‹ Les affaires de CréteChapitre 18 sur 60 · I. Voyage du Levant, I, p · texte numérisé non relu

I. Voyage du Levant, I, p

ne trouvait plus en dehors de son île un but a son adresse, et les têtes chaudes n'allaient plus jeter leurs folles envies aux brises rafraîchissantes de l'Archipel : l'exubérance Cretoise bouillonnait à l'étroit dans ses plaines closes...

Un mot de la Russie suffit,, en 1770, pour soulever la première révolte : jusqu'à nos jours, un mot de la Russie suffira, tous les dix ans, pour soulever une révolte nouvelle. Sauf la dernière, où Saint-Pétersbourg semble n'avoir pas mis la main, toutes les insurrections Cretoises furent des œuvres russes. La Crète, sans doute, était toujours prête : n'ayant rien à perdre, elle avait toujours l'âme ouverte aux espoirs d'un sort meilleur. Mais surtout elle était sensible aux promesses de gain immédiat, et les Russes habituèrent ce peuple, chefs et soldats, à faire de l'insurrection un métier tout à la fois honorable et productif.

« Regarde Hadji-Mikhalis, le chef de tous les capitaines, Y archistratège d'aujourd'hui, médisait l'autre soir un vieux mendiant des quais. Nous sommes du même âge et du même village.

En i855, il n'était pas plus riche que moi : il ne possédait rien ; mais il était grand et beau et plus fort que dix autres ensemble, et tout le monde l'admirait. En i858, le tsar lui fit dire de se révolter, et il tua dix Turcs, qui chan-

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taient à Tombre, devant un café. L'insurrection fut vaincue, mais le tsar donna à Hadji-Mikhalis beaucoup d'argent ; il se bâtit une maison et acheta plus de cent moutons. En 1866, le tsar lui fit dire de se révolter encore : il tua encore dix Turcs avec son sabre et son pistolet, puis il fit la grande insurrection. Les Turcs furent encore victorieux. Mais le tsar le nomma général et, depuis ce temps, il lui donna tous les jours un napoléon d'or. » Ne voilà-t-il pas un homme heureux et une carrière enviable? tuer des Turcs, conquérir la gloire et toucher chaque jour un napoléon d'or I

Il ne faudrait pas croire que le profit fût seulement pour les chefs et pour leurs guerriers, ni que la Russie abusât le peuple en payant les meneurs. Chaque insurrection, mêm<3 vaincue, fut une source dç bénéfices pour toute la Crète orthodoxe : les souffrances et les peines de tous profitèrent à tous. L'insurrection de 1770 n'eut pour résultat apparent que l'abandon des Cretois par les agents russes et les représailles de l'armée turque. En réalité, elle mit fin aux progrès de l'Islam et commença la renaissance orthodoxe dans l'île.

Vers 1760, on comptait environ 200 ou 220 000 musulmans, pour 60 000 chrétiens à peine. Depuis la conquête, chaque année avait

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été marquée par Tapostasie de villages ou de cantons entiers : prêtres en telc, ils descendaient à Candie prendre le turban, afin d'avoir la vie quotidienne assurée contre les fantaisies de Taga, pu le droit de se marier à leur guise, ou la possibilité de sauvegarder la virginité de leurs filles et la licence de profiter des filles et des femmes d'autrui, afin d'avoir aussi le pacha moins hostile, la dîme et la corvée moins lourdes et un semblant de justice au tribunal du cadi, afin d'avoir surtout le droit de porter les armes en tout temps et en tous lieux, et de vider leurs querelles, de satisfaire leurs vendettas et leurs rancunes à la mode des ancêtres.

Au train dont allaient les conversions volontaires ou forcées, — car les janissaires faisaient aussi une rafle annuelle d'enfants chrétiens, qu'ils vendaient comme esclaves au dehors ou qui, circoncis de force, allaient servir le padischah dans les casernes de la côte, — la Crète tout entière, avant une génération encore, eût été musulmane. La montagne était entamée. La vallée de Kandanos, au sein des Monts Blancs, le district d'Abadia, entre l'Ida et le Kédros, les étroites vallées de Sitia à Hiérapétra apostasiaient et sont, depuis lors, restées à l'Islam... Après un siècle, la proportion en Crète est exactement renversée au profit des chrétiens : l'île compte

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aujourd'hui soixante-cinq mille musulmans à peine et deux cent vingt mille chrétiens pour le moins.

Ce fut certainement l'apparition du drapeau russe dans l'Archipel et la victoire de Tchesmé qui arrêtèrent les défections. Elles mirent au cœur des chrétiens ce mépris de leur maître et cette confiance dans le triomphe final, qui ne les ont jamais abandonnées depuis. Les relations avec la Russie s'établirent. Les chrétiens, surtout les Sphakiotes, apprirent le chemin du grand marché d'Odessa ; ils y portèrent leurs vins et leur huile ; ils y firent fortune ; ils y apprirent de quelle façon le musulman reculait partout devant le christianisme réveillé (i 770-1 790).

L'insurrection de 1770 eut un autre résultat. Pour la réprimer, le pacha de Candie avait levé en masse toute la féodalité musulmane, a Les janissaires, toujours prêts à combattre quand ils se persuadent qu'il y a des chrétiens à tuer, des villes à piUer, des garçons et des filles à violer, des esclaves de tout âge et de tout sexe à vendre, furent bientôt réunis. Militaires et cultivateurs, marchands et ouvriers, tous voulurent prendre part à cette expédition. Mais surpris d'une résistance à laquelle ils ne s'attendaient pas, effrayés des approches du froid et fatigués d'une guerre pénible, ils demandèrent hautement à rentrer

chez eux. Les Sphakîotes, de leur côté, se trouvaient réduits à la dernière extrémité, de sorte qu'ils accueillirent les propositions qui leur furent faites et consentirent à payer tribut *.>>

Cette campagne, qui avait tant coûté aux janissaires, ne rapportait en fin de compte qu'au pacha. Les janissaires n'avaient jamais été des sujets très souples; mais, dès lors, ils affichèrent à l'égard du Turc un mépris et une insubordination qui, pendant quarante ans, les mirent en guerre presque ouverte contre la Porte ou contre ses officiers. Déposant et renvoyant les pachas qui n'avaient pas su leur plaire, exigeant une solde plus régulière et plus forte, envahissant biens de l'État, vacoufs (terres sacrées) des mosquées et fondations pieuses, les beys et les agas entendaient rester les seuls maîtres de l'île et ne recevoir de Constantinople que de l'argent.

Contre les pachas, ils s'appuyèrent sur les chrétiens, dont ils ménagèrent la neutralité ou même l'alliance, et dont le sort, de ce chef, s'améliora soudain : les loups se battant entre eux, le troupeau profita et s'accrut. En i8i3, le pacha Hadji-Osman attira à la Canée les plus remuants des agas et des beys et, s'étant assuré d'eux, les fit décapiter vingt par vingt, chaque

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