I. Olivier, II, p
LA QTTESTION CRETOISE G7
soir, pendant deux mois, au son du canon et des cymbales. Pour cette besogne, il avait dû recourir, lui aussi, aux services des chrétiens, la Porte n'ayant pas dans l'île d'autre force publique que les bandes des janissaires. De victime, le chrétien devenait bourreau, et le couteau changea de main. De 1800 à 1821, ce fut une alternative ininterrompue, janissaires chassant les pachas, pachas massacrant ou assassinant les janissaires, et il faudrait citer tout au long les rapports de nos consuls, pour montrer ce que ces jeux du sabre coûtèrent de vies musulmanes * , Us duraient encore quand éclata l'insurrection de 182 I.
Comme celle de 1770, la grande insurrection de 182 1 fut écrasée et sembla n'avoir rapporté à la Crète que les pires désastres d'abord, massacres, incendies, pendaisons, etc., — la population de l'île tomba à moins de cent trente mille âmes, — et, ensuite, vingt ans de dure servitude sous les fonctionnaires du vice -roi d'Egypte. Car le Turc désarmé, sans flotte, incapable de tenir tête à ses sujets révoltés, dut faire appel à son vassal Méhémet-Ali et lui donner le
I. Voyez dans Pashlej»^ Travels in Creta, II, p. 182 et suiv.
pachalick de Candie. La flotte et l'armée égyptiennes vinrent à bout des Cretois. Méhémet-Ali confia rUe à ses fidèles Albanais.
Depuis le gouverneur, Moustapha-Pacha, jusqu'au dernier gendarme, toute la force publique fut albanaise; les garnisons égyptiennes tenaient les grandes villes; de petits postes d'Albanais furent disséminés sur toute la surface du territoire, dans les villages, aux défilés, aux embarcadères. Accroupi sur la haute estrade de bois ou sous la paillotte, qui lui servait de guette, l'Albanais maintint l'ordre à sa façon, à coups de fusil et de cravache. Il fut, comme toujours et partout, cupide, fantasque, brutal; mais, à demi discipliné sous la verge de Méhémet-Ali, il s'abstenait de pillage et de trop grosses violences; surtout, il restait en dehors des querelles locales et, frappant tout le monde à l'occasion, il ne soutenait par système ni le chrétien ni le musulman.
Le gouverneur Moustapha- Pacha appliquait dans le gouvernement les idées de Méhémet-Ali : il voulait faire de la Crète un autre coin d'Egypte, oïl tous les droits, tous les pouvoirs, tous les biens passant aux mains du maître, les sujets de toute race et de tout rang n'étaient plus que des fermiers taillables et corvéables. A l'égard des deux croyances, il afiFectait la plus grande impar-
LA QUESTION CRETOISE 69
tialité : le fanatisme religieux n'a jamais été le fait de ses congénères. Chrétiens et musulmans furent mis dans les mêmes conditions de demiservage : la vie, l'honneur et la propriété des chrétiens furent protégés contre les avanies des beys; le pouvoir de ceux-ci fut anéanti; ceux d'entre eux qui essayèrent de résister furent pendus ; ceux qui ne voulurent pas se pher à la loi albanaise durent s'exiler à Constantinople ou en Anatolie : le chrétien ne travailla plus que pour lui-même et pour le vice-roi.
L'insurrection de 1821, avec tous ses désastres apparents, fut donc pour la Crète orthodoxe d'un immense profit. c< Dans l'état où se trouvait l'île avant la guerre de l'indépendance, il suffisait d'être musulman pour mettre en réquisition les biens, la fortune e* même la vie des Grecs ; aujourd'hui, il n'en est plus de même et le raïa exige un salaire en échange du labeur qu'on lui demande : sa propriété et sa personne sont inviolables* (i8/io). » La tyrannie égyptienne avait balayé pour toujours la tyrannie des beys :
l'Albanais supprimait le janissaire. L'Europe, en 18A0, supprima l'Albanais avec la tyrannie égyptienne et rendit la Crète au Sultan.
Les beys accueillirent le pacha turc comme