‹ Les affaires de CréteChapitre 14 sur 60 · I. Livre jaune, p · texte numérisé non relu

I. Livre jaune, p

pette et balançant leurs plumes de coq au coin de leurs casques blancs. Ils traversent les ruines et disparaissent dans les ruelles du bazar musulman. Là, rien n'est changé; entre deux lignes d'échoppes en bois, que le feu n'a pas touchées alors qu'il déA^orait les maisons chrétiennes de pierre ou de briques, sous les auvents de toiles et sous les treilles, circule la foule bariolée des bazars levantins, cafetans turcs, robes juives ou persanes, fustanelles ou braies albanaises, culottes et bottes Cretoises. Le costume crétois domine : insurgés et musulmans trafiquent sous l'œil des carabiniers italiens, et rien ne les distingue les uns des autres, que la couleur du mouchoir autour de la tête.

Des bandes de hauts et beaux nègres mâtinés d'Arabe, de vieilles négresses, hideuses guenons mangées de poux, de vieux nègres laineux, aux yeux rongés par l'ophtalmie d'Egypte, représentent dans ce bazar la tribu de Benghaziotes, amenés par le commerce avec la Tripolitaine et fixés en dehors de la ville par le gouvernement turc. Hommes de peine, rameurs, équarrisseurs, bouchers, ces Benghaziotes jouèrent dans l'île le rôle des Kurdes en Asie Mineure. Abandonnés à eux-mêmes, sans guides exercés, les musulmans indigènes n'auraient pas apporté la même ardeur à la besogne ; mais les Ben—

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ghaziotes avaient la main faite à saigner les moutons et à équarrir les vieux chevaux.

De Beyrouth à Durazzo, de Tunis jusqu'à Stamboul, rien au Levant n'est si joliment gai que ces ports de la Crète. Accoudée sur la mer, que la brise de Nord moire et crépelle, couronnée de tours et de créneaux, fleurie de minarets, de coupoles et de façades peintes, la Ganée, la ville au doux nom, semble sortir des flots, comme l'œuvre toute pimpante de quelque décorateur romantique.

Ce n'est pas un de ces ports trafiquants, enlaidis de fumées, de tumulte et de basses besognes . Entre deux bras de grosses murailles tourelées, une dizaine de caïques, une flottille de longues barquettes et deux torpilleurs suffisent à remplir l'anneau de ses quais, où la vague se brise en jouant autour des écueils. A chaque lame, l'écume inonde les quais étroits et vient laver les dernières marches des maisons peintes qui les bordent... Turque, arabe, grecque ou vénitienne, qui pourrait dire son âge et sa nationalité .^^ Telle, jadis, elle attendait les galères de la Seigneurie. Telle, aujourd'hui, elle accueille les bersagliers à plumes de coq, et les highlanders au poil roux, et les raides Autrichiens, et les

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Russes, et les Français, et les Turcs, et les Grecs eux-mêmes, s'il leur plaisait de débarquer. Elle tourne vers tous ceux qui la veulent le même visage souriant.

Pour le quart d'heure, elle est européenne. Un capitaine de vaisseau italien la gouverne. Deux mille hommes de troupes internationales y gardent les pavillons des six puissances. Les Anglais l'encombrent de leurs tonneaux de bière et de leurs boîtes de conserves. Au Concert Européen, des officiers russes boivent tout le long du jour, sous les fenêtres de la caserne rouge, où Djevad- Pacha, dans le silence et la fumée des cigarettes, attend la lassitude de l'Europe complice.

Des bandes de Français et d'Italiens emplissent les guinguettes, et trinquent, et chantent en chœur comme aux plus beaux jours de Magenta. Entre eux, la concorde, puis l'amitié s'est rétablie. Ds arrivèrent ici très prévenus les uns contre les autres, les Italiens détestant la France et croyant à sa haine, les Français méprisant l'Italie, et l'armée italienne, et surtout la flotte italienne ; car la marine française partageait l'avis de ce quartier-maître qui, racontant sa visite à Gênes et parlant de l'escadre italienne, ajoutait avec pitié : ce Des bateaux, pour sûr qu'ils en ont, mais des marins ! il n'y en a pas un qui chique à bord I »

LA GAlfÉE il

La tenue, la discipKnc et Thabileté des marins italiens s'est, pour la première fois, affirmée dans cette campagne de Crète : tout le monde reconnaît aujourd'hui que la Méditerranée compte une flotte militaire de plus. De même les bersagliers, malgré leurs panaches, apparurent bientôt comme de bons soldats et comme de bons camarades, ni bravaches, ni rognes, ni brouillons, ni gueux, ni ivrognes , comme tant d'autres. Au contact de nos officiers et de nos soldats, les Italiens purent se convaincre que nous n'avons aucun noir dessein contre Rome, aucune jalousie de la force ou de la richesse du royaume unifié par nous... On eut à coopérer à des besognes communes. Des officiers furent embarqués sur les vaisseaux de l'autre nation. Le chef d'étatmajor français, secrétaire du conseil des amiraux, restait à bord de l'amiral italien, pendant les absences de son chef. Des matelots italiens vécurent en subsistance sur un bateau français. La plupart des bersagliers, Piémontais d'origine, parlaient français. Quelques-uns même, montagnards des hautes vallées, ne parlaient que français.

Les amiraux, qui s'estimaient, se prirent d'amitié.' Les états— majors et les contingents firent de même. Il est possible que cette réconciliation soit pour nous le plus clair profit de l'expédition crétoise; mais personne, en France,

ne trouvera que ce profit soit à dédaigner, sauf, peut-être, les diplomates, qui parfois ont d'étranges défiances : du Quai d'Orsay, on appelait l'attention de notre consul sur l'occupation italienne d'Hiérapétra , ce en face de la CyTénaïque ». Les diplomates ont leur géographie; j'ai eu jadis entre les mains le long rapport d'un de nos ministres au Levant, qui signalait les progrès inquiétants de l'influence anglaise en Syrie, c< non seulement sur cette face du Liban, mais encore dans toute la vallée de Josa— phat ».

a Vous me demandez ce que tous ces gens-là sont venus faire ici. Me l'étant souvent demandé moi-même, je crois pouvoir vous répondre en toute honnêteté. » Ainsi parle au bord des flots, sous la tente du Concert Européen, à l'heure douce où le jour finissant brouille l'air et la mer d'une buée d'opale et où, dans leurs verres d'absinthe, les guerriers de l'Europe se livrent au même travail, ainsi parle un homme réfléchi, qui, ayant vu les villes et les mœurs de beaucoup d'hommes, sachant toutes les langues et tous les argots de l'Europe et du Levant, s'exprime sans haine et sans colère. Car, fils d'un Anglais et d'une Autrichienne, né à Constantinople, élevé

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au lycée d'Aix en Provence, ancien fonctionnaire chypriote, ancien ojHicier égyptien, il est aujourd'hui l'aide de camp de Son Altesse Djcvad-Pacha et, depuis le début des affaires Cretoises, il a gagné quatre galons au service des Turcs.

ce Vous me demandez ce qu'ils sont venus faire ? Les Anglais ont en Crète leurs petits intérêts ; c'est à Candie que vous le verrez ou qu'on vous l'expliquera : les Anglais sont venus en Crète, comme partout, pour faire leurs propres affaires. Les Russes, vous le voyez ici, sont venus pour boire du Champagne. Les Italiens sont venus pour jouer de la trompette. Le matin dans leur camp, tout le jour sur les remparts et le soir sur le quai, ils jouent de la trompette et font danser leurs plumets. Ils aiment la musique et on ne leur permet pas autre chose. Ils ont des torpilleurs, des croiseurs, des cuirassés, des bcrsagliers, des carabiniers et des artilleurs. Leurs soldats sont toujours en route et leurs navires toujours sous pression. Ils sont pleins de bonne volonté et leur amiral est un politique en même temps qu'un honnête homme. Il préside le concert des puissances. Mais il a un maître, et on le lui fit bien voir, il y a quinze jours à peine. Il avait à Candie un bataillon qui gênait les affaires anglaises : l'Angleterre veut être libre, seule, à Candie. Elle fit entendre à l'amiral Cane-

varo que le bataillon italien serait mieux à Hiérapétra. L'amiral essaya de ne pas comprendre, Hiérapétra étant un coin pestilentiel de marais et de fièvres, et Candie ne lui paraissant pas en bonne garde aux mains de la seule Angleterre. Mais la fin du mois^ approchait ; quand la flotte italîemie et le contingent apportèrent leurs traites chei les fournisseurs, les traites de ce mois-là furent refusées, parce -qu'elles ne portaient pas comme d'habitude l' endossement du consul anglais...

• — . Vous autres Turcs, vous n'aimez pas les Italiens; vou* av^z un faible pour l'Autriche . Tout à l'heure, à la Porte du Château, j'ài assisté à une discussion assez violente entre Autrichiens çt Itdiéns, qui, chacun de leur* part, avaient pris fait et cause dans une quer^te de musulmans et d'insurgés.

— Les Italiens avaient sûrement tort, car les Autrichiens sont des gens calmes et rangés.

Ils ne quittent leurs casernes que pour aller à là parade : jamais vous ne les voyez dans les rues ni dans les cabarets. Ils sont venus pour faire l'exercice; chaque jour, le colonel demande des ordres à Vienne, et, chaque jour, la réponse est la même : sous le soleil et sous la pluie, le matin, à midi et le soir, les Autrichiens sont à l'exercice. Ils ne sont venus que malgré eux. Us auraient bien voulu imiter leurs amis deBer—

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lin. Us comptaient du moins ne rester que quelques semaines : ils sont arrivés sur le pied de guerre, avec leurs réservistes. Ils voudraient s'en aller. Ce départ, je vous l'avoue, nous chagrinerait, car ce sont nos meilleurs amis. C'est grâce à leur amiral que Djevad-Pacha a pu débarquer. Chaque semaine, nos réfugiés musulmans attendent avec impatience le jour de garde des Autrichiens. Les autres jours, le poste européen de Kalé-Kapoussi (la Porte du Château) empêche nos réfugiés d'amener en ville les oliviers qu'ils vont couper dans la plaine et qu'ils viennent vendre comme bois de chauffage. Le jour des Autrichiens, on peut tout entrer, pourvu qu'on n'ait pas autour de la tête le mouchoir nombre des insurgés...

— Et les Français?

— Nous les aimons aussi, bien qu'ils aient parfois des caprices. Ils n'ont pas encore pu s'habituer aux choses Cretoises, et votre colonel a parfois des idées trop françaises. Avant-hier, des réfugiés musulmans, qui coupaient des ohviers dans la plaine, ont aussi coupé le cou à quelques femmes et à un vieux dans les ruines, de Tchikalaria. Votre colonel s'en est indigné; Il a déclaré que de pareilles choses étaient intolérables et qu'un tribunal militaire devenait né- -cessaire. Alors que, depuis un an, mous vivons

sans tribunaux, civils ni criminels, et que nous nous passons très bien de juges et de condamnés, votre colonel a la prétention d'établir un tribunal international pour pendre ou exiler les assassins : il va dépeupler Fîle.

— Mais, a votre avis, que sont venus faire les Français ?

— Voilà bien la question qui m'a le plus longtemps arrêté. Un peuple qui revendique, et dont le seul rôle, depuis vingt ans, est de revendiquer pour les Alsaciens le droit de disposer d'eux-mêmes, ne vient pas, sans motifs pressants, canonner des Cretois qui demandent le retour à la mère patrie. Ces motifs pressants, je les ai longuement cherchés : sympathies de vos ministres pour notre Sultan qui les décore, eux, leurs femmes et leurs amis ? complaisance envers la Russie qui voulait vous voir en Crète auprès d'elle? vanité de démocrates, flattés d'être introduits dans la société européenne et de jouer au concert des rois et des empereurs? tous ces motifs me paraissaient secondaires, et quant u celui que vous alléguiez ouvertement, à savoir votre désir d'éviter l'eflusion du sang et de ne pas abandonner une population chrétienne aux représailles de l'armée turque, il me fit toujours sourire, moi et tous ceux qui connaissent votre rôle dans les affaires arméniennes. J'ai donc cher-

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ché ailleurs et je crois avoir trouvé : vous ôles venus en Crète pour faire des économies. Armements et diplomatie, vous faites tout au rabais^ afin d'avoir, sans doute, plus d'argent disponible, quand vos alliés voiis demanderont un nouvel emprunt.

— Parlons sérieusement : comment tout ceci finira-t-il ?

— La fin de tout ceci.^ Seriez-vous de ces gens qui escomptent déjà le règlement des affaires Cretoises? Quelle impatience! Revenez dans cinq ou six ans, après l'Exposition : les Français continueront à faire des économies, afin que les Russes continuent à boire du Champagne ; les Italiens joueront toujours de la trompette et les Autrichiens s'en iront toujours à la parade ; les seuls Anglais auront peut-être arrangé leurs affaires. Pourquoi donc voulez-vous résoudre cette question crétoise? Elle ne date pas d'hier, ni d' avant-hier, ni même de l'insurrection de 1821, ni même de la conquête turque: elle date des Vénitiens ; elle dure depuis l'année i2o4, soit, en chiffres exacts, depuis six cent quatrevingt-treize ans ; et vous voudriez la boucler du jour au lendemain I »

LA QUESTION CRETOISE

La question Cretoise date des Vénitiens. En i2o4, quand la croisade latine aboutit au partage de l'Empire byzantin, la Crète échut à Boniface de Montferrat, qui, satisfait de son royaume de Salonique, la vendit à Venise moyennant trente livres pesant d'or. Venise avait besoin de la Crète. Dans le commerce du Levant, qui était alors tout le commerce du monde, elle avait le monopole de la Syrie et de l'Egypte ; la Crète était pour ses convois l'escale nécessaire, car le sort de l'île a toujours été lié a celui du commerce égypto-syrien.

Toutes les fois, en effet, que le commerce de r Extrême-Levant a eu le premier rôle, la puis-

t\2 LES AFFAIRES DE CRETE

sance maritime qui le détenait a dû s'assurer la possession de la Crète. Aux débuts de l'histoire méditerranéenne, -quand Tyr et Sidon fournissent à tout l'Occident barbare les produits de l'Egypte et de l'Assyrie, la Crète est leur escale forcée sur la route de Garthage et de Gadès : ]es Phéniciens, derrière leurs demi-dieux Gadmos et Europe, fondent Gortyne; le légendaire Minos, l'homme aux cent vierges, n'est qu'un préfet oriental levant la dîme sur tout l'Archipel. De même, avant les croisades, les Arabes, maîtres de la Syrie, de l'Afrique et de l'Espagne, détenteurs de tout le commerce méditerranéen, doivent avoir à mi-route un port de refuge et d'entrepôt : ils occupent la Crète pendant un siècle et demi (825-961) et bâtissent la forteresse de Candie (El-Kandak, le Retranchement), qui donne son nom à l'île tout entière.

Inversement, la Crète délaissée resta dans l'ombre, aussitôt que les convois de la Méditerranée désapprirent ou négligèrent le chemin de r Extrême-Levant. Durant l'antiquité grecque, Athènes, Corinthe et les ports ioniens poursuivent, soit vers le Nord-Est, vers le fond de la mer Noire, le pays fabuleux d'où Jason avait rapporté la toison d'or, soit vers le Nord-Ouest l'île merveilleuse des Phéaciens, le paradis des Iles Bienheureuses, les mines d'Hespérie et TAtlan-

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tide aux pommes d'or : la Crète de Mînos tombe a l'arrière-plan de Thistoirc hellénique. Restant ce que la nature l'a faite, elle n'est plus, durant cinq ou six siècles, qu'une terre mal connue de montagnes et de forêts, un pays de bergers, de brigands et de mercenaires, une Suisse sauvage oii l'on recrute des archers ; le proverbe grec, moitié railleur, moitié méprisant, dit que ce le Cretois ignore la mer », b Kpfjç «yvosT tyjv ôaXaTTov...

Surviennent les Romains, qui prennent l'île, comme ils ont pris le reste du monde, en allant devant eux. Ils y établissent une bonne police et de bonnes routes, relèvent les cités, permettent à chacun de cultiver son champ et de vivre à l'ombre de ses oliviers. Mais l'Asie Mineure est alors le grand marché, le Nouveau Continent du monde méditerranéen, et le commerce suit la route de Pouzzoles ou Brindes vers Délos ou Éphèse : au Sud de cette voie, la Crète semble ne plus appartenir à l'Europe ; les Romains, qui la considèrent comme une île africaine, en font une dépendance de leur province de Cyrénaïque. C'est assurément le classique souvenir du Préteur de Crète et Cyrénaïque, qui cause les terreurs de nos diplomates quand les Italiens aujpurd'hui occupent Hiérapétra...

Venise, comme les Phéniciens et comme les Arabes avant elle, avait besoin des ports crétois pour ravitailler ses galères et leur servir de reposoir et d'entrepôt, car a il est si dangereux de passer dans les mers de Candie, s'il n'y a point de reposoir en chemin I C'est un grand malheur, en fait de voyages de mer, de ne savoir où relâcher quand on est menacé d'une tempête». Cette opinion de Tournefort* résume toute la sagesse des navigateurs, et nos Instructions nautiques répètent encore : «La navigation de ces mers, bien que facile, réclame une constante attention, et l'on doit, s'il y a la moindre apparence d'un coup de vent du Nord, ne pas hésiter un instant k chercher un abri temporaire dans le plus voisin mouillage^.» Les tempêtes de l'Archipel sont brusques et terribles : les galères de Venise avaient besoin des refuges crétois.

Or la libre jouissance de ces refuges ne va pas sans l'occupation de l'île tout entière. On imagine sans peine, et l'histoire nous montre à plusieurs reprises, tels et tels ports séparés de la côte avoisinante et possédés par des maîtres étrangers, Alexandrie européenne en terres égyptiennes, Salonique franque, juive ou autri-

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