à la guerre intestine à l'anarchie.
Les insiu"gés n'occupent que le littoral de la ville de Jérémie et un quartier de la ville âe Miragoane. Le gouvernement est si peu avide de leur sang si plein de mansuétude^ qu'il voudrait les porter à se rendre par la famine plutôt que d'ordonner im assaut dans lequel nulle vie ne serait épargnée.
De toutes parts de nombreuses adresses sont couvertes de sigiiatiures des Haïtiens les plus marquants et les plus honorables et elles sont envoyées au président d'Haiti pour l'assurer de la confiance de la nation; les commerçants étrangers ont mis spontanément un million à la disposition du gouvernement, et ils ont fait remettre au président la plus flatteuse de ces adresses.
On a soutenu que depuis 1804 il y avait eu soixante dix révolutions en Haïti. Cette assertion est tellement ridicule qu'elle en est puérile ou sénile. Au fond, il n'y en a jamais eu qu'une seule : c'est celle que Salomon vient d'opérer en Janvier de cette année en faisant prendre une loi agraire aux termes de laquelle les propriétés de l'Etat seront morcelées de mamère que chaque paysan puisse devenir propriétaire foncier.
Des chefs d'Etat haitiens dont il est parlé de façon fort inexacte Péiion resta onze ans au pouvoir comme président et comme dictateur, Christophe pendant treize ans et Boyer pendant vingt cinq ans.
En France, depuis Louis XV^ aucun chef n'a exercé la suprême magistrature pendant vingt cinq ans.
Faustin Soulouque^ président en 1847^ empereur en 1849, abdiqua en 1859; Geffrard sur le compte duquel on est fort mal
26 « LES AFFAIRES D'KAITI 1883 — 1884 »
renseigné en Europe, fut président pendant huit ans^ et Nissa- §e Saget est resté à la présidence pendant le terme quadriennal que la Constitution lui avait assigné.
Le général Salomon fera son septennat.
De même que M. Salomon tous les ministres qui sont actuellement au pouvoir sont animés des meilleures intentions envers la France et Us songeaient à resserrer les liens qui les rattachent au pays où tous ont vécu et où plusieurs ont étudié quand ils ont été traversés dans leurs projets pacifiques et civilisateurs.
Un mot pour finir : La maison d'arrêt de Port-au-Prince ne peut pas contenir douze cents prisonniers les empilât-on les uns sur les autres. Quelques suspects politiques ont été mis en état d'arrestation, mais ils seront tous relaxés dès que l'insurrection aura mis bas les armes c'est-à-dijre sous peu.
Toutes ces nouvelles je les donne d'après les lettres et les journaux que j'ai directement reçus de Port-au-Prince et du Cap-Haitien aussi bien que d'après les documentisi imprimés qui m'ont été envoyés je ne sais d'où et par qui^ mais qui partent tous le timbre dé la Jamaique.
Tous ceux en France qui aiment leur pays et qui s'intéressent à l'avenir d'Haiti et de la ratfe noire doivent désirer qu'aucune guerre civiîe ne déchire à nouveau ce jeune peuple qui fait tant d'efforts pour mériter l'estime^ la sympathie et le respect des vieilles nations où ^le envoie ses fils puiser l'esprit de tolérance^ le respect de la volonté nationale et de la loi la patience l'amour des siensi poussé jusqu'à l'abnégation, au sa. crifice^ et les liunières politiques qu'ils devront mettre plus tard au service de la patrie.