Instructions nautiques, n9 691, p. io
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chienne, au bord de la péninsule grecque, slave ou turque, Calais et Gibraltar anglais aux flancs de TEspagne et de la France. Mais on ne peut couper de la Crète la mince dentelle d'îlots côtiers ou de presqu'îles, qui forme les ports Cretois. Sur la côte Nord et sur la côte Sud, tous les mouillages dépendent étroitement de la grande terre.
Les uns derrière un îlot, Grabousa, Tliéodoro, Standia, San Nicolo, etc., n'offrent d'abri que contre certains vents : il leur faut, sur la côte en face, un abri complémentaire pour les sautes si rapides et si fréquentes dans ces mers. D'autres, au fond d'une crique ou d'une rade, Kissamo, la Canée, la Sude, Candie, Sitia, etc., sont dominés de toutes parts et sous la main des indigènes. Les autres, enfin, anciens îlots au bout d'un isthme de sables, Rhétimno, Hiérapétra, Sélino, etc., sont des nids de fièvres où la population ne peut vivre qu'avec des sanatoria d'été sur les sommets voisins. Tous manquent d'eau ou n'ont que l'eau des montagnes qu'ils vont chercher par de longs aqueducs, et, dans la marine d'autrefois, à quoi pouvait servir un mouillage sans l'aiguade?... Venise dut occuper la Crète.
Il suffit de jeter les yeux sur la carte pour deviner ce que peut être une occupation de l'île.
La Crète n'est qu'une triple montagne : au centre rida, k rOuest les Monts Blancs, à TEst le Dicté s'élèvent à plus de deux mille mètres et couvrent de longs et multiples contreforts les trois quarts de la surface émergée. Un quart à peine est fait des plainettes côtières et du pays vallonné ou plat qui occupe le centre de l'île, entre l'Ida, le Dicté, et la muraille bordant au Sud la plaine de Messara. Tout le reste n'est que pics, falaises, échines, talus, défilés, gorges ou vallons encaissés, terrain d'embuscade et de guérillas, de résistance individuelle rocher par rocher, de coups de main et de fuites insaisissables. Traqués de toutes parts, les indigènes auraient encore au haut des monts les inexpugnables retraites que la nature leur a préparées.
Chacune de ces montagnes, en effet, Mont Blanc, Ida et Dicté, est une forteresse naturelle, possédant, derrière la double et triple enceinte de glacis et de bastions, un réduit central. C'est que des effondrements gigantesques au sein de ces blocs calcaires ont déterminé la formation de cuvettes profondes, que l'eau de lacs alpestres emplissait autrefois et qui, aujourd'hui desséchées, offrent un plan nu au fond d'un anneau montagneux. Le Mont Blanc porte un collier de ces hautes plaines closes : Omalos la plus grande et la plus haute, Askifou, Kallicrati et Anopolis,
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devenues célèbres sous le nom générique de Sphakîa. Llda, moins bien pourvu, élève ù plus de quatorze cents mètres saplainette exiguë, toujours froide, souvent encombrée de neiges. Mais, au pied du Dicté, l'énorme dépression de Lassithi, avec ses quinze ou vingt villages et ses soixante miUe hectares, est le meilleur type de ces forteresses Cretoises.
Mettez dans ces rochers des Hellènes agiles, sobres, artificieux, bons archers au temps des Grecs, bons arbalétriers au temps de Venise, bons fusiliers aujourd'hui, et toujours archers, arbalétriers ou fusiliers dès l'enfance... Avant d'établir son Royaume de Candie, Venise lutta cent cinquante ans; de i2o5 à i363, eUe eut à dompter plus de trente révoltes ; eUe ne réussit au bout (l'un siècle et demi qu'en faisant la part des Cretois.
Sentant, dès l'origine, la nécessité d'établir partout des représentants de son autorité, Venise avait ceinturé et ligotté l'île d'une chaîne de forteresses, en bâtissant des kastelli sur tous les points de débarquement, en tous les lieux de passage : Franko-Kastelli, Sélino-Kastelli, Kissamo-Kastelli sur la met, Kastelli-Pediada, Kani-Kastelli,
Kastel-Belvedère à l'intérieur, la Crète est encore couverte de ces forteresses vénitiennes. Chacune était le centre d'une colonie militaire. On avait partagé l'île entre des citoyens de Venise, nobles et bourgeois : ils s'engageaient à y demeurer, à servir la République en tout temps, et à répondre au premier appel de guerre, les nobles avec un cheval et deux écuyers montés, les autres avec leur armure et un servant d'armes.
Sous réserve des biens de l'Etat et de l'Eglise, toutes les terres de l'île leur étaient abandonnées avec pleine licence de posséder, de changer, de vendre et d'exploiter la part que les officiers de la Seigneurie leur auraient assignée. Chacun devait recevoir une maison dans les villes et un lot de terres et de villages à l'extérieur, la part des nobles étant le sextuple de celle des bourgeois. Les indigènes étaient réduits à la condition de fermiers; les nouveaux propriétaires avaient le droit permanent d'expulsion ou de maintien. Ce système ne rencontra que de médiocres difficultés au bord de la mer, dans les plaines côtières et dans le pays plat entre Gortyne et Candie. Les a rustici » de ces districts, depuis la conquête arabe, étaient en demiservage, les Arabes les ayant convertis de force à l'Islam et les Byzantins Jes ayant ramenés à
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l'orthodoxie sans leur rendre leurs droits de chrétiens et de propriétaires. Autour des villes maritimes et dans les plaines centrales, on voit encore les résidences vénitiennes, moitié villas, moitié châteaux-forts, avec des poivrières aux quatre angles de leurs terrasses à balustres. Mais, dans la montagne, Venise essaya vainement de lever la dîme ou d'installer des colons : la montagne resta Cretoise et des bandes en tombèrent chaque année sur les oliviers et les récoltes des Vénitiens.
Le duc de Candie et son gouvernement usèrent tous les moyens. Dans ses autres colonies, Venise appuyait ses colons d'une sorte de noblesse indigène, les possidenti : la Crète ne connut jamais ce rouage indispensable de l'oppression vénitienne ; les grandes familles Cretoises, Skordelis, Sevastis, Kortaxis, Kalergis, restèrent du côté de leur peuple contre l'étranger. Appuyé sur les seuls colons et sur les troupes de la République, le duc marcha à plusieurs reprises contre les montagnes et réussit à y pénétrer. Ravageant tout, brûlant villages et récoltes, il s'y maintenait l'été, mais, chassé par l'hiver, il redescendait aux forteresses, en défendant, sous peine de mort, de relever les maisons et d'ensemencer. La défense ne tenait que sous les yeux des Vénitiens. D'ailleurs, avec leurs forêts, leurs
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troupeaux et leurs incursions annuelles dans le bas pays, les montagnards pouvaient se passer de culture. En fin de compte, il fallut abandonner aux Cretois les hautes plaines et les pentes des monts. Le Royaume vénitien de Candie eut quatre ou cinq morceaux de Crète insoumise :
Lassithi, au pied du Dicté, Eleutherne et Mylopotamo, au pied de l'Ida, Sphakia et Omalos, autour des Monts Blancs.
Venise empêcha du moins ces tronçons de se réunir pour l'indépendance de l'île. Elle n'avait toléré aucun vestige d'organisation commune et supprimé les chefs possibles, en supprimant la hiérarchie {religieuse. Car c< elle avait ordonné les choses religieuses avec autant de sagesse que de catholicité, religionem tant provide qaam catholice ordinavit » : les Cretois avaient leurs prêtres, qui obéissaient à des protopappas, à des curésr-doyens ; mais aucun évêque n'était là pour grouper les orthodoxes, prêtres et fidèles, contre le catholique étranger. En outre, on entretint les défiances et les rivalités de canton à canton, de chef contre chef. On fit, de temps a autre, des saignées opportunes. Les provéditeurs suivirent les instructions de frère Paolo Sarpi : « Il faut traiter les habitants schismatiques comme des bêtes féroces auxquelles on coupe les dents et les griffes, en leur laissant du pain pour les empê-
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cher de mourir et en leur donnant le fouet pour les faire marcher. » Les colons vécurent, en face de ces bêtes féroces, sur le pied de chasse et de guerre : « Quand Ces gentilshommes, ajoutait frère Paôlo, tyranniseraient un peu les villages de leurs fiefs, il serait de bonne politique k vous de sembler ne rien voir et de ne pas intervenir. » Par la justice, la police, les battues intermittentes, la trahison, les meurtres secrets, on décimait les chefs et les familles influentes, et on décimait le peuple en l'attirant au service, en l'enrôlant pour les garnisons de l'Archipel et des échelles : la Crète fournissait tout le Levant vénitien d'archers et d'arbalétriers.
Mais surtout, maîtresse de la mer, Venise assurait aux Cretois une part dans les bénéfices du commerce levantin ; elle tournait, vers la piraterie et la course, l'humeur batailleuse des marins sphakiotes ; elle protégeait ses sujets contre les corsaires de Rhodes et de Malte ; enfin ses galères, toujours à la guette, coupaient l'île du reste du monde hellénique et arrêtaient toute excitation et tout appui extérieurs.
Tant que l'Archipel fut vénitien, Venise disposa des ports et des plaines ; comme dans les bas-reliefs classiques de l'Orient et de l'Hellade primitive, le lion de saint Marc maintint sa griffe et sa dent sur le cou du taureau crétois. Mais le
jour OÙ, dans l'Archipel, apparurent des flottes nouvelles, où les côtes d'Europe et d'Asie, puis la mer elle-même, appartinrent aux Turcs, le Royaume de Candie s'efiondra : Venise garda seulement les forteresses côtières , la Canée jusqu'en i645, Candie jusqu'en 1669, Grrabousa, la Sude et Spinalonga jusqu'au début du XVIII® siècle.
Les Cretois avaient appelé les Turcs ; ils les aidèrent contre les forteresses vénitiennes ; le fameux siège de Candie, qui dura vingt et un ans (i 648-1 669), eût été impossible sans l'amitié des indigènes. Mais les Vénitiens à peine chassés furent remplacés par les nouveaux maîtres, qui ne changèrent absolument rien au système de gouvernement. Les plaines vénitiennes furent partagées entre les chefs turcs : des fiefs turcs, timars et ziamets, succédèrent aux cavallerie vénitiennes; des janissaires et des spahis prirent les maisons et les biens des pedites et des équités.
Outre ses fonctionnaires et son armée, le conquérant étabht en effet une aristocratie mili-
taire, à qui les voyageurs du xviii® siècle et les chansons populaires donnent le nom généri,que de janissaires, et dont la classe actuelle des beys et des agas est Théritière directe. Janissaires autrefois, beys aujourd'hui, prétendaient cl prétendent encore à la possession de l'île ; l'occupation turque ne devait servir, à leur gré, qu'à leur en faciliter l'exploitation, et le chrétien, serf-né, n'avait même pas droit à la vie.
Pendant cent cinquante ans, depuis la conquête jusqu'au début de ce siècle, la Crète ne fut pas au Sultan mais aux beys. Le Sultan était représenté par trois pachas à Candie, à Rhétimno et à la Canée. U levait un certain nombre d'impôts et entretenait un certain nombre de garnisons. En son nom, les cadis rendaient une justice intermittente et sommaire. C'était surtout par ses bourreaux qu'il affirmait sa souveraineté. M. de Tournefort, envoyé en 1700 pour visiter la Grèce et l'Asie et pour y faire des observations tant sur l'histoire naturelle et la géographie que sur les mœurs, la rehgion et le commerce des peuples, savait quel prix le Grand Roi mettait à l'exécution d'une prompte et efficace justice ; il crut bon de signaler quelques procédés des juges candiotes * :