‹ Les affaires de CréteChapitre 12 sur 60 · Livre jaune, pp · texte numérisé non relu

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pavillon impérial sur les bastions de la Canéc, et elle oubliait un autre marin sur Tîlot de la Su de, où son pavillon flottait encore près du drapeau italien.

Telle fut la coopération de l'Allemagne h ce travail de toute l'Europe, dont parlait le ministre français. Il s'agissait, avait-on dit a la Chambre française, de a travailler à une œuvre urgente, la pacification de la Crète, et à une tâche plus générale, le maintien de la paix». La Crète n'est pas pacifiée. La paix n'a pas été maintenue. Mais l'Allemagne touche en fin de compte les bénéfices de l'entreprise : influence à Constantinople, concessions en Asie, contrôle à Athènes, elle perçoit des deux côtés le prix du travail européen... Un graffito romain représente un petit âne lourdement chargé avec cette inscription philosophique : Labora, aselle, et tibi proderit.,. Travaille, bonne Europe, cela te rapportera.

Au fond de la rade, au bord du marais qui la prolonge vers l'Ouest, Tarsenal turc sert de débarcadère et d'entrepôt aux escadres européennes. Le mot d'arsenal est un. peu ambitieux pour cette enceinte de terre et pour ce terrain vague, à peine meublé d'une caserne, de quelques huttes et d'une vieille cale vénitienne. Les Autrichiens ont occupé la caserne et l'ont repeinte en jaune clair. Les Anglais, les Russes et les Français ont sommairement réparé les hangars pour abriter leur charbon et leurs approvisionnements. Chacun a découpé, dans un coin du terrain, une belle place pour son tennis. Il n'est resté aux Turcs que la cale en ruine, où pourrit

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une chaloupe à demi construite, et les deux guérites de l'entrée, où quatre sentinelles en loques, debout sur un petit socle de bois, montent la garde nuit et jour.

Cette prise de possession par les Européens alla sans difficulté de la part des Turcs. Maïs en Europe, quand on apprit que l'amiral anglais, à l'exemple et à la suite de ses collègues, avait établi un dépôt de charbon dans l'arsenal de la Sude, ce fut un cri d'eflroi : c< Les Anglais vont prendre la Sude I les Anglais font de la Sude un nouveau Gibraltar I » Que les Anglais aient eu un rôle ambigu dans les affaires Cretoises et qu'ils aient encore dans l'île une politique personnelle, ce sont deux certitudes que l'on acquiert sans peine. Mais il ne faut pas trop prêter aux riches.

Malsaine, intenable durant l'été à cause des vents étouffants de terre, la Sude est, pendant six mois de l'année, sujette à de violentes rafales qui, tombant brusquement des montagnes, interrompent toute communication avec la terre, brisent chaînes et cordages, et jettent en perdition les bateaux qui n'ont pas le temps de fuir. Toutes les escadres, au cours de cette station, ont eu des navires en danger. Cela n'est rien encore : dominée de toutes parts, la Sude ne servirait de rien si l'on ne disposait des hauteurs qui peuvent la battre. Il faudrait occuper, au

Nord, la péninsule d'Akrotiri, au Sud, les falaises de la côte et, derrière ces premières falaises, les plateaux surplombants qui en rendent la défense impossible, et, derrière ces plateaux, les montagnes qui les commandent. La Sude ne pouvant pas se détacher de la Crète occidentale, c'est une garnison de cinquante mille hommes qu'il faudrait pour cette station navale.

Par ce temps de croiseurs rapides, est-il bien utile de posséder un port aussi peu sûr et aussi coûteux quand on est maître de Malte et d'Alexandrie? Le futur Gibraltar du Levant, si l'Angleterre arrive à ses fins, ne sera pas en Crète, mais sur la côte d'Anatolie, en face de Rhodes, en travers du détroit ovi passeront tous les navires du Canal, quand Salonique civilisée sera devenue le port de l'Europe vers l'Inde, — dans la rade close, et sûre, et facile à défendre par mer et par terre, de Marmaris. Quant à la Sude, un voyageur anglais, Lithgow, visitait la Crète au début du XVII® siècle, à l'heure ovi la domination vénitienne penchait a son déchn, comme aujourd'hui la domination turque : il signala à son gouvernement le danger que courait la Sude, convoitée et menacée par les Espagnols...

Le premier pas sur la terre de Crète conduit en pleines choses Cretoises.

Un village en formation s'était groupé à la

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porte de l'arsenal turc : boutiques, cafés, baraques de mercantis, c'étaient des propriétés chrétiennes que l'armée turque a flambées cl pillées dès le début de l'insurrection. Des musicos ou des restaurants européens les ont remplacées depuis l'arrivée des escadres : Au Concert Européen ,, Aux Vins des Balkans, A la Bière de Pilsen, Genuine Scotch Wiskey, des bandes de calicot flottantes promettent au passant les douceurs de ce monde, en une orthographe fantaisiste. Des Cretois musulmans, des insurgés, des Turcs, des marins de toutes les escadres, se disputent au marché improvisé qui, chaque matin, se tient devant ces guinguettes. Les insurges sont reconnaissables à leur mouchoir sombre autour de leur calotte ; ils descendent des montagnes avec des brochettes de poules et des bandes de veaux ou de moutons. Les musulmans, qui, sauf le mouchoir clair, portent le même costume — veste bleue, longue culotte bleue a fond tombant et balançant entre les jambes, bottes de cuir fauve — viennent s'enquérir des nouvelles de l'intérieur. Tout ce monde ne parle que grec et se donne des renseignements sur les propriétés musulmanes, que les chrétiens sont en train de dévaster en dehors des lignes, et sur les propriétés chrétiennes, que les musulmans pillent à l'abri des cordons militaires.

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Entre la Sudc et la Canée, dans la plaine charmante qui, de tout temps, fit l'admiration des voyageurs, tout est flambé, ruiné, ravagé, coupé, détruit. A droite, les talus de TAkrotiri ne sont qu'un désert de pierres, sans une touffe verte, sans autre trace de vie qu'une chapelle ruinée ; mais à leur sommet, derrière des lignes de cailloux amoncelés, on voit poindre le sommet de quelques tentes : c'est un poste avancé des insurgés chrétiens. A gauche, les hautes falaises tombent à pic, bordées de verdures et de ruines blanches ; quelques villages, autour des sources, se cachent sous les cyprès et sous les peupliers, Tchikalaria occupé par les Italiens, Nérokourou gardé par les Russes. Entre ces deux muraiUes, la plaine déroule son ruban monotone d'ocrés poussiéreuses : vignes ravagées qu'achèvent de brouter les chèvres musulmanes, oliviers coupés et brûlés qui fument encore, fermes incendiées, beaux vieux arbres éventrés et noircis par le feu, le siroco lève en tourbillons la poussière et la cendre et met dans cette plaine une atmosphère de four h. chaux*

Sur la route défoncée, circulent au grand trot des voitures régimentaires , troikas russes et charrettes françaises, des landaus remplis de Turc^ et de Juifs, des cavalcades furieuses de matelots en bordée, tandis que des patrouilles

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turques traînent dans les vignes leurs bottes et leurs lourds fusils ou, assises autour des puits, au revers des fossés, sonuneillent. De grandes lignes d'aloès bleuâtres encadrent les champs en friche. Derrière des haies de roseaux ondulants, des roues de norias restent muettes auprès de tchiflicks (fermes) dévastés. Une compagnie autrichienne passe, allant à l'exercice sous la chaleur torride.

Aux approches de la Canée, les fermes musulmanes apparaissent, intactes, avec leurs oliviers centenaires, leurs mûriers, leurs cimetières et leurs tombeaux de saints. Des groupes de réfugiés musulmans 'flânent à Tombre, chantent autour d'un joueur de tricorde, ou, pensifs, regardent la poussière se déposer aux arbres du chemin. Sur les remparts, les six puissances ont élevé un gros tas de sable pour planter leurs six pavillons. On arrive au fossé, au large fossé de trente à quarante mètres, puis à la porte basse, avec l'écu de Saint-Marc, et à la longue voûte qui donne accès dans la ville : un soldat de notre infanterie.de marine monte la garde d'un côté; deux soldats turcs, debout sur un socle de bois, lui font face. La longue voûte obscure est encombrée d'ânes et de paysans revenant du marché. Quand on émerge de cette ombre, on se trouve au milieu de ruines, de pierres, de pla-r

tras, de murs léchés par rincendie, de charpentes écroulées, de tout un quartier en cendres, qui exhale encore l'odeur d'huile brûlée et de chair corrompue. C'est tout ce qui reste du quartier chrétien de la Canée.

L'incendie date du mois de février 1897. Il ne fut pas accidentel. Il éclata pendant que les soldats turcs et la canaille musulmane massacraient les chrétiens de la ville et des faubourgs. Le consul de France écrivait le 5 février à son gouvernement : c< Mon avis est que toutes ces scènes effroyables ont été la conséquence d'un accord entre le gouvernement ottoman et les musulmans Cretois, pour empêcher l'application des réformes imposées par les puissances* ».

L'incendie, allumé le 5 février, apaisé le 6, reprit de plus belle le 7. Toutes les maisons, toutes les boutiques, tous les magasins à huile détruits étaient entre les mains de locataires ou de propriétaires orthodoxes. Le feu n'a pas atteint une famille musulmane, pas une famille juive. La mission catholique, en plein quartier orthodoxe, « entourée par les flammes, défendue durant trois jours et trois nuits par nos marins du Suchet^y), ne fut sauvée que grâce à l'aide de

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