‹ Les affaires de CréteChapitre 16 sur 60 · I. Voyage du Levant, I, p · texte numérisé non relu

I. Voyage du Levant, I, p

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Pour empaler un malheureux, on le fait coucher ventre à terre, après lui avoir lié les mains derrière le dos. On lui endosse le bât d'un âne, sur lequel s'assoyent deux valets du bourreau, afin de le bien assujettir, tandis qu'un autre lui cogne le visage contre terre avec les deux mains. Un quatrième officier lui fend le derrière de la culotte avec des ciseaux et lui enfonce le pal dans le fondement. Ce pal est une broche de bois, qu'il fait avancer avec les mains autant qu'il peut. Après cela, un autre estaffier chasse cette broche avec un maillet jusques à ce qu'elle sorte par la poitrine. Enfin on plante le pal tout droit et, si ces malheureux vivent encore, les Turcs les plus zélés pour l'État s'approchent d'eux pour leur chanter pouille. . .

La ganche est une espèce d'estrapade, dressée ordinairement à la porte des villes. Le bourreau élève les • condamnés par le moyen d'une poulie, et, lâchant ensuite la corde, il les laisse retomber sur des crochets de fer où les malheureux demeurent accrochés tantôt par la poitrine, tantôt par les aisselles, ou par quelque autre partie de leur corps. On les laisse mourir en cet état : quelques-uns vivent encore deux ou trois jours ; il y en a qui demandent à fumer, tandis que leurs camarades crient comme des enragés.

La loi du Sultan ne dépassait guère les remparts des viUes : les gauches, dressées k la porte, marquaient les bornes de sa souveraineté. A l'intérieur, le janissaire était roi : les pachas turcs, continuant la politique des ducs vénitiens, le laissaient traiter à sa guise les biens et les personnes. Mais l'exploitation musulmane présentait

quelques différences avec l'exploitation vénitienne.

Le Vénitien, marin et commerçant, accaparait sans doute la plus grande part dans les bénéfices du travail commun, mais du moins il prenait aussi sa part dans le travail. Sans être un administrateur louable, il savait ménager la poule aux œufs d'or, développer ou entretenir les ressources et les moyens de communication — tous les ponts qui subsistent dans l'île sont vénitiens, — exporter les denrées et assurer au paysan Cretois des débouchés pour son huile et ses vins. Mais « que dire d'un pays habité par des Turcs ? presque toute leur vie se passe dans l'oisiveté : manger du riz, boire de Feau, fumer, prendre du café, voilà la vie du musulman* ».

Mangeurs et gâcheurs, les janissaires toujours oisifs ne se contentaient pas des redevances levées en leur nom par leurs soubachis (intendants). Ils se transportaient de village en village et, comme les troupeaux de moutons rongeant jusqu'aux racines du pacage, ils ne laissaient rien derrière eux : capital et revenus, produits et moyens de production, hommes et bêtes, chaque année, la tournée des janissaires amenait une ruine complète. Il faut lire les récits des

I, ïolirnefort, I, p. 21.

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voyageurs du xviii® siècle, Tournefort, Pococke, Savary, de Tott, Olivier, etc., pour mesurer l'amas de rancunes, accumulées dans le cœur des chrétiens de l'île, et soigneusement transmises de générations en générations par les chansons populaires.

Sous l'égide de leurs privilèges, les Grecs des autres îles, assurés de pouvoir jouir jusqu'à un certain point du fruit de leurs travaux, cultivent en général leurs champs ou se livrent à quelque industrie avec assez d'ardeur et d'intelligence. Mais en Crète, exposés sans cesse à se voir enlever leurs récoltes par l'aga, à se voir dépouillés par le pacha, bâtonnés et volés par chaque janissaire, ils ne sont jamais portés à arracher de la terre un produit qui passerait entre les mains de ceux qu'ils ont tant de raison de haïr. . . L'olivier périt. La vigne disparaît. Les terres sont emportées par les pluies sans que ces malheureux Grecs, découragés, songent à réparer les dommages. 11 n'y a que le hesoin pressant de vivre et d'acquitter les impôts, qui puisse les porter à recueilHr les olives, ensemencer leurs terres et donner leurs soins à quelques abeilles. L'industrie est presque nulle dans les villages grecs soumis aux agas. On y fait quelques étoffes grossières et les instruments peu compliqués du labourage. Les femmes n'y sont presque jamais occupées qu'à raccommoder les vieux haillons qu'elles et leurs maris portent tant qu'ils peuvent... Leur habit neuf leur serait enlevé par le soubachi ou par quelqu'autre Turc et les exposerait à des outrages... Les Turcs ne sont venus s'établir ici que pour y consommer, sans peine et sans souci, les

subsistances que d'autres retirent de la terre ou se procurent au dehors par leur industrie * . . .

Bien repu et tout en fumant son chibouk, le janissaire avait encore besoin de distractions : c'était aux dépens des églises, des jeunes garçons et des femmes, que d'ordinaire il les prenait. Un de ses passe-temps favoris était de ramener les renégats dans les églises et de parodier les cérémonies du culte chrétien, au milieu des femmes de l'endroit préalablement dévêtues et obligées a toutes les soumissions. Essayer la portée de son fusil et son adresse sur un groupe de paysans qui passent au flanc du coteau, jeter le chrétien en bas de sa monture, forcer de nuit les portes des maisons et prendre la place du mari expulsé, les récits des voyageurs et les rapports consulaires affirment que c'étaient là les moindres divertissements de ce joyeux seigneur.

Toutes les chansons Cretoises parlent de la fiancée amenée devant le maître, dansant pour lui plaire et lui demandant la permission d'épouser son amoureux ; mais toujours le janissaire, un peu chaud de vin, prend la femme et la tête du fiancé. En certains districts, il devint presque de règle que les femmes appartinssent d' abord, quelques années durant, au bey ou à Taga, avant

I* Olivier, Voyage dans l- Empire othoman^ II, pp.. 35g-362.

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d'avoir la liberté d'épouser leur chrétien. Cette union temporaire était même régularisée par un certain nombre de cérémonies légales, et tous les voyageurs du xviii® siècle nous parlent de ces c< mariages au capin », comme admis et passés dans les mœurs *.

A la dissolution de ce <c mariage au capin », les enfants restaient au père, et ce fut par une série de ces mariages, simultanés ou successifs, que le janissaire composa son harem et sa famille, — d'où une seconde différence, et plus importante encore, entre l'occupation turque et l'occupation vénitienne.

Le maître vénitien, tout en satisfaisant les caprices de son tempérament méridional, restait Léatin au milieu des sujets crétois, de race et de langue étrangères. Le maître turc, dès la première génération, eut des enfants crétois, Grecs de langue et de race. Les janissaires de la seconde génération ne savaient déjà plus un mot de turc et, depuis un siècle et demi, l'tle. tout entière ne parle que grec. Entre les maîtres et les sujets, il n'y eut plus une différence de race, mais de religion : musulman, on exploitait; chrétien, on était exploité. La conséquence fut que, pour rendre l'exploitation moins dure, les

l. Olivier, 11^ p. 3o».

paysans chrétiens se convertirent à l'Islam partout où la main du janissaire pouvait facilement les atteindre. Car les villages musulmans « sont, comme ceux des chrétiens, soumis a la police de Taga, et les propriétés paient de même. Mais ils sont exempts des corvées, et l'aga serait bientôt puni si tous les habitants portaient à la fois leurs plaintes au pacha ou à la Porte, contre quelque injustice trop révoltante*. »

Les plaines se firent donc musulmanes. Une carte religieuse de la Crète, encore aujourd'hui, dessinerait en deux teintes le rehef du sol, la teinte musulmane occupant le pays plat, débordant un peu les remparts des forteresses côtières et suivant, entre les massifs, les grandes routes de communication ; la teinte chrétienne couvrant les trois montagnes de ses trois grandes taches isolées et ne touchant la mer que par les côtes de Sphakia et de Mirabello^.

On eut ainsi une double Crète, celle des musulmans dans le bas pays, celle des chrétiens au flanc et au sommet des monts. Le Turc régnait théoriquement sur l'une et sur l'autre. Mais, s'il avait abandonné aux agas et aux beys la Crète musulmane, il avait aussi commis la faute de donner des chefs à la Crète chrétienne. Avec sa

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